Tortues à l’infini

Tortues à l’infini
John Green

Traduit (USA) par Catherine Gibert
Gallimard jeunesse, 2017

Policier psy

Par Anne-Marie Mercier

Étrange roman que celui-là, bien différent de Qui es-tu Alaska ?, mais avec des points communs : une étude des relations et façons de communiquer de lycéens pleins de vie et d’espoir et mal dans leur peau, incompris par les adultes et par leurs camarades. Le roman repose lui aussi sur un mystère et les deux amies qui sont au centre de celui-ci, Aza, la narratrice, et Daisy son amie auteure de fanfiction sur Star Wars (de beaux passages assez drôles sur le sujet !) tentent de le résoudre en se faisant détectives à la manière des romans pour enfants d’autrefois (la série des « Alice », par exemple).

Le père richissime de Davis (un ami d’enfance d’Aza), s’est enfui alors qu’il allait être arrêté pour escroquerie ; personne, pas même ses enfants, ne sait où il se trouve. Une récompense est offerte… C’est l’occasion de confronter différents modes de vie : celui de Daisy qui est
serveuse pour se faire un peu d’argent de poche (et sans doute survivre) et n’est pas assez riche pour espérer entrer à l’université, celui d’Aza et de sa mère, de classe moyenne, et celui de Davis et de son frère qui vivent dans une maison au luxe extravagant – maison que leur père destine par son testament, avec toute sa fortune, à un animal, une espèce rare de lézard. Tant que le père n’est pas retrouvé, il est supposé être vivant, ce qui protège les enfants…
Les relations entre les jeunes gens sont complexes, finement présentées avec leur part de mystère et ne sont décryptées qu’à la fin du roman. Aza est atteinte d’une phobie des microbes, une peur de l’infection qui engendre une panique mortifère ; ce sont des pensées obsessionnelles qui se déroulent en spirale et l’enferment. Des atteintes à son propre corps sont le seul moyen qu’elle ait trouvé pour y échapper mais
contribuent à l’y replonger. Pourtant, elle arrive à suivre les cours, à avoir une amie (celle-ci finira d'ailleurs par lui faire comprendre qu’elle doit sortir d’elle-même), un ami, un amour (difficilement) et à mener l’enquête (on pense au roman  Le Bizarre Incident du chien pendant la nuit qui propose un autiste détective).
Avec un récit porté et habité par une narratrice qui se juge elle-même folle, ce livre milite implicitement, puis explicitement pour l’acceptation des personnes atteintes de maladies mentales et affirme qu’elles peuvent être soignées, même si c’est difficile, hasardeux et long ; il propose des adresses en fin de volume. La part autobiographique est ici assumée douloureusement ; l’intrigue policière est davantage un prétexte qu’un enjeu, ce qui ne veut pas dire qu’elle manquerait d’intérêt : sa résolution est et inattendue, comme les conséquences qui en découlent et les choix auxquels sont confrontés les adolescents, loin de toute mièvrerie.

Docteur Dolittle

Docteur Dolittle
Seymour Chwast, d’après Hugh Lofting
Traduit (Etats-Unis) par Lili Sztajn
Hélium, 2018

Images et voyages d’outre-temps

Par Anne-Marie Mercier

Le célèbre Dr. Dolittle, créé par Hugh Lofting pour ses enfants pendant la guerre de 14-18 (c’est une belle histoire, voir la page Wikipedia) a connu bien des aventures, depuis sa première publication en 1920 (onze volumes parus jusqu’en 1948) : le cinéma, les séries télévisées… en voici une nouvelle, la parution en BD, et quelle BD !  Seymour Chwast pastiche les bandes dessinées du début du XXe siècle, avec des inserts à la Benjamin Rabier, une narration sage et quelque peu redondante en cartouches, des couleurs pastel crayonnées. Ses animaux sont croqués à la diable, les humains sont grotesques à souhait et lebon docteur a la rondeur de son caractère.

Le Dr. Dolittle a la particularité de parler avec les animaux. Il sait ainsi les soigner et va pour cela jusqu’en Afrique, est mis en prison par le roi du pays des singes, s’évade, ramène un animal rare en Angleterre (le très cocasse Poussemi-poussemoi), est attaqué par des pirates, etc.

Il a quelque chose de Tintin (la dernière page évoque fortement Tintin au Congo) dans sa générosité tous azimuths, un peu de Bécassine dans sa naïveté. L’ensemble est très drôle, charmant. Il permettra aux petits français de se familiariser avec un héros très célèbre dans le monde anglophone.

Voir quelques planches

Björn, six histoires d’ours

Björn, six histoires d’ours
Delphine Perre
t
Les fourmis rouges, 2016

L’ours Björn a une boite aux lettres dans une souche d’arbre.

Un jour il reçoit un papier de couleur fluo qui lui apprend qu’il a gagné un canapé. Un camion (avec les lettres …EA en fin de nom d’enseigne) le livre et voilà : que faire d’un canapé quand on est un ours ? pris entre l’idée communément admise que c’est forcément « super d’avoir un canapé » et le bon sens, Björn hésite ; un oiseau le conseille, le bon sens l’emporte : le canapé sera installé dehors, pour tous et la tanière de Björn respirera enfin (et lui aussi), libérée de cette présence encombrante.

Un jour il reçoit un catalogue de vêtements pour les humains ; naît l’idée de faire un carnaval des animaux… déguisés en humains.

Souvent Björn ne fait rien. « Il ne se passe pas grand-chose dans la vie d’un ours. Mais il ne s’ennuie jamais ». Björn sait à merveille remplir une journée de petites choses et de… rien.

Björn a une amie, une petite fille qui va à l’école ; elle lui envoie un cadeau (une fourchette) : que faire du cadeau ? que lui envoyer en retour ? un caillou ? du miel ?

Le hibou a des idées, c’est lui qui décide ce que vont faire tous les animaux de la forêt certains jours (« on le laisse faire parce qu’on aime bien qu’il s’occupe de tout le monde. Et une fois par an, il décide que c’est la visite médicale »).

Un jour, Björn a décidé que c’est l’heure… l’heure de quoi ? Il y a quelque chose dans l’air, vous ne trouvez pas ?

Ces histoires qui n’en sont pas se déroulent pas à pas en prenant du temps (du « blanc » de la page, sauf qu’ici le fond est vert d’eau) avec des dessins à la plume représentant l’ours et ses amis, sans chichis, sans détail inutile, avec juste ce qu’il faut de décor et d’objets. La vie de Björn est aimable, comme lui et comme ses amis.
Petit chef-d’œuvre de simplicité et de profondeur.

L’Observatrice. 10 juillet 2005 : ébauche d’une démocratie

L’Observatrice. 10 juillet 2005 : ébauche d’une démocratie
Emmanuel Hamon, Damien Vidal

Rue de Sèvres, 2018

Une éducation sentimentale et politique

Par Anne-Marie Mercier

L’héroïne de cette BD, Mathilde, est titulaire d’un master en droit international, parle couramment russe et est toujours stagiaire à 27 ans. Elle galère aussi avec des petits boulots. Elle a l’opportunité de découvrir la vie des observateurs internationaux envoyés pour surveiller la tenue d’élections dans un pays qui accède tout juste à la démocratie, ici le Kirghizistan. Rencontres, diners, entrevues, hasards, lui font découvrir petit à petit que cette tâche apparemment exaltante n’est qu’une mascarade : la corruption est présente à tous les niveaux et ceux qui tentent d’améliorer la vie des gens simples sont bien seuls. Elle découvre surtout que ses tentatives pour faire quelque chose de son côté son non seulement dérisoires mais aussi plus que maladroites.

Le ton est sombre, les rapports entre les êtres âpres et complexes, le désenchantement total : l’héroïne, par qui nous voyons tout cela, grandit dans la douleur…

La narration est sobre, sans trop de commentaires et laisse le lecteur se faire une idée en même temps (ou presque) que Mathilde des mystères du lieu et de la gangrène qui le ronge : les plans tantôt larges tantôt resserrés nous font voir du pays et des gens, nous embraquent efficacement avec elle et le dessin sobre et tracé à grands traits, comme les aplats de couleurs, se met au service du sens. 

Une histoire très en retard

Une histoire très en retard
Marianna Coppo
Seuil jeunesse, 2018

Cinq personnages en quête d'histoire

Par Fanny Lignon

Au commencement, il n'y avait rien et la page était blanche. Puis, cinq personnages vaguement animaloïdes apparurent qui aussitôt s'interrogèrent sur la raison de leur présence dans cet univers-là. Après analyse de la situation, ils arrivèrent à la seule conclusion possible : nous sommes dans un livre, nous attendons une histoire, et cette histoire ne vient pas. Rien donc ne se passera jusqu'à ce que le lapin rose au cartable vert, resté seul sur la page de gauche pendant que les autres cogitent sur celle de droite, déclare tout de go qu'il est ennuyeux d'attendre et se mette à dessiner. De ses crayons naîtra, page après page, un arbre maison fabuleux qui, progressivement, grandira et se peuplera d'animaux venus d'ailleurs. L'album se terminera par un
heureux épilogue, le clan des questionneurs rejoignant ce petit monde joliment coloré et les histoires qu'il abrite.

Si Une histoire très en retard est a priori un album destiné aux enfants, il est très évident qu'il est également destiné aux adultes. Ses thématiques principales, le pouvoir de l'imagination, la création artistique et littéraire, sont traitées de façon à susciter l'intérêt des uns comme des autres. Les plus jeunes seront sensibles à l'histoire de ce dessin qui devient vivant, les plus âgés apprécieront aussi le discours sur l'art du récit. Les protagonistes inventés par Marianna Coppo font écho à ce double lectorat. Les agissements de l'enfant (le lapin) et des quatre adultes offrent matière à réflexion. L'un se tait quand les autres parlent, agit quand ils ne font rien, dessine quand ils raisonnent, crée quand ils attendent de voir une œuvre...

Mais ce qui fait le charme de cet album, au-delà de ses accents becketiens, c'est la multitude de détails que recèlent les images et leur humour. Sur l'arbre que dessine le lapin, on peut cueillir une banane, un citron, une orange, une pomme, une poire, deux cerises et une grappe de raisin ! Dans la pomme s'installera un ver, qui percera deux fenêtres puis s'en ira et mettra son logement en vente. Dans le nid, un oeuf rose à pois vert dont sortira un bel oiseau vert à pois roses. Dans la cabanne suspendue, une famille de pingouins emménage tandis qu'une licorne qui passe par là change de couleur à chaque page. Cet album en définitive ne raconte pas une histoire, mais des dizaines, dont la particularité est de ne se livrer qu'à celle ou celui qui fait l'effort de regarder attentivement les images.

Une Histoire très en retard est de ces albums qui se savourent. Il permet d'apprendre à regarder, à prendre le temps, à se poser
des questions. Il permet de rêver et de s'ouvrir à la complexité du monde et des idées. Pour moi, c'est l'un des plus beaux que j'aie jamais lus.

Le Livre du trésor

Le Livre du trésor
Brunetto Latini, Rébecca Dautremer
Trad. (français du XIIIe s.) de Gabriel Bianciotto
Grasset jeunesse (La collection), 2020

 Livre de merveilles

Par Anne-Marie Mercier

La collection de Grasset jeunesse qui réédite des textes classiques (voir les Histoires naturelles, Petit jardin de poésie, La Valse de Noël, Nicolas le philosophe, Les Comptines de ma mère l’oie, justement nommé « La collection », propose de belles surprises, notamment pour cette toute nouvelle année: Le Livre du trésor nous permet d’allier l’ancien et le moderne, avec des extraits d’un texte du XIIIe siècle, publié par Brunetto Latini, un florentin exilé en France, maitre de Dante, entre autres. La traduction en français moderne est due  à Gabriel Bianciotto, spécialiste de langue médiévale et elle est parfaite : pas de faux airs d’antique, un texte limpide et précis, avec quelques tournures simples qui lui donnent un air de science antique (comme « sachez que », « des gens disent que »…). Les illustrations sont de la toujours parfaite Rebecca Dautremer, qui a su jouer de la contrainte de « la collection » à merveille (une palette limitée à 4 couleurs).
Les merveilles sont aussi dans le cœur de l’ouvrage : merveilles du vivant (la fourmi, la baleine, le singe, le caméléon, le loup, la cigogne…) mais aussi de ce qui en faisait partie dans la pensée médiévale mais est aujourd’hui rangé dans le bestiaire fabuleux (la licorne,  le phénix, le dragon…). Saviez-vous que le phénix a le corps rose, que la licorne est dangereuse et a des pieds d’éléphant ? mais aussi que la baleine reste immobile assez longtemps pour qu’un banc de sable se forme autour d’elle et que des marins y accostent, croyant trouver une île de terre ferme ? Que les fourmis d’Éthiopie récoltent de l’or, et comment on peut arriver (par la ruse) à le leur subtiliser ?
On ne dira pas toutes les merveilles de ce livre, elles sont nombreuses et les dessins qui les prennent au pied de la lettre (comme on doit lire les textes) sont chacun une œuvre d’art à contempler.

Bonne année !

 

 

https://fr.wikipedia.org/wiki/Brunetto_Latini

 

https://data.bnf.fr/fr/12471626/gabriel_bianciotto/

La Chanson d’Orphée

La Chanson d’Orphée
David Almond

traduit (anglais) par Diane Ménard
Gallimard jeunesse (grand format), 2017

Grèce éternelle

Par Anne-Marie Mercier

Le mythe d’Orphée est ici parfaitement revisité : tout y est : Eurydice (qui s’appelle ici Ella) qu’il perd puis retrouve, puis perd à nouveau, les serpents meurtriers, les bacchantes, les animaux et les humains subjugués par ses chants et sa lyre. Orphée tient en partie à l’ange du Théorème de Pasolini : il séduit toutes et tous. Il incarne un rêve de bonheur infini, de beauté absolue, d’harmonie.

Mais tout cela se passe à l’époque contemporaine, au Royaume-Uni, dans le Northumberland, pays minier sinistré où les adolescents rêvent de Grèce et de soleil. Ella est en terminale et elle est depuis leur enfance l’amie très proche de Claire, la narratrice, le témoin de l’histoire. Claire raconte comment elle a fait se rencontrer les amoureux, comment Ella est morte, et ce que Orphée lui a raconté de sa descente aux enfers, tout près des égouts du lieu. Pour se faire le témoin, elle se fait chœur à l’antique et se confectionne un masque qui lui permet de proférer les décrets du destin : elle parle pour Orphée, pour dire l’indicible, l’impossible, la vérité absolue.

Le roman de David Almond est à la
fois lumineux et sombre. Lumineux comme ces vacances dans le nord, au bord de
la mer, où Claire et ses amis jouent à être en Grèce et s’enivrent de liberté,
de vin et de clarté (d’où son nom). Sombre comme le ressentiment de la foule ordinaire
contre ceux qui leur échappent, avant même le travail des bacchantes, sombre comme
l’enfer, et comme la mort, comme les pages imprimées en caractères blancs sur
fond noir à l’intérieur du roman (comme dans un roman précédent, intitulé
« Je m’appelle Mina et j’aime la nuit »). Mais le désespoir cède au
bonheur de la révélation donnée par Orphée aux humains : même après sa
disparition, le sentiment de l’harmonie universelle est là et on le retrouve
partout dans la nature, sorte d’avatar d’un autre dieu, le dieu Pan, à moins
qu’il ne soit l’incarnation de la musique.

Dans ma maison de poupée

Dans ma maison de poupée
Olivia Sage, Lucile Placin
De la Martinière jeunesse, 2017

Lire et jouer, jouer et lire

Par Anne-Marie Mercier

Quelle belle idée ! Dans un même emballage on a :

  • Un livre de contes intitulé « Mes Contes de poupées », qui réunit quatre histoires, « Vassilissa la belle », « Le prince et la poupée », Yaci et sa poupée de maïs » et La poupée qui mord ».
  • Des éléments cartonnés et prédécoupés qui permettent de créer une maison de poupée et de jouer les histoires
  • Des personnages, eux aussi en carton, qui permettent de leur faire jouer leur rôle dans la maison.

Les histoires mettent en scène diverses sortes de poupées : poupée magique, poupée de bois que des fées animent, poupée de maïs, poupée qui crache de l’or… ou qui mord, on trouve des échos de divers contes traditionnels et surtout la certitude qu’une poupée est indispensable pour se sortir de toutes les situations difficiles de la vie !

 

La légende des quatre. Vol. 1 : Le clan des loups

La légende des quatre. Vol. 1 : Le clan des loups
Cassandra O’Donnell,
Flammarion jeunesse, 2018

Métamorphes au collège

Par Anne-Marie Mercier

L’idée est bonne au départ, et propose une situation intéressante : dans un monde post apocalyptique, vivent des humains retournés technologiquement et scientifiquement au moyen âge et des Yokaïs, métamorphes capables de passer de l’apparence humaine à une apparence animale, qui dépend de leur appartenance à un clan, loup, tigre, aigle ou serpent. Une guerre sanglante les a opposés entre eux et a décimé également les humains. Depuis, tous vivent dans une paix fragile, qui dépend d’un accord selon lequel les métamoprhes n’ont pas le droit de parler à une personne d’un autre clan, ni d’attaquer un humain, et les humains n’ont pas le droit d’étudier les sciences ni de fabriquer des armes.
Cela se gâte lorsqu’on s’intéresse aux personnages principaux. Ceux-ci sont issus des quatre clans, ils sont mêmes, comme par hasard, fils et filles (deux garçons, deux filles – parité parfaite et l’une a les cheveux clairs et l’autre sombres…) des chefs de ces clans, destinés à régner – et comme tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes romanesques ils sont tous très très forts, très intelligents, avec des tas d’autres qualités que normalement ils réservent à ceux de leur clan. Sous l’apparence humaine ils sont très proches d’adolescents tels qu’on les représente dans les college novels, amis fervents, pas très intéressés par les matières scolaires, et très remontés contre certains enseignants.
Au collège, métamorphes et humains sont réunis avec l’idée que cela renforcera la paix sociale et la compréhension entre les races ( évocation de notre collège ? L’auteure est française, elle signe d’un pseudonyme ). C’est ainsi que la louve a rencontré le tigre et que, malgré l’interdiction de parler à des élèves d’un autre clan, ils ont développé une amitié faite de reconnaissance et d’attirance (on devine un drame futur à la Roméo et Juliette), et c’est aussi dans le cadre scolaire que l’héritier des serpents et celle des aigles, l’un 16 ans, l’autre 12, les rencontrent. Les relations entre clans font aussi penser à des histoires de collège où souvent des élèves de différents groupes sociaux se côtoient mais ne se rencontrent pas vraiment.
Les chapitres font alterner  les différents points de vue, dosent savamment intrigue amoureuse et politique. Les phrases sont courtes et l’écriture rythmée. Enfin, il y a de l’action et du suspens : on évite une guerre entre tigres et loups grâce à la sagacité du héros tigre et on découvre un complot des humains contre les Yokaïs. Lorsque le roman s’achève, nos quatre héros sont bien isolés, face à la bêtise des adultes. Entretemps ils auront étripé (et ce n’est pas une image) quelques humains, dont leur professeur de sport.
On retrouve la veine de Stephenie Meyer, en moins cohérent et moins subtil (si, c’est possible !) dans le traitement des personnages principaux et secondaires et en cela le roman semble hésiter sur l’âge de son lecteur : les adultes sont tous bornés et les humains sont méchants et stupides, les petits enfants sont innocents et sensibles, les adolescents ombrageux et violents – et quoi qu’ils fassent ils ont raison. N’y aurait-il pas, en plus d’une paresse scénaristique, un peu de démagogie ?

Natacha Fleurot propose sur culturellement vôtre un article détaillé.

L’Anti- magicien

L’Anti- magicien
Sébastien de Castell
Gallimard jeunesse, 2017

Relève française en fantasy

Par Anne-Marie Mercier

Malgré son titre, cet « anti » magicien utilise bien des ressorts de la fantasy – et plus largement du roman – pour la jeunesse : un jeune héros fils d’un couple de mages puissants et respectés, un sens de l’amitié et de la famille qui le poussent à se dépasser, une foi dans la grandeur de son peuple et dans les valeurs qu’il porte, un lien fort avec un animal qui l’assiste dans ses combats, des rites initiatiques, l’apprentissage de sorts avec ses camarades et un professeur, des examens à passer, des complots, des malédictions, la rencontre avec une mage vieille de 300 ans…

Mais le roman prend aussi le contre-pied de nombreuses situations obligées : le héros échoue dans ses sorts et découvre qu’il ne sera jamais un mage puissant, peut-être pas un mage du tout, et finira au service de ses camarades plus doués ; il découvre que sa propre famille le trahit, que ses amis se détournent de lui, ou pire ; il découvre que son peuple n’a pas l’Histoire glorieuse qu’il affichait mais qu’il a au contraire le mauvais rôle dans cette Histoire, et que la vieille reine est prisonnière depuis des siècles… Enfin, l’animal mascotte a un très très mauvais caractère et est franchement insupportable avec lui, ce qui donne un trait comique à ses aventures et rend le lecteur d’autant plus attendri devant ses déboires.

La première partie du livre est passionnante : elle présente les rites de son peuple, son histoire, les efforts désespérés de Kelen pour être digne de ses ancêtres et échapper à un sort dégradant à ses yeux comme aux yeux des autres. Les relations entre les adolescents de son groupe, garçons et fille, sont complexes, évolutives. Enfin, la mystérieuse étrangère qui arrive juste au moment où le roi (« le chef de clan ») meurt et où sa succession est en jeu, comporte bien des mystères, qui ne se dévoilent que peu à peu et de manière partielle. Ses cartes – des symboles ou des figures proches d’un jeu de tarot – qu’elle élabore au fil des événements sont aussi bien des armes que des figures divinatoires… que se passera-t-il dans les prochains tomes ? Les cartes sont dans vos mains.