Le Manteau

Le Manteau
Clarisse Lochmann
Seuil jeunesse, 2025

Le hasard en poches

Par Anne-Marie Mercier

Chien, facteur en vélo chaudement vêtu, rentre chez lui. Il cherche sa liste de courses dans la poche de son manteau et ne la trouve pas, premier mystère. Deuxième mystère : dans ses poches il trouve des objets curieux, ronds, blancs, durs, striés et salés qu’il n’identifie pas ­– le lecteur aura reconnu des coquillages.
Que s’est-il passé ? On voit Chien enquêter, retourner ses poches, surveiller son manteau qui semble vivre sa vie indépendamment, et enfin, rêver de choses inconnues, de paysages marins. Au réveil, son monde a changé, s’est élargi, adouci… comme si ces petits objets dans ses poches infusaient quelque chose en lui.
Le mystère est levé lorsque Chien se rend à la piscine et comprend qu’il y a eu un échange de manteau : l’emprunteur, un ours, a trouvé la liste de courses. Ours lui raconte la mer, la sensation des bains. Chien et ses enfants préparent leurs vêtements pour de futurs échanges en glissant des objets dans leurs poches. Lors de la séance suivante de piscine, les vêtements s’échangent et ouvrent les perspectives de chacun. Les dernières images montrent Chien et les petits découvrant la mer avec Ours.
Les belles aquarelles saturées d’eau juxtaposent des couleurs vives sur fond de sable, construisant un monde chaleureux et gai, fait de sensations et d’ouverture vers l’ailleurs.

Refuge Mouchette

Refuge Mouchette
Inbar Heller Algazi

Les Fourmis rouges, 2025

La peluche contre le vivant

Par Anne-Marie Mercier

Dans la famille Mouchette, il y a la mère qui a ouvert, vingt ans plus tôt, un refuge pour animaux (tiens, un refuge pour animaux, comme dans la chronique précédente, sur Revenez amis martiens !) où l’on trouve (à en croire les images), des cygnes, un éléphant, un tigre, un singe, un manchot (dans le frigo), et bien d’autres. Il y a aussi la fille, qui aide sa mère sans grand plaisir : ce qu’elle veut, c’est avoir un animal en peluche, un chat.
On a donc ici un retournement de la situation habituelle où un enfant, accablé de toute sorte de peluches réclame en vain un vrai animal. La fillette semble seule, sa mère indifférente, et les animaux qui l’entourent l’agacent au lieu d’être une compagnie, jusqu’au jour où…
Le récit qui insiste sur le sentiment de frustration de la fillette se retourne en émerveillement : le miracle a lieu, non parce que la mère a entendu la solitude et le désarroi de sa fille, mais parce que pendant la nuit de sa grande colère  les animaux se sont organisés pour lui construire une cabane (son autre rêve) dans laquelle elle trouvera un chat en peluche : l’imaginaire est bien un recours, et la lecture le lieu des rêves réalisés.
Les belles illustrations de Inbar Heller Algazi, colorées à l’aquarelle et aux crayons de couleur montrent tout l’absurde de la situation. Elles apportent à l’album l’humour qui manque à la narratrice, enfermée par son désir contrarié.

 

Revenez, Amis Martiens !

Revenez, Amis Martiens !
Florence Thinard
Thierry Magnier, 2025

Complètement ouaf !

Par Anne-Marie Mercier

La SF pour jeunes lecteurs est parfois très drôle (voir les délicieux Félicratie et Battelstar Botanica de H. Lenoir). Dans le secteur de la SF adulte, il y avait Invasion de Luke Rinehart  (2020), où les Martiens étaient des boules de poils qui ne pensaient qu’à s’amuser. Ici, la loufoquerie règne aussi. Portés par un rythme de narration soutenu et prenant, les enjeux présentés sont d’importance. Pensez donc : il s’agit d’une expédition martienne sur la terre qui vise à rapporter de l’eau sur Mars pour assurer la survie des Martiens (précision : ils ne sont pas verts mais roses, mous et baveux), et peut-être à coloniser la terre.
Du côté des humains, l’héroïne, Èva, veut sauver les animaux recueillis dans un refuge où elle travaille, tout en allant au collège. Elle y est constamment humiliée par une bande de filles à la mode et son nouvel ami, Armand, est lui aussi harcelé. Obnubilé par sa passion pour l’astronomie, il est très solitaire, plus ou moins abandonné par des parents riches qui font de longues missions à l’étranger. Enfin, le refuge est menacé par un projet de parc d’attraction.
L’histoire commence avec la présentation du jeune et fringant FWFX qui présente au conseil des sages (les GAGA, Grands Anciens Gardiens de l’Autorité suprême) un projet qui ne peut que réussir selon lui, contrairement aux dizaines de milliers d’expéditions précédentes. FWFX a étudié la psychologie humaine et a vu que certains animaux étaient non seulement épargnés, mais même choyés comme de petites divinités : les chats. Il se métamorphose donc pendant son long voyage en chat, comme son coéquipier, un vieux baroudeur un peu vulgaire et accro à l’azote, WDWC. C’est WDWC quii pilotera le vieux tacot spatial qui leur a été attribué et le réparera (on voit des ressemblances avec des personnages de la Guerre des étoiles). FWFX, qui a le sens de la hiérarchie, a fait en sorte de se métamorphoser en chat de race (persan ou birman, je ne sais plus) et de transformer son collègue un vulgaire matou.
Leur capsule (qui ressemble à un frigo), tombe dans l’Océan : péripéties multiples pour enfin attirer l’attention d’un bateau qui les prend à bord. La capsule est envoyée en déchetterie, et eux au refuge pour animaux abandonnés dont s’occupe d’Eva. Ils arrivent à communiquer avec elle par télépathie mais hélas le superbe FWFX est confié à l’adoption à la charcutière du village (FWFX est végétarien) qui compte « la » faire se reproduire (il s’est par erreur choisi femelle). Par erreur également, des chiens du refuge sont bombardés d’ondes martiennes télépathes, et voilà toute un société mi humaine mi animale qui se ligue pour s’évader, libérer leur camarade et récupérer la capsule spatiale pour réexpédier les martiens chez eux.
De multiples péripéties leur font frôler la catastrophe. WDWC découvre la devise de la République, « Liberté égalité, fraternité » et commence à songer à organiser une révolution. Par ailleurs, il découvre le foot ; sa passion les met dans de grands embarras. L’attirance d’Elsa pour Armand peine à trouver une issue tant celui-ci est handicapé du côté des sentiments et obnubilé par sa passion pour l’astronomie…
C’est surprenant, plein d’invention ; il y a aussi une vache (élément crucial pour la réussite de l’entreprise qui nécessite du méthane), la famille d’Elsa et de multiples protagonistes. On ne s’ennuie pas une seconde et on suit tous ces personnages attachants avec un grand plaisir. Le titre (envers du célèbre Martiens go home ! (1955) de Frederic Brown) est ainsi parfaitement justifié.
Quant à ce qui arrive à FWFX lorsqu’il revient devant les GAGA, c’est également très savoureux : qu’on se rassure : les Martiens ne sont pas près de revenir… à moins d’une révolution ?

Sur Radio France, une excellente chronique dont l’autrice s’est (comme moi) bien  amusée dans cette lecture qui peut intéresser des lecteur de tous âges : « Revenez, amis Martiens ! » : une mission spatiale complètement farfelue

 

 

 

Bredouille

Bredouille
Agnès Domergue
Grasset jeunesse, 2025

Une maille à l’endroit, une maille à l’envers

Par Anne-Marie Mercier

L’album recense des tâtonnements, ceux son personnage qui bégaie, nommé justement Bredouille. Trouvant une pelote de laine rouge, il décide de la tricoter en chaussette (ce petit koala a des aiguilles à tricoter et connait la technique, on ne sait comment mais peu importe semble-t-il). La grenouille n’en veut pas. On recommence pour une libellule ; la couleur ne plait pas. L’écharpe sera trop serrée pour la chouette, pas assez douce pour les chatons, etc. Pour finir, la pelote se tricotera toute seule…
Les dessins sont charmants ; l’histoire, un peu emberlificotée (normal) et ténue, peine à démarrer et ne démarre pas vraiment.

Chasser le chat

Chasser le chat
Alice de Nussy, Jean-François Martin
Grasset jeunesse, 2025

Au pied de la lettre

Par Anne-Marie Mercier

Tout un album autour d’une expression figée (ici, « avoir un chat dans la gorge ») ou d’un jeu langagier, ce ne serait pas le premier exemple en littérature de jeunesse (voir les chaussettes de l’archiduchesse, etc.). Mais ici l’expression prise au pied de la lettre prend toute son importance, imitant le processus d’apprentissage de la langue lors duquel on prend les mots de ces expressions au sens propre, dans un premier temps.
Le chat en question, tout petit d’abord contre la gorge de la fillette enrhumée, devient énorme après chacune de ses tentatives pour s’en débarrasser.
C’est bien pratique aussi : on recense toutes les techniques pour tenter de venir à bout de l’animal : raclements de gorge, verre d’eau, pastille au miel, rugissements… jusqu’au verre de lait final qui règle la question.
Les illustrations très sobres de Jean-François Martin donnent une allure de mode d’emploi à cette quête, avant de passer par le fantastique puis revenir au début, fort calme.

Du calme, grand monstre rouge !

Du calme, grand monstre rouge !
Ed Emberley
Traduit (anglais, USA) par Judith Capitaine
Kaléidoscope, 2025

Pour les colériques: un, deux, trois, respire !

Par Anne-Marie Mercier

Image de la colère, ce nouveau monstre d’Ed Emberley qui s’est fait connaitre avec Va-t-en, grand monstre vert ! ne disparait pas comme le précédent avec une simple décision du lecteur. En effet celui-ci, page après page, chassait le visage du monstre, élément après élément (dents, cheveux, etc.). Ici, c’est le monstre lui-même qui, aidé par le lecteur, se dégonfle : celui-ci lui propose de fermer les yeux, respirer profondément avec lui, compter jusqu’à cinq, pour perdre peu à peu les éléments de la colère (couleur rouge, fumée, cheveux en pétard, bouche crispée… et finir avec un beau sourire.
On pourrait y voir un énième album sur la « gestion » des émotions et surtout de celle qui dérange le plus l’entourage, mais ce qui prime ici est l’utilisation des couleurs et des formes simples, le bonheur de la transformation, ou le fait de tourner les pages, encore une fois, agit sur le réel.

Petite Chose / Et si l’on s’aime

Petite Chose / Et si l’on s’aime
Claire Beuve / Cathy Ytak : illustrations de Joséphine Forme
Editions du Pourquoi pas ?? 2026

Femme, vie, liberté

Par Michel Driol

Deux récits, de deux autrices différentes, mais qui tournent autour de la question de la liberté, de la sexualité, de la femme, avec  des personnages qu’on retrouve dans les deux textes, Linh, Tiago, Noam, Mélina et Bilal. Claire Beuve, dans Petite Chose, imagine Linh, une adolescente au moment d’être forcée d’épouser un lointain cousin qu’elle ne connait pas, ses sentiments, sa peur, la pression familiale, avant de la montrer s’échappant heureusement à ce piège grâce  à une ruse. Cathy Ytak raconte la découverte de l’amour de Mélina et de Bilal, sur une ile, entre les deux rives d’un fleuve.

Les deux récits tissent ainsi des liens entre les personnages, mais c’est surtout par leurs thématiques qu’ils se font écho. Il y est question, sans tabou ni pudibonderie, des transformations liées à l’adolescence, les règles pour les filles, la mue pour les garçons, et l’entrée dans un nouveau monde où la sexualité occupe une part plus importante. Que signifie cela pour les deux personnages féminins principaux ? Pour la famille de Linh, la voilà devenue en âge de se marier : mariage forcé, arrangé. Pour la mère de Mélina, c’est la mise en garde contre le risque d’avoir un bébé. Bien sûr, au mariage sans amour s’oppose la découverte de l’amour par Mélina et Bilal, un amour tout en tendresse, douceur, respect et consentements partagés.  Un amour post MeToo, un amour dans lequel Cathy Ytak s’amuse à déconstruire les stéréotypes pour donner à voir d’autres modèles de comportement qui font plaisir à lire, faisant de Bilal un garçon timide, sensible, et de Mélina une fille pleine de force et d’empathie.

C’est bien la question des modèles familiaux que posent ces deux récits. D’un côté la famille traditionnelle, traditionnaliste, pour laquelle la réputation et la répétition des coutumes tient lieu de mode de vie, au détriment des libertés et des désirs individuels. De l’autre, le singulier discours du père de Bilal, un discours qui institue un modèle masculin à l’opposé du modèle dominant, un modèle qui valorise la douceur et la tendresse. Et, au milieu de tout cela, au milieu de ce fleuve, de cette nouvelle carte du tendre, deux adolescents qui se découvrent et découvrent une nouvelle façon d’être ensemble. Symboliquement, l’image centrale du cahier d’illustration montre le reflet dissocié d’une adolescente dans l’eau, reliant ainsi les deux récits, la construction et la déconstruction.

Ecriture soignée pour les deux textes. Ecriture en elle qui deviendra une écriture en  je pour Petite Chose, les pronoms symbolisant bien le passage entre la chose de la famille et le je qui s’échappe et court vers sa liberté.  Ecriture aussi très poétique, dans sa structure, des strophes de trois ou quatre vers, dans son rythme, ses anaphores, son montage serré entre ce qu’éprouve Linh et les paroles qu’elle entend, une écriture qui semble marquer l’immobilisme de cette société figée et qui s’oppose aux deux dernières pages, la fuite, au rythme haletant, et au rêve d’un autre futur possible. Ecriture aussi très poétique de Cathy Ytak, dans un autre registre, écriture qui épouse le point de vue masculin, celui de Bilal, écriture de l’intime, de l’intimité des corps qui se touchent, des regards, mais aussi des paroles échangées. A noter ces phrases en italique qui tranchent, phrases en nous, phrases en on, qui montrent ce qui relie ces deux adolescents dans leurs gestes, leurs pensées, leurs souvenirs.

Deux récits très féministes mais deux récits qui ne se veulent pas militants, deux récits qui ouvrent la voie à une autre relation entre les filles et les garçons, deux récits qui disent l’espérance et l’attente d’un autre monde possible.

Sous toutes les coutures / Fashion victim

Sous toutes les coutures / Fashion victim
Marie Colot Illustrations de Gin
Editions du Pourquoi pas ?? 2026

Comme un fil ténu entre deux mondes

Par Michel Driol

Deux récits tête bêche, comme souvent avec les éditions du Pourquoi pas ??, deux récits qui se font écho. D’un côté, Ariane qui refuse qu’on jette son jean fétiche, acheté 3 ans plus tôt avec ses copines, recousu, rapiécé, réduit à l’état de short, parce qu’elle y a trouvé, cousu dans une poche, un portrait brodé dont elle n’a parlé à personne. De l’autre, une adolescente anonyme exploitée dans une usine de confection, qui, un soir, récupère un morceau de tissu pour y broder un portrait.

Marie Colot revisite ici avec beaucoup de sensibilité le mythe d’Ariane, ce fil ténu qui permet de relier l’horreur du minotaure dévorant les jeunes gens à la liberté. Le monstrueux, ici, c’est l’exploitation des enfants dans des usines de confection, pour quelques dollars, précise le texte. Fatigue, sueur, néons froids, pluie sur les têtes, le récit met l’accent sur les conditions de travail, la répétition des mêmes gestes, vus par cette jeune ouvrière qui, un jour, a l’envie et le désir de laisser un message à destination des acheteuses qu’elle imagine. Ces acheteuses, on les voit, fashionistas en herbe, toutes à leur joie de devenir autres avec de nouveaux vêtements, de nouveaux accessoires, dans une sorte d’euphorie de la consommation entre copines. Jusqu’à la prise de conscience par Ariane de ce lien avec celle qui a produit ce jean, celle dont elle préférait oublier l’existence, grâce à ce fil qui fait image,  qui relie pays du Sud et pays du Nord, surexploitation et consommation au moindre cout. Deux adolescentes aux modes de vie bien différents, aux destins bien différents, deux façons de faire humanité. Rien de trop dans ces deux récits : Ariane, dont le texte ne fait pas un portrait très flatteur,  ne devient pas militante alter écologiste, la petite travailleuse qu’on imagine au Bengladesh, en Chine ou en Inde ne change pas de métier. Mais il y a cette façon de se rappeler les uns aux autres, de dire nos interdépendances dans une langue éminemment poétique et travaillée. Une langue qui reprend le rythme de la machine à coudre, qui dit la répétition des mêmes gestes, et le bruit incessant. On songe, en lisant cette partie-là du texte, à la magnifique chanson La Grille, que Marc Ogeret avait tirée du roman de Roger Vailland 325 000 francs. C’est la même façon, par la pulsation, par le rythme, par la langue de dire le monde de l’usine, monde trop souvent absent de la littérature pour la jeunesse. Rythme plus ample, plus posé, périodes plus longues dans la partie Ariane, façon d’illustrer un autre univers, une autre ambiance, plus confortable, sans doute. Avec sobriété et efficacité, le cahier d’illustrations, central, oppose les couleurs froides de la confection aux couleurs chaudes de la consommation, la série monotone des machines à coudre alignées dans l’atelier à l’abondance des vêtements à choisir.

A partir du vêtement, de la confection à bas cout fabriquée par des adolescentes exploitées, ces deux récits invitent à relier deux destins individuels, donnent à voir ce que nous préférons oublier, comme Ariane, et, à travers le beau symbole du portrait tissé, et initient une prise de conscience des inégalités mondialisées sur lesquelles repose notre mode de vie.

L’Étonnante Histoire de l’homme le plus lent du monde

L’Étonnante Histoire de l’homme le plus lent du monde
Arthur Dreyfus, Sim Mau
Rue du monde, 2025

Le rythme des autres

Par Anne-Marie Mercier

C’est le fils de l’homme le plus lent du monde qui présente son père, avec tendresse et humour. Celui-ci fait tout très lentement : manger (la semoule, c’est graine après graine), parler (il commence des phrases et n’a pas le temps de les finir ; ce n’est qu’à la fin qu’on saura ce qu’il voulait dire), pleurer, se laver (il y a la queue devant la salle de bains), s’habiller, etc. On devine l’entourage un peu agacé… Il semble se consoler avec un animal de compagnie, c’est justement une limace. Un jour, après la mort de la limace, il part mais avant de partir il arrive à finir cette phrase toujours laissée en suspens… (« je t’aime »).

C’est un beau portrait, celui d’un père un peu lunaire, inadapté, puis d’un père absent, et pourtant très présent dans les souvenirs de son fils. L’histoire serait tragique sans les dessins qui introduisent du comique dans toutes les situations. Rue du monde semble quitter le terrain militant et mondialiste pour s’intéresser à une micro histoire. Pourtant c’est bien un éloge de la tolérance qui peut se lire ici. Si « l’enfer, c’est le rythme des autres » (Henri Michaud), accepter ce rythme serait le début du paradis et une belle preuve d’amour.

Un trou dans le tout

Un trou dans le tout
Eleonora Marton  traduit par Laure Meier
Helvetiq 2025

Tentative d’épuisement d’une forme circulaire

Par Michel Driol

On commence avec une tache de rousseur sur la joue, on passe par le dernier biscuit sur l’assiette, le soleil à travers mes lunettes de star, et on termine avec un rond invisible sur la page. Toutes les pages sont identiques, à quelques détails près. La taille du rond, de plus en plus grand, les couleurs, avec l’inversion des couleurs entre le rond et le fond de page entre la page de droite et la page de gauche, et la légende qui renvoie à des choses le plus souvent très concrètes.

Cet album, à la fois très conceptuel et très graphique est aussi très poétique, dans la mesure où il invite le lecteur à voir, à regarder objets qui ont tous en commun d’être circulaires. Pas des trous, non, contrairement à ce qu’annonce le titre, mais des choses tantôt plates, tantôt sphériques, parfois plus complexes. Les légendes des pages de gauche et de droite établissent des connexions parfois évidentes, parfois plus subtiles, rapprochant ainsi, à la manière des surréalistes, des éléments bien éloignés. Si on passe du plus petit au plus grand, on passe aussi du visible à l’invisible, du bon côté à l’autre côté. Tout se passe comme si les choses évoquées disparaissaient à la fin, devenaient invisibles, sombraient dans le grand trou, une fois le livre fermé. Parfois ne restent que des traces, comme celle de l’horloge enlevée du mur, un détail oublié. Ces trous deviennent aussi trous de mémoire, souvenirs, rêves, prenant ainsi une autre dimension, plus humaine, éléments d’un échange entre un « je » et un « tu » dont on ne pourra jamais cerner les contours. Des souvenirs, pensera-t-on…

Comme de nombreux albums contemporains, on a une proposition qui se situe  entre l’album pour enfant et le livre d’artiste, entre le jeu de devinette et le jeu littéraire, pour inviter petits et grands à s’émerveiller, rêver, parcourir et découvrir un monde à la fois concret et abstrait.