Rosa la goresse

Rosa la goresse
Sylvie Ferrero, Rillust
Sarbacane, 2026

Mots tordus

Par Anne-Marie Mercier

Rosa est une ogresse. Elles se nourrit de bêtes poilues et pas d’enfants, trop propres à son goût. Mais ce régime trop carné la rend malade. Son amie la fourmi la conseille : en suivant ses conseils, elle devient végétarienne, puis ne mange que du poisson, puis (son amie ayant le dos tourné) que des bonbons.
La morale est claire et définitive, il faut manger de tout en quantité raisonnable  (et avoir une activité physique).
Ce propos bien convenu n’a pas beaucoup d’intérêt autre que moralisateur. Il est rendu lisible par une expression qui frise illisibilité : les mots sont tordus (goresse pour ogresse, pranger pour manger, agnégnées pour araignées, yande pour viande, etc.). Les illustrations à grands  traits, les couleurs un peu criardes (rose, orangé, vert… et les formes caricaturales illustrent bien le propos.

Le Livre

Le Livre
Lionel Le Néouanic
Rouergue 2026

Les mots aiment la liberté et la liberté aime les mots

Par Michel Driol

Voilà un livre bien difficile à classer. La couverture le montre bien : il s’agit de  faire du livre un personnage à part entière, plein d’allant, les bras largement ouverts en signe d’ouverture, et un grand sourire aux lèvres. Un personnage sympathique, accueillant, dynamique… Quant à la forme, elle mêle des textes de toute nature : certains ont l’allure de poèmes, comme celui qui ouvre le recueil. D’autres ont un aspect très documentaire, pour expliquer le lien entre livre, pouvoir et interdiction. D’autres sont de petites nouvelles, centrées sur un personnage, de lecteur souvent. On trouve même une fausse revue, le Journal des livres, datée du mercredi 25 mars 2026… Même variété du côté des illustrations : collages, sculptures, peintures, dessins, c’est toute la gamme éblouissante des possibles graphiques qui s’ouvre devant nous.

C’est qu’il ne s’agit rien de moins que de rendre hommage au livre, dans sa diversité (littérature, récit, essais, poésie) afin de mieux faire percevoir le rôle indispensable qu’il joue et dans la construction d’un individu, et dans l’espace de liberté qu’il offre à la société.

Evoquons certains titres de pages, ou de parties de l’ouvrage. On trouvera une brève histoire du livre, une réflexion sur ce qu’est un bon livre, sur les plaisirs que procurent les livres, sur les personnages, en lien avec les auteurs ou les lecteurs, les livres qui aident à résister, mais aussi les rapports texte image… Redisons le : ce n’est pas une encyclopédie, un ouvrage explicatif ou documentaire, mais un ensemble de textes tantôt très courts, tantôt moyennement longs (une page), tantôt émouvants, tantôt drôles, tantôt engagés, tantôt poétiques qui font l’apologie du livre, des livres devrait-on dire. De ce fait, l’ouvrage a un côté très vivant, souvent drôle, en particulier dans le rapport texte image, dans la façon de recourir au fantastique dans les textes. Ce côté très vivant, il fait écho, bien sûr, dans une belle mise en abyme, à la force vitale des livres. Des livres qui amusent, qui éclairent, qui font réfléchir, qui entrainent ailleurs, mais surtout qui lient et relient les hommes. Des livres qui accompagnent les lecteurs dès les plus jeunes âges, lectures partagées du soir, des livres dont l’histoire est sans fin, car le livre a toujours quelque chose à ajouter, conclut l’auteur…

L’entreprise, on le voit, est ambitieuse, et le résultat à la hauteur de cette ambition. A travers les multiples textes, les anecdotes, les récits, les personnages, les fausses criques d’ouvrages, c’est tout un panorama qui se dessine, un panorama dont les maitres mots sont liberté, gout de l’exploration de nouvelles formes, recherche de la qualité et du respect du lecteur, et surtout plaisir d’embellir et améliorer la vie des humains.

Au-delà des auteurs et lecteurs, le Livre rend aussi hommage à toutes celles et tous ceux, libraires, bénévoles, enseignants qui se font passeurs et passeuses de livres.

Un magnifique album d’une grande originalité formelle qui dit bien le rôle irremplaçable qu’a tenu et que tient encore le livre dans nos vies. Oui, un Livre à lire et à relire, à feuilleter, ou à ouvrir au hasard : un livre libre.

Super Simone : Chaud devant

Super Simone : Chaud devant
Thibault Guichon-Lairier, Jess Pauxels
Little urban, 2026

Pas super

Par Anne-Marie Mercier

Comme en littérature générale, les bonnes intentions ne suffisent pas à faire de la bonne littérature de jeunesse. Cet album qui dénonce le gaspillage énergétique et fait l’éloge de la sobriété est certes bien venu. Mais on a du mal à croire ne serait-ce qu’un peu à un peuple de pingouins qui prend des douches chaudes, fait des barbecues sur la banquise et roule en véhicule à essence.
Autant dire que les pingouins c’est nous et que Super Simone, la perruche masquée, aurait tout aussi bien pu (ou mieux fait de) débarquer dans une zone pavillonnaire ordinaire.
Un livre qui pastiche les séries de super héros a quelques charmes, mais l’indignation de Simone et son autorité impérieuse ne font pas d’elle un contre modèle.

En fin d’album, on trouve un quiz sur le changement climatique et des ateliers.

 

Crac.  Le son du monde qui évolue

Crac.  Le son du monde qui évolue
Mateo Pompili et Lorenzo Monaco, Luogo Comune
Traduit (italien) par Myriam Héritier
Helvetiq, 2026

 

« Crac, c’est le bruit du monde qui avance ».

Par Anne-Marie Mercier

On associe souvent au mot « évolution » l’idée d’une progression lente. Cet album dit tout le contraire : les changements se font parfois de manière brutale et bruyante. La phrase « La vie nait d’un crac », accompagne le premier exemple, celui de la coquille de l’œuf qui se fend. Les étoiles se brisent, la terre se craquelle.
Enfin, « toutes les formes de vie affrontent des bouleversements » : à l’image on voit des dinosaures parcourir une terre parsemée de volcans en éruption et menacée par des météorites. Certains s’adapteront, d’autres pas.
Le monde avance en concassements et broiements. Les craquements se font croquements : pour manger il faut écraser des aliments (on a de très jolies doubles pages colorées et stylisées montrant des mâchoires appartenant à différentes espèces, puis l’appareil digestif humain vu en coupe.
« Crac » c’est aussi, métaphoriquement, le bruit des grandes découvertes : la gravité, la fin de l’héliocentrisme, l’ADN…
L’album conclut « Crac, c’est le bruit du monde qui avance. Et toi, tu peux danser avec lui ». Ainsi, loin d’être une chose triste, la « catastrophe » (au sens premier) est un nouveau départ, une preuve que ce monde est vivant et se transforme constamment. La danse plutôt que l’effondrement, voilà un beau message !

Il était une fois… Maman les p’tits ba..

Il était une fois… Maman les p’tits ba..
Philippe Jalbert
Seuil jeunesse, 2026

Calembredaines et calembours sont en bateau…

Par Anne-Marie Mercier

Philippe Jalbert a publié toute une série de « Il était une fois » (L’école, l’enfant et la maitres…, « Une Histoire sans caca… », « Une Souris ver… », « Le Petit Chaperon rou…, » « Un Roi et une rei… ». Le principe est d’évoquer un texte bien connu des enfants et de le pervertir en le complétant au niveau des points de suspension (qui correspondent à la tourne de page) par un texte différent en insérant par surprise des traits de loufoquerie ou de scatologie.
Le texte est construit comme un dialogue, la parole enfantine étant celle qui crée les distorsions, et la parole adulte tentant en vain de réfréner sa fantaisie. « Maman les p’tits bateaux » devient « Maman les p’tits ba…lais », puis « les p’tits ba…llons » ; lorsque la chanson change, après un coup de colère de la voix qui contrôle, « Les crococro » devient « les cro…ttes de bique ».
Succès garanti : cela fait beaucoup rire les enfants. C’est aussi un apprentissage du jeu de mot, avec parfois au passage des apprentissages linguistiques intéressants…

Georges, le collectionneur désordonné

Georges, le collectionneur désordonné
Pauline Ferrand
Grasset jeunesse, 2025

Où j’ai mis mon chapeau? 

Par Anne-Marie Mercier

Bienvenus dans le monde de Georges!
Il nous accueille avec une série de vignettes présentant ses dernières actualités (l’état de sa plante grasse, la mort de sa grand-mère, le dernier pot de confiture acheté, tout cela en vrac…). Il nous invite à découvrir ses collections : celle d’étiquettes de fruits et légumes (collection d’un légufrulabelophile, apprend-on). Il aime et accumule les différentes formes de pâtes, les chapeaux, etc.
A chaque étape, on apprend les noms de catégories de collectionneurs, qui toutes se terminent par -phile, et on est invité à jouer, aligner, trier, et surtout à aider Georges à chercher son chapeau.
Les collections apparaissent en vignettes croquées à la hâte, en désordre parfois. Les couleurs apportent une gaité bienvenue dans cet univers qui pourrait sans cela apparaitre étouffant. Au contraire, c’est très gai.
Cet album expose avec humour un trouble neuro atypique TSA (trouble du spectre autistique) et TDAH (trouble déficitaire de l’attention) que l’autrice, dit-on, connait bien.

Les Aventures de Bouclette noire et de sa bande de chaussettes perdues

Les Aventures de Bouclette noire et de sa bande de chaussettes perdues
Justina Bednarek, Daniel de Latour (ill.)
Traduit (polonais) par Lydia Waleryszak
Hélium, 2025

Halte au recyclage, place à l’imagination !

Par Anne-Marie Mercier

La même équipe avait créé Les Aventures farfelues de dix chaussettes perdues (quatre droites et six gauches), chez Hélium, en 2024. On découvrait comment, mystérieusement, des chaussettes par milliers (millions) se trouvaient « veuves », ou « orphelines », dépareillées donc, sans que jamais la deuxième ne refasse surface. Tout était en place pour que l’on suive ces chaussettes évadées, et que le récit qui se déroulait dans un cadre plus ou moins réaliste s’évade lui aussi vers d’autres genres.
Les auteurs s’en sont donné à cœur joie : les personnages sont à nouveau des chaussettes. Chacune a son allure, son caractère et son histoire, et même son destin. Bouclette noire, comme tout bon personnage héroïque, suit une quête : elle part à la recherche de sa sœur égarée et prend la fuite au moment où elle risque de finir à la poubelle (l’heure, n’est ce pas, est au recyclage, à la « seconde vie » des objets) : elle part « vers la gloire, l’estime, l’amour, une chance de vivre la plus folle des aventures ».
Embarquée par hasard sur un bateau pirate, elle s’enfuit sur une coquille de noix, libère des chaussettes enfermées dans un sinistre bureau des objets trouvés et promises au recyclage avec bien d’autres types d’objets. Elle les enrôle dans sa bande, chacune avec son histoire et ses manies. Poursuivies, d’une part par un commando de gants blancs, d’autre part par Pinkerton (chaussette détective), toute la bande échoue sur une île habitée par des smartphones abandonnés, « gardiens du temps perdu et des occasions ratées ». ils voyagent d’île en île, dans les airs, au fond des mers…
Philosophie, mythologie (propulsées dans le ciel les chaussettes rencontrent Cassiopée qui leur raconte son histoire), biologie (dans un palais sous-marin on apprend le cycle du dioxyde de carbone), sociologie (quand il découvre que Bouclette noire est une chaussette pour femme son second voit le monde s’écrouler, tant il trouvait son capitaine viril…), chaque étape de ce tour du monde amène une réflexion ou une découverte cocasse. C’est de plus en plus farfelu et très aventureux, brassant tous les genres littéraires – Si Bouclette noire fait penser à Barbe noire, les chaussettes perdues ne font-elles pas écho aux garçons perdus de Peter Pan, lui aussi hanté par les histoires de pirates?
Les illustrations cadrent parfaitement avec le style, loufoque, caricatural et drôle.

Les Bidules chouettes (Gala, Amel, Edith)

Collection « Les Bidules chouettes » (Gala, la petite pomme rouge, Amel la canette, Edith la chaussette)
Julie Bullier
La Poule qui pond, 2025

Objets inanimés, super héros des enfants ?

Par Anne-Marie Mercier

Cette collection met en avant des objets du quotidien des enfants – ou de leur quotidien supposé par l’autrice, sociologiquement il y aurait de quoi travailler.
Fonctionnant sur le mode de la série, avec des volumes de format carré et une couverture cartonnée, elle reprend des éléments du succès de celle des « Petites bêtes ».
C’est essentiellement, en dehors de la représentation de scènes somme toute assez banales, un festival de blagues : les chaussettes amoureuses « font la paire », à la fête foraine elles s’arrêtent au stand de barbe à papa chez Ginette et Moussa (seuls les adultes souriront au jeu de mot).
En revanche Gala, la petite pomme rouge rend visite à sa grand-mère, fonctionne bien avec des jeux de mots faciles à comprendre quand on est accompagné de la référence au conte : la petite pomme rouge, Gala, est trognon, sa grand-mère est Granny (Smith), elle rencontre un pot de conserve qui s’appelle Lou ; il y a un pépin…
Belle idée, parfois un peu décevante mais les enfants qui aiment l’animation d’objets du quotidien se régaleront et les dessins sont… trognons !
Et il y en a plein d’autres, fruits et légumes compris 

Les Ours sont là !

Les Ours sont là !
Soo Kyung Cho

Traduit du coréen par Lim Yeong-hee
Kilowatt, 2025

Des ours pas si mal léchés

Par Lidia Filippini

Ce très bel album de la Coréenne Soo Kyung Cho aborde avec justesse les questions liées à l’immigration. Dans une ville paisible, arrivent un jour des ours. Vêtus de leur seule fourrure, certains sortent de la forêt sur deux pattes, comme pour imiter les hommes. Ces derniers, inquiets, commencent par les regarder avec méfiance. Mais les plantigrades sont bien décidés à s’intégrer. On les voit peu à peu s’anthropomorphiser, jusqu’à les retrouver dans une salle de classe, portant des vêtements et travaillant paisiblement avec les enfants humains. Les ours sont partout dans la ville, à la boulangerie, dans le bus, au restaurant. Ils font leurs courses, travaillent, évoluent en parfaite harmonie avec les humains.

Un jour pourtant, sans raison précise, tout dérape. Les hommes et les femmes ont l’impression que les ours « leur volent quelque chose ». Les voilà chassés, réexpédiés vers la forêt. Mais les animaux, habitués à la ville, ne savent plus comment survivre dans les bois. Ils n’ont qu’une solution : se révolter pour tenter de regagner leur place.
On voit bien ici que l’intégration est un processus fragile. Les ours ont fait l’effort de modifier leur mode de vie pour se calquer sur celui des hommes. Ceux-ci, de leur côté, ont accepté, au fil du temps, de leur donner une place dans leur ville. Pourtant, il suffit d’un rien – peut-être ici le manque de miel dû aux achats compulsifs des ours – pour que la haine renaisse. Les ours sont alors tenus responsables de tous les maux de la société. L’autrice note avec délicatesse que, dans le conflit qui s’ensuit « tous, humains comme animaux sont devenus des monstres ». Elle ne prend pas ouvertement parti – donnant à voir les craintes des humains et la férocité des ours lorsqu’ils se sentent attaqués, mais les enfants lecteurs, eux, pencheront certainement pour les ours, injustement rejetés, malgré leur volonté de s’intégrer.
Les illustrations, foisonnantes de détails, s’articulent autour de tons mats et doux. Le fossé qui se creusent entre les hommes et les ours se matérialise sur la page par une réelle séparation : alors qu’au début de l’album, humains et bêtes se partagent l’illustration, lorsque le conflit éclate, les hommes n’apparaissent plus que sur les pages de gauche, tandis que les ours se concentrent sur les pages de droite. Il faut attendre la fin pour entr’apercevoir une lueur d’espoir dans une page partagée avec tout de même ce constat amer : « Fallait-il en arriver là pour que tous puissent vivre ensemble ? »
Cette fin invite à repenser les mécanismes d’intégration mais aussi à s’interroger sur ce qui fait de nous des humains. Car qui sont les plus humains ? Les ours, qui cherchent à vivre heureux dans la ville en adoptant les comportements des premiers habitants, ou les hommes qui les rejettent ? L’attitude des hommes, paradoxalement, fait d’eux des bêtes, alors-même qu’ils souhaiteraient renvoyer les ours à la vie sauvage estimant qu’ils ne méritent pas une vie humaine…Un album soigné, délicat et riche, en un mot, utile, à une époque où les flux migratoires et l’accueil des migrants sont des sujets d’actualité centraux dans une grande partie du monde.

 

 

Le Manteau

Le Manteau
Clarisse Lochmann
Seuil jeunesse, 2025

Le hasard en poches

Par Anne-Marie Mercier

Chien, facteur en vélo chaudement vêtu, rentre chez lui. Il cherche sa liste de courses dans la poche de son manteau et ne la trouve pas, premier mystère. Deuxième mystère : dans ses poches il trouve des objets curieux, ronds, blancs, durs, striés et salés qu’il n’identifie pas ­– le lecteur aura reconnu des coquillages.
Que s’est-il passé ? On voit Chien enquêter, retourner ses poches, surveiller son manteau qui semble vivre sa vie indépendamment, et enfin, rêver de choses inconnues, de paysages marins. Au réveil, son monde a changé, s’est élargi, adouci… comme si ces petits objets dans ses poches infusaient quelque chose en lui.
Le mystère est levé lorsque Chien se rend à la piscine et comprend qu’il y a eu un échange de manteau : l’emprunteur, un ours, a trouvé la liste de courses. Ours lui raconte la mer, la sensation des bains. Chien et ses enfants préparent leurs vêtements pour de futurs échanges en glissant des objets dans leurs poches. Lors de la séance suivante de piscine, les vêtements s’échangent et ouvrent les perspectives de chacun. Les dernières images montrent Chien et les petits découvrant la mer avec Ours.
Les belles aquarelles saturées d’eau juxtaposent des couleurs vives sur fond de sable, construisant un monde chaleureux et gai, fait de sensations et d’ouverture vers l’ailleurs.