Rien du tout !

Rien du tout !
Marie-Hélène Jarry – Amélie Dubois
Editions de l’Isatis 2025

Eloge de la paresse

Par Michel Driol

Allongée sur l’herbe, Clara, la narratrice, contemple les nuages. Alors que son père s’active, que son frère croule sous les multiples activités, elle aime ne rien faire, prendre le temps de sentir la lavande ou d’observer une fourmi. Elle aime ne penser à rien…
Voilà un album bien reposant et quelque peu atypique venu du Québec. Un éloge de la paresse, de la lenteur, une invitation à prendre le temps de ne rien faire. Un éloge de l’inaction, dans un monde où, dit-on, tout va de plus en plus vite, où il faut être branché, connecté, actif. Contempler la nature, rêver, voir des escargots dans les nuages, est-ce une perte de temps ou une façon d’être, voire de philosopher ? Qu’est-ce que rien, se demande l’héroïne ? Un énorme trou ou un ciel vide ? Pour autant, pas de prise de tête dans cet album qui se veut un éloge du présent, de l’immédiateté de la sensation et du moment qui passe dont il faut profiter sans se projeter. Avec humour, à la fin, Clara n’ira gouter les muffins que son père a préparés que lorsqu’il en aura fini avec toute la vaisselle ! Il faut aussi savoir attendre…
Cette sérénité, ce bien être sont portés autant par le texte que par les illustrations.  Clara se voit comme un lézard paresseux. Elle se livre, laissant ses pensées vagabonder au fil des micro-événements de cette journée. Les bruits du téléphone, les odeurs de la sauce tomate ou des muffins, les injonctions paternelles de faire quelque chose…  Elle se raconte avec franchise, avec simplicité et sincérité, entremêlant  réflexions, dialogues avec son père, et sensations. Ce qui frappe toutefois, c’est la quasi absence de formes négatives : Clara imagine, observe, sent, parle… autant de façons d’être en connexion avec soi-même et avec la nature.  Les illustrations sont aussi pleines de douceur. Elle opposent l’univers de Clara, souvent vue en contre-plongée, comme sur une ile déserte, un monticule herbeux, immobile, rêveuse, yeux grands ouverts, et ce qui se passe autour ou ailleurs, les multiples activités du frère, les personnages qu’elle admire, sur fond blanc ou coloré… Texte et illustrations font entrer de plain-pied dans l’univers de Clara, un univers quasi merveilleux fréquenté par un lapin et un écureuil, un univers qui mêle le rêve et la réalité, comme présentés sur le même plan.
En ces temps de rentrée des classes, d’activité à tout prix, voilà un album qui incite à se ressourcer, et à exercer ce droit à la paresse  et à  la déconnexion à tout âge. En tout cas de reconnaitre aux enfants aussi ce droit-là !

Par la fenêtre

Par la fenêtre
Hope Lin et Qin Leng
Saltimbanque 2025

L’envers du décor

Par Michel Driol

Tous les jours, la narratrice, une petite fille coiffée d’une casquette rouge, promène Ours, son teckel. Elle passe devant une maison dont la fenêtre sans rideaux  est toujours ouverte, et derrière laquelle se tient une femme. Petit à petit, elles échangent quelques mots, et la fillette découvre que la femme écrit. Mais un jour la maison vide est à vendre.  Avec sa mère, la fillette la visite, et prend la place de l’écrivaine, pour découvrir autrement son quartier. Rentrée chez elle, elle ouvre à son tour la fenêtre, s’y installe pour écrire.

L’album propose une histoire un peu mélancolique, racontée avec beaucoup de simplicité avec des mots qui ont un fort pouvoir évocateur. On suit ainsi la fillette dans un  parcours qui va de ses promenades solitaires avec son chien à la rencontre d’une autrice, avec laquelle elle n’échange que des banalités. Qu’écrit-elle ? On ne le saura jamais. L’important ici est dans le cadre et dans le regard. Le cadre, c’est celui de la fenêtre, et l’opposition entre le mouvement de la fillette, qui parcourt son quartier sans le voir, et l’immobilité de la femme, assise, mais qui voit mieux qu’elle le quartier, et même au delà, qui donc révèle le réel à la fillette. C’est ce que fait la fillette à la fin, qui enfin se pose derrière sa fenêtre pour voir autrement ce qu’elle connait bien. Métaphoriquement, le récit parle d’écriture, avec les paramètres du point de vue, du cadre et du regard. Le regard porte sur le monde, et non sur soi, ce que marque bien l’ouverture de la fenêtre, qui fait pénétrer la vie extérieure à l’intérieur de la maison. Le cadre de la fenêtre concentre le regard, élimine de fait un hors champ. Il y a là comme un art poétique, une déclaration d’intention et une théorie de la création, exprimée avec beaucoup de simplicité.

Mais c’est aussi l’histoire d’une rencontre intergénérationnelle, rencontre brève, inachevée, mais qui marque une vie en faisant changer les habitudes, en proposant d’autres perspectives. L’écrivaine garde son mystère, mystère de son identité, mystère de son écriture, mystère de sa disparition, que rien n’annonce. C’est ce qui donne une tonalité mélancolique à l’album.

Il y a ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas. L’album incite à passer de l’autre côté, à voir l’envers du décor, et c’est ce que proposent les illustrations, de douces aquarelles de Qin Leng, qui savent jouer, de façon très cinématographique, sur les contrastes. Contraste entre le panoramique – la fillette parcourant les rues, en 4 vignettes séquentielles, et l’immobilité de la femme, saisie sur 5 vignettes derrière le cadre de sa fenêtre.  Suivent alors 5 autres vignettes montrant la fenêtre de la fillette, masquée par des rideaux, derrière laquelle on ne voit rien. Ouverture chez l’une, fermeture chez l’autre. Graphiquement, tout est dit, montré, avec une grande efficacité graphique.  Les illustrations sont pleines de vie, animées en particulier par le teckel facétieux, l’expressivité du visage de la fillette, reflétant ses multiples émotions, toujours coiffée de sa casquette rouge à l’envers. On est dans ce qu’on imagine être le faubourg pavillonnaire d’une ville canadienne, sans luxe, sans ostentation.

Un album teinté de nostalgie et d’espoir, racontant une tranche de vie, évoquant une rencontre marquante, et surtout invitant à changer de point de vue pour aller vers les autres : c’est que dit la toute dernière image dans laquelle la fillette trouve un compagnon…

Le Chant de la baleine

Le Chant de la baleine
Sang-han Kim & Jung-in Choi – traduction Véronique Massenot
L’élan vert 2025

La fillette qui marchait avec des béquilles…

Par Michel Driol

Une fillette aux cheveux roses marche difficilement avec deux cannes orthopédiques, descendant le long escalier qui conduit, à travers les maisons du village, jusqu’à la mer, tout en s’adressant à un tu dont on découvre qu’il s’agit de la baleine peinte sur le mur. Grâce à elle, le chemin semble plus facile. En bas, assise sur un banc, elle regarde les autres enfants qui l’ignorent jouer au ballon, mais elle rêve que la baleine lui apprendra à nager, à chanter… C’est alors qu’arrive un garçon qui sans doute vient emménager dans le quartier, et qui l’accompagne jusqu’à la plage.

Peu de texte pour cet album qui fait la part belle aux illustrations pour raconter l’histoire, mais un texte dont la concision fait mouche. Un texte qui place d’emblée le lecteur dans la tête et dans l’imaginaire de la fillette, un texte court que la mise en page fragmente encore, comme pour dire la lenteur, les efforts à faire, le souffle court, et l’attente du but. Plus le texte est bref, plus les mots ont de la force pour dire, au travers des verbes en particulier, les souhaits de l’enfant : voyager, nager, plonger, sauter… tout ce qu’elle ne peut pas faire, tout cet apprentissage qu’elle attend d’une amie imaginaire. Il y a là quelque chose de poignant dans une grande simplicité syntaxique et lexicale. Reconnaissons là la valeur de la traduction signée Véronique Massenot dans le choix des mots et des rythmes.

Autant le texte se fait discret, autant les illustrations, réalisées à la gouache, en double page, imposent une vision, un univers qui fait alterner le réel dans sa brutalité et le rêve marin dans sa douceur. Réalisme de ce décor d’un village perché, avec ses maisons colorées, et surtout ses escaliers interminables. Violence silencieuse de cette image qui oppose la fillette, isolée, seule sur son banc, tête baissée, et les enfants qui jouent au ballon, sans se soucier d’elle. Cruauté de l’indifférence ainsi montrée. Pas besoin de texte. Mais c’est aussi les pages où se mêlent les flots bleus et les cheveux roses de la fillette, dans un univers onirique où tout devient possible, expression des rêves, des désirs de ne plus être différente, handicapée, mais semblable aux autres. Le séquençage des images est très cinématographique, faisant alterner plans d’ensemble (plongées, contre-plongées) et gros plans (sur le visage, sur les yeux, sur les pieds…). On suit ainsi au plus près la fillette dans ce chemin de croix descendant, semé d’embûches, cette fillette qu’accompagnent discrètement deux chats qu’on cherchera sur toutes les pages, comme ses seuls compagnons dans le monde réel…

La page finale laisse au lecteur la liberté de son interprétation. Après une séquence maritime, où le texte dit que l’amitié ça se partage à l’infini, la dernière image montre tous les enfants réunis face à un coucher de soleil. Deux groupes bien distincts. La fillette et son nouvel ami, page de droite, les enfants et leur ballon page de gauche. Certes ces derniers regardent vers les premiers, mais est-ce pour aller jouer ensemble ?

Un bel album qui évoque le handicap, l’indifférence, avec beaucoup de pudeur et de sensibilité, qui conjugue avec beaucoup de poésie le rêve et la réalité, autour des figures bien contrastées d’une fillette touchante et d’une baleine majestueuse.

L’Envers de nos décors

L’Envers de nos décors
Thomas Scotto – Carole Chaix
Editions du Pourquoi pas ?? 2025

Du pouvoir des mots

Par Michel Driol

Un lundi matin, le héros hésite quant au superpouvoir qu’il aimerait avoir, en réponse à la question d’une de ses professeures.   Puis, dans un long flash-back, défile toute l’année scolaire, rythmée par le début d’année, où il raconte ce qui est arrivé à un autre garçon que lui. Puis le milieu d’année, où il révèle qu’elle l’a choisi, lui. Et la fin de l’année, où l’on découvre toutes les phrases dures que la professeure lui adresse, jusqu’à cette phrase de trop. Et enfin la toute fin de l’année, ce lundi initial, où enfin il lui dit ce qu’il a sur le cœur.

C’est donc l’histoire d’une relation entre un adolescent un peu rêveur, un peu joueur, grand amateur des mots, qui n’a rien de particulier, et une enseignante qui l’a pris en grippe et l’humilie verbalement tout au long de l’année. C’est l’histoire d’une souffrance continuelle et d’une rencontre qui ne se fait pas, tout au long d’une année scolaire.

Le texte qui nous est donnée à lire a d’abord été texte de théâtre, pour un auteur (Thomas Scotto) et un circassien jongleur (Clément Dazin). Le voici sous une nouvelle forme, qui tient de la BD et du roman-graphique, fruit de la collaboration avec Carole Chaix cette fois ci. Il faut d’abord mettre l’accent sur la force dramatique et poétique de ce long monologue, tantôt découpé en petites séquences ralentissant le temps, quelques mots sous une vignette, tantôt se déployant sur une page entière, en face d’une illustration, pour raconter cette relation maltraitante en la faisant peu à peu apparaitre aux yeux du lecteur, jusqu’à cette double page, florilège de paroles humiliantes, blessantes adressées à un souffre-douleur. La force du texte vient de son écriture, de cette façon de donner la parole à un ado qui déborde d’un trop plein de mots, qui raconte, digresse, se dédouble, s’avère un narrateur prolixe en proie au doute, aux incertitudes, un narrateur qui tout en s’exposant masque un enfant qui souffre et qui se tait face à cette professeure. Dès les premières pages, c’est bien du pouvoir des mots qu’il est question : comment s’adresser à elle ? Madame ? Chère madame ? Comment les mots peuvent toucher profondément et blesser. Comment la parole de l’adulte – celui justement dans la relation qui devrait se maitriser -peut être violente à l’égard d’un enfant paisible, et comment la parole finale de l’enfant, pleine de dignité et de poésie, remet de l’ordre et rétablit la vérité, rappelant à l’enseignante qu’elle n’est que de passage, qu’elle sera oubliée, mais que le moi de l’ado se construit en allant vers ce qui fait du bien, patiemment.  Par ailleurs, le texte évite soigneusement l’écueil de la psychologie, de l’analyse des conséquences du harcèlement par l’adulte pour aller en un lieu plus littéraire, qqui met l’accent sur les notions d’histoire et de récit, façon, là aussi, d’expérimenter un autre pouvoir des mots.

A ce pouvoir des mots correspond aussi le pouvoir du dessin, puisque l’illustratrice a décidé de faire du héros un ado qui dessine des super héros, les affiche dans son casier, a une ombre de super héros aussi sur la couverture. Les mots, le dessin, deux formes de représentations artistiques du monde pour mieux le vivre.

Il faut enfin parler de la représentation de l’enseignante. Certes, on espère qu’est en voie de disparition ce comportement d’enseignante qui croit tenir son  autorité d’un abus de pouvoir, qui maltraite verbalement ses élèves, qui s’est choisi un souffre-douleur pour le plus grand plaisir des autres élèves qui, de ce fait, sont soulagés. Pour autant, il est bien des adultes maltraitants aujourd’hui. La dessinatrice a pris le parti de la montrer dans l’ombre, ou alors de lui donner différents visages, jusqu’à celui d’une héroïne de manga, façon de la renvoyer à l’anonymat que lui promet le narrateur à la fin. Si elle utilise de façon despotique son pouvoir, elle n’est, in fine, qu’une pauvre femme…

Avec des couleurs qui commencent dans la grisaille et qui se terminent de façon éclatante, un roman graphique très contemporain pour se questionner sur le pourvoir des mots : pouvoir maléfique ou pouvoir bénéfique ?

La Sagesse et les émotions

La Sagesse et les émotions
Tina Oziewicz – Aleksandra Zając
La partie 2025

Cinq rencontres

Par Michel Driol

Voici donc le tome 4 de la série initiée par Nous les émotions (voir la chronique d’Anne Marie Mercier sur le tome 2). La présente livraison propose 5 contes philosophiques dans lesquels la Sagesse, toujours habitant dans son phare, vient en aide d’abord à la mélancolie. Puis c’est Les bras m’en tombent qui vient lui rendre visite. Elle prend ensuite le thé avec la Fierté, convainc le Bon Sens de ne plus broyer du noir, et vient enfin au chevet de la Joie qui est malade.
Chaque récit apparait comme un petit conte philosophique, dans lequel les émotions ainsi que la sagesse sont personnifiés, incarnées par des personnages qui ont toujours leur forme patatoïde et humanoïde Dans chaque récit, la Sagesse apparait toujours comme pleine de bonne volonté, prompte à aider les émotions qui traversent de mauvaises passes. Échouée sur la plage, la Mélancolie a besoin d’espoir pour repartir. La Sagesse saura le lui redonner. Elle réconforte une créature sans nom, fille de la perplexité et de la déception, dont les bras pendouillent lamentablement, en lui expliquant que certaines émotions n’ont pas de nom. Puis c’est un long débat avec la Fierté dont le thème est la peur de l’échec. Quand plus rien ne va au village, la Sagesse comprend que c’est le bon sens qui déprime, et elle le nourrit d’une bonne soupe. Enfin, il lui faut l’aide de tout le monde pour redonner la santé à la Joie. On est donc dans un village, dans lequel l’harmonie ne peut régner que si toutes les émotions et la sagesse prennent toute leur place. Qu’une soit absente, en difficulté, muselée, et l’équilibre est rompu. Donc pas d’émotions négatives, dont il faudrait se méfier. Au contraire, il faut leur donner toute leur place dans cette série de paraboles philosophiques qui invitent chacune et chacun à réfléchir sur ce qui nous constitue.
Les récits sont plaisants, proposent des situations pleines d’originalité et de fantaisie, en inscrivant les personnages dans un cadre très humanisé par les multiples éléments qu’on y rencontre (lit, table, chaise, thé…). De ce fait, on est proche de la fable, avec des personnages étranges qui incarnent des archétypes capables de discuter, de penser, et d’être en proie à l’émotion majeure qui les constitue.
Un bon livre pour mieux se comprendre mieux se connaitre, et participer à une éducation aux émotions sans bêtifier ou en rester aux stéréotypes convenus.

L’Embrouille

L’Embrouille
Clotilde Perrin
Seuil Jeunesse 2025

Comme chien et chat

Par Michel Driol

C’est une maison mitoyenne, habitée d’un côté par Minou, de l’autre par Toutou, en parfaite intelligence. Mais un jour, sans raison, les voilà qui se détestent, et qui construisent un mur entre leurs deux jardins. Le mur grandit de plus en plus lorsqu’arrive un lapin. Les deux voisins souhaitent l’avoir comme ami, de leur côté. Mais devant la recrudescence des disputes, le lapin s’enfuit. Jusqu’à ce que Minou ait un plan, et demande l’aide à Toutou pour le réaliser. Utiliser les moellons du mur pour rehausser leur maison et y faire place pour le lapin ! Mais un dernier flap révèle une prochaine embrouille… avec qui ? Je vous le laisse découvrir !

Sur un scénario bien classique, brouille et réconciliation, Clotilde Perrin propose un album drôle et plein d’imagination. D’abord parce que le mur est bien réel, c’est un flap qui vient se glisser entre les pages de gauche et de droite, entre la maison de Minou et celle de Toutou, matérialisant ainsi ce séparateur et rendant la lecture bien dynamique ! Ensuite parce que les illustrations sont pleines de détails croustillants, et développent ainsi des récits parallèles. Celui des oiseaux sur le toit. Celui des deux souris, dont l’une est enfermée… Celui de l’escargot, qui descend lentement du toit… Cette maison est pleine de vie, de choses qui se passent sans que ses habitants en soient conscients. Au-delà de ces micro histoires, il faut se perdre dans les détails, toujours pertinents : l’herbe à chat devant Matou, les os qui poussent dans le jardin de Toutou. Beaucoup de choses à voir donc qui, pour autant, ne détournent pas l’attention de l’histoire principale. Le livre devient un terrain d’observation, prompt à éveiller la curiosité du jeune lecteur.

Le texte se fait discret et vivant, dans une police manuscrite, en bas de page, faisant la part belle aux propos des deux protagonistes, auxquels s’ajoutent quelques notations temporelles. Bien sûr, l’Embrouille aborde avec humour et légèreté des thèmes importants : la mauvaise communication, le repli sur soi, et leurs conséquences, mais aussi  la réconciliation et le dialogue comme solution toujours possible. Qu’est-ce que vivre ensemble en bonne intelligence, quand on est aussi différent – et antagoniste – que chien et chat ?

Un album inventif et drôle, qui met en scène dans un décor unique deux personnages bien vivants et qui prône, bien sûr, l’acceptation de l’autre sans, pour autant, être donneur de leçons.

Quand s’envolent les cigognes

Quand s’envolent les cigognes
Sarah Taloté
Casterman 2025

Chronique d’un été lituanien

Par Michel Driol

Upé et Gelynas se connaissent depuis l’enfance. Ils ont grandi dans le même petit village. Lui est atteint de troubles schizophrènes, envisage de changer d’identité. Elle a passé une année à l’université à Vilnius, mais ne souhaite pas y retourner. Et, comme à la fin de chaque été, les cigognes s’envolent…

Voilà un premier roman qui parvient à rendre bien compte de la douceur de l’été dans les campagnes lituaniennes, à travers des descriptions de l’atmosphère, des paysages, des lacs, et de l’envol attendu des cigognes.  L’autrice y oppose deux modes de vie, celui de la campagne et celui de la ville, de la vie estudiantine à Vilnius. Elle parvient ainsi à entrecroiser différents thèmes, les uns sur un mode majeur, les autres sur un mode mineur. D’abord la relation très singulière entre Upé et Gelynas, avec le portrait très attachant de ces deux personnages inséparables, et si différents. Relation de longue date, dont on se demande si elle va se transformer en un amour naissant tout au long du récit. Ensuite la relation entre la jeune campagnarde et les autres étudiants, nés à Vilnius, imbus de leur supériorité, et qui cherchent à la modeler à leur image. Se détache en particulier le personnage de Vakaris, qui révèle petit à petit sa toxicité à l’égard d’Upé.  Nombre de lectrices et de lecteurs reconnaitront sans peine ce genre de situation d’emprise exercée par ceux qui se croient tout puissants face à ceux qui viennent d’ailleurs, et n’ont pas les mêmes codes. Se profile aussi l’histoire de la Lituanie, les souvenirs d’un vieil habitant du village quant aux poèmes plus ou moins clandestins de l’époque soviétique. Symboliquement enfin, ces cigognes qui s’envolent, ce sont aussi les deux héros qui vont quitter la douceur de l’enfance pour entrer dans un autre âge, celui où on décide de sa vie et de son avenir. Tous ces thèmes s’entremêlent dans une structure complexe. La ligne de base, c’est le récit de la fin de l’été.  Mais cette ligne de récit est entrecoupée de retours en arrière, qui permettent d’évoquer la vie d’Upé à Vilnius, et conduisent progressivement le lecteur à comprendre pourquoi elle ne veut pas retourner à l’Université.

Avec ce titre comme un clin d’œil au film de Mikhaïl Kalatozov, dans un décor splendide, fait de forêts et de grands lacs, un roman sensible qui évoque la vie d’une communauté villageoise autour d’un bar, et la relation complexe entre deux jeunes gens à l’âge des premiers amours.

 

Je suis le roi

Je suis le roi
Heyna Bé – Gaya Yoyotte
La Martinière jeunesse 2025

L’imaginaire comme royaume

Par Michel Driol

Sous les yeux de son papa, au parc, un petit garçon s’invente des histoires dans lesquelles il est le roi. Roi des mers.  Roi des inventeurs. Roi de l’espace infini. Roi de la scène. Roi de la jungle…  Mais, pour finir, roi du ciel, quand son papa le fait tournoyer au-dessus de lui.

Chaque double page présente une nouvelle situation, une nouvelle mise en scène de ce roi protéiforme plein de ressources. Seule compte l’imagination : pas besoin de tablette, de téléphone, ou de jouets. L’album explore la richesse et la puissance de l’imaginaire enfantin dans des univers variés. Cet imaginaire est évoqué avec une grande sobriété du texte. 3 phrases par situation, qui posent le décor, inventent une histoire, disent le plaisir de la découverte, de l’invention, de la reconnaissance… En creux, se dessine le portrait d’un enfant courageux, intrépide, repoussant toutes les limites terrestres, spatiales et maritimes. Mais, qu’on ne s’y trompe pas, cet explorateur audacieux  est aussi roi de la cuisine… comme pour contrebalancer l’effet stéréotypes de genre que les premières pages auraient pu suggérer. Tous ces rêves sont pleins de fraicheur et de légèreté, qualités que l’on retrouve dans les illustrations, à l’aquarelle, dans des couleurs très tendres. Si le parc est présent dans la première illustration, il disparait ensuite au profit d’une nature féérique. Ainsi on y voit le héros caché dans une feuille d’arbre, épiant des papillons sublimes – clin d’œil à Peter Pan ? Quand il est roi de la scène, pas de théâtre, mais des fleurs comme spectatrices au milieu d’un jardin enchanté.  Nature fabuleuse dans laquelle on peut dormir lové contre un fauve, marcher sur un fil tendu entre deux montagnes, avec des champignons géants comme balanciers. Ne se dégage de ces illustrations rien d’inquiétant, mais au contraire un sentiment d’apaisement et de calme, comme si tout devenait possible et facile !

On serait… voilà un jeu de rôle familier des enfants. Ici, le conditionnel est remplacé par un présent, l’enfant vit pleinement ces différents rôles qu’il endosse avant un retour au réel  dans la relation parent-enfant, une relation ludique et pleine d’amour… Si le texte se clôt sur le réel de cette relation, l’illustration la montre dans un univers métamorphosé, aérien, fantasmé…  L’imaginaire a toujours le dessus !

Interdit de me faire mal

Interdit de me faire mal
Mai Lan Chapiron
La Martinière Jeunesse 2025

Non à la violence

Par Michel Driol

Le titre de cet album tout carton, donc destiné aux plus jeunes, est explicite. Il s’agit bien de dénoncer les violences faites aux enfants, et de leur apprendre qu’il est interdit de leur faire mal, mais aussi interdit qu’ils fassent mal aussi. Après deux pages de présentations  et d’énoncé de la règle simple, le dispositif se répète sur toutes les pages. Page de droite,  une question « Est-ce qu’on a le droit de te taper – pincer… » ? et une réponse en gros caractères NON, commentée par une petite chouette qui apporte un regard parfois un peu décalé, humoristique sur la situation. Page de gauche, un ou une enfant, ou une famille, illustrant, avec humour aussi, ce dont il est question. Tout se termine par un câlin tout doux, tout mou, tout chou, mais, annonce la dernière page, à condition que tu en aies envie.

Il s’agit bien ici d’un véritable travail de prévention contre toutes les formes de violence à l’égard des plus jeunes, qu’elles émanent d’adultes, de la famille, ou d’autres enfants Violences physiques, bien sûr, mais aussi violences verbales, débouchant sur une approche de la notion de consentement.

Les armes de l’autrice pour parvenir à faire passer ce message ? Le vocabulaire et la syntaxe choisis sont d’une grande simplicité pour être accessibles à tous. Le NON, avec ses variations graphiques, orthographiques se répète à chaque page, à la façon d’un refrain de comptine, comme pour mieux l’asséner et le faire intégrer, lui donner de plus en plus de poids. L’humour, on l’a déjà dit, en particulier en lien avec le petit personnage de la chouette et ses commentaires. L’expressivité des illustrations, qui montrent des enfants avec différentes couleurs de peau, qui tantôt mettent à distance la violence suggérée par la caricature (un enfant déguisé en crocodile pour illustrer la morsure), ou par des visages souriants qui démentent les mains prêts à griffer. Mais aussi des illustrations qui, vers la fin de l’ouvrage, deviennent plus inquiétantes, plus menaçantes. La maman poursuivant son fils pour lui donner une fessée, la famille  prête à se moquer, ou le groupe qui semble ligué contre le lecteur-enfant… Malgré le sujet traité, il émane de ce livre, de ses illustrations, de son atmosphère, un sentiment de sécurité. Rien, dans les textes, dans les illustrations, n’est là pour choquer, traumatiser le jeune enfant en le confrontant, dans les illustrations, à de vraies scènes de violence, mais tout est fait pout lui rappeler une règle simple. Il s’agit donc de faire en sorte que la violence, l’agression, soient vues comme anormales, et que l’enfant puisse se construire sereinement dans un univers  de respect réciproque. L’entreprise est louable, à tous les points de vue, sachant que ce situations de violence à l’école, dans la famille sont malheureusement encore bien installées.

Un album qui prend sa part entière dans la lutte contre les violences de tout type dont les enfants sont victimes, pour leur apprendre non pas à entrer dans une escalade de violence, mais pour, simplement, leur dire qu’on n’a pas le droit de faire cela. Belle entreprise que de construire la notion de droit en réponse  à la violence !

Flèche et Plan Plan une belle rencontre

Flèche et Plan Plan une belle rencontre
Benoit Audé
Rouergue 2025

A l’origine

Par Michel Driol

Flèche et Plan Plan sont deux astéroïdes, dans la nuit des temps. Comme leur nom l’indique, l’un est lourd, massif et aime la tranquillité. L’autre est rapide et ne tient pas en place. Deux exacts contraires, donc. Bien sûr, comme on s’y attendait, c’est la collision entre eux, qui génère leur fusion. Aucun des deux ne se comprend plus… Mais que Plan Plan offre un thé, et que la discussion s’installe, les voilà qui apprennent à se connaitre tandis que, sur leur dos, nait tout un petit monde. Notre terre ?

Etrange album que celui-ci, à plus d’un titre. D’abord par ses illustrations, non figuratives. Sur un fond noir, des taches de formes variées, de couleurs vives. Longue trainée de toutes les couleurs derrière flèche, masse bleutée pour Plan Plan. Et des gouttelettes, des poussières d’étoiles, comme des confettis colorés. Et une grosse boule colorée pour le résultat de leur rencontre, comme une terre qui serait coiffée d’une chapeau de glace, une terre dans laquelle ne figurent ni continents, ni océans. Si humanisation il y a, elle provient du texte qui associe récit et dialogue des deux protagonistes. Un récit omniscient qui installe la psychologie des deux astéroïdes, non sans humour dans les accumulations de verbes. Le dialogue entre les deux, ainsi que les commentaires des autres corps célestes, ne manque pas de piquant, dans l’utilisation en particulier de spécialités culinaires (boule de glace meringuée- éclats de noisettes). D’abord chacun a son vocabulaire, mais ensuite, entre onomatopées et invitation au thé, discussion polie (vouvoiement obligé) sur les signes astrologiques, c’est une vraie rencontre, un vrai « date » galactique.

Si le récit peut se lire comme le récit d’un big bang imaginaire et imagé, évoquant la rencontre entre des corps célestes de nature différente, il se conclut aussi par une leçon de vie, une invitation à accepter de dépasser les contraires, façon yin et yang. Avec beaucoup de vitesse et beaucoup de nonchalance, on arrive à faire de belles choses.  Mot d’auteur qui décrit sa propre pratique ? Invitation à accepter l’autre dans tous ses excès… Mystère !

Un album plein de joie, de mouvement, extravagant aussi en ce sens qu’il conduit hors des sentiers battus, surprenant par les concepts qu’il aborde, concepts complexes, mais délivrant un gai savoir à décrypter !