Ni l’un ni l’autre

Ni l’un ni l’autre
Anne Herbauts

Casterman, 2020

… Et tout à la fois

Par Anne-Marie Mercier

Sous une apparente simplicité, avec beaucoup d’humour et de tendresse, Anne Herbauts offre un regard juste sur l’enfance, les discours qu’on lui adresse et les modèles qu’on lui présente.
Chaque double page est à la fois semblable et différente : le texte décline des caractéristiques associées au père et à la mère (« mon père est drôle, ma mère est grande », par exemple, ou « mon père est pressé, ma mère est partout », « mon père est précis, ma mère est solaire ») et la réponse de l’enfant, invariablement, « Moi, je ne suis ni l’un ni l’autre. Je suis moi ».
Si les adultes n’apparaissent que par fragments (un pied, un bout de robe, une main…) et par leur discours, l’enfant est représenté sous une forme animale qui correspond à l’image proposée par le discours des parents – toujours à l’impératif – : « Habille-toi, petit chat ! », « reste tranquille, moustique ! », « Mange bien -, mon poussin ! », etc.
Ainsi, de page en page, l’air de rien, et sous des habits de fantaisie, on retrouve  le rythme de la journée d’un tout petit (le bonjour, l’habillage, le repas ; ranger les jouets, sortir puis rentrer), les figures parentales, très différentes, parfois opposées, les chocs de couleurs, le règne de la métaphore et enfin le désir d’indépendance d’un enfant qui s’affirme face à un discours qui le morcelle et le cadre, et lui impose des modèles qui ont l’inconvénient (ou l’avantage) d’être multiples.
Les images sont à la fois dynamiques et solitaires, chaque page déclinant des vignettes colorées, le plus souvent sur fond blanc, aquarelles saturées, papiers collés ou tissus. La dominante colorée de chacune est différente, tons de jaune, de bleu, de rouge… toute une gamme.

 

Génération K, t. 1 en poche

Génération K, t. 1
Marine Carteron
Rouergue (Poche, « collector »), 2020

Pot-pourri dans l’air du temps

Par Anne-Marie Mercier

Les auteurs de Science-fiction ont-ils du flair pour mettre en scène avec un peu d’avance nos pires cauchemars ou tout simplement le nombre des fléaux est-il si limité que forcément ils tombent parfois juste ? En remettant au goût du jour de vielles angoisses, Marine Carteron traite du thème de manipulations louches, d’épidémies et de catastrophes annoncées.
C’est sans doute la raison pour laquelle la réédition en poche de ce roman publié en collection Epik, en 2016, tombe à pic, même si on émettait quelques réserves sur lietje : « Marine Carteron s’était fait connaître par les Autodafeurs, une trilogie publiée au Rouergue entre 2014 et 2015. Son ancrage dans la SF noire se confirme ici avec un roman haletant, faisant alterner les points de vue de différents personnages qui ne se retrouvent qu’en fin de roman (technique que l’on retrouve dans Game of Thrones, etc., aussi bien à l’écrit qu’à l’écran). L’arrière-plan du roman, fait d’annonce d’épidémies et de réveils de volcans, le rattache à une pensée de l’apocalypse que l’on retrouve dans beaucoup de romans récents (voir la série U4). On l’aura compris, ce roman efficace est dans l’air du temps, et plus encore. »

Lire la suite de la chronique de 2016

Manuel des gros mots de Roald Dahl

Manuel des gros mots de Roald Dahl
Susan Rennie (Compilation), Quentin Blake (ill.)
Traduction ( anglais) de Marie Leymarie
Gallimard jeunesse, 2019

Petit traité de création de gros mots

Par Anne-Marie Mercier

Grâce à ce livre, en plus de la joie de retrouver les belles trouvailles linguistiques de Roald Dahl, on  découvre à quel point le maître en personnages pittoresques a su leur donner leur propre langage : en effet, les géants, fussent-ils BG (bon gros), ne jurent pas du tout comme madame Legourdin, ni comme une grand-mère énervée, ni comme un croqueur de temps, ni comme Willy Wonka, etc.
Encore plus riches que les insultes du Capitaine Haddock, ces insultes mêlent mots rares, mots anciens, créations verbales, mots à l’envers, mots-valises, borborygmes, méli-mélos de mots étrangers, et bien d’autres.
Accompagnant ces listes infinies, quelques « informations dégoûtables » donnent des indications sur la manière dont les mots sont choisis ou fabriqués et des conseils précieux sur la meilleure façon d’insulter sans prendre trop de risques tout en étant expressif à souhait.
Les dessins de Blake sont comme ces mots : explosifs, excessifs, hilarants, à savourer.

Crocky

Crocky
Estelle Billon-Spagnol
Grasset jeunesse, 2021

Le poussin peureux et le monstre gentil

Par Anne-Marie Mercier

Si Crocky peut apparaitre comme un monstre sur la couverture de l’album, on n’est pas longtemps dupes : son sourire coquin et sa couleur bleu de ciel d’aube sont déjà bien mignons. Mais on le voit d’abord à travers les yeux de celui qui deviendra son ami, Piouh (un poussin) et les amis de celui-ci, Coxi (une coccinelle) et Guernoule (une grenouille).
Les trois petits animaux partent en pique-nique dans le grand bois et y restent pour y passer la nuit et prolonger les plaisirs du jour. Mais la nuit entraine les terreurs, dont celle des monstres que tout le monde craint, ceux qui croquent la vie, les Crocky, qui sont tous des créatures tristes, minérales et destructrices, tous, sauf un, le joli Crocky qui rencontre Piouh le courageux (grâce au super secret numéro 27 que lui a laissé son grand-père pour l’aider à vaincre ses peurs).
Une amitié se noue, on part à la découverte de l’étrange et de la fantaisie, dans un voyage imaginaire à bord d’une fusée bricolée même pas motorisée.
Plein de surprises et de rebonds, c’est une jolie histoire racontée par un texte utilisant différentes typographies (scripte, anglaise maladroite ou experte, lettres bâtons…) et différents types de discours (récit, dialogues, légende, affiche…), donc relativement complexe à déchiffrer. Mais les images ont une grande simplicité et un dynamisme réjouissant, à la portée de tous les lecteurs.

Comment allez-vous ? Les expressions populaires expliquées par l’histoire

Comment allez-vous ? Les expressions populaires expliquées par l’histoire
Anne Jonas, Aurore Petit
De La Martinière jeunesse, 2019

Expressions « à la queu leu leu »

Par Anne-Marie Mercier

« Être sur la sellette », passer «  à tour de rôle », être « lauréat », toutes sortes d’expressions usuelles sont expliquées ici par leur histoire, ramenant à des objets disparus ou inaperçus (comme le laurier du lauréat). D’autres auraient leur origine dans un événement historique (« pour des prunes » ferait allusion à la seconde croisade à l’issue de laquelle les croisés n’auraient ramené que des pieds de prunier de Damas). Draconien, poubelle, Laïus renvoient à des personnages historiques ou mythiques.
Moins savant que l’un de ses plus illustres devanciers, le livre de Claude Duneton, Anthologie des expressions populaires avec leur origine, La Puce à l’oreille, paru dans sa première forme en 1978, plus rapide, accompagné d’illustrations aux couleurs vives qui prennent les expressions au pied de la lettre de manière comique, ce petit ouvrage est une introduction amusante et intéressante à l’histoire de la langue.

Ungerer encore

Comme ci et comme ça
Tomi Ungerer
L’école des loisirs, 2020

Juste à temps !
Tomi Ungerer
L’école des loisirs, 2019

Imagier décoiffant, labyrinthe déroutant

Par Anne-Marie Mercier

Un imagier composé par Tomi Ungerer (ou par d’autres – on ne sait : cet album a paru de façon posthume, en 2019), est forcément un peu surprenant. Il commence très fort avec l’image d’un enfant qui hurle de douleur en s’écrasant le doigt avec un marteau, image associée au verbe « sentir », et continue avec une double page où l’on voit une grenouille hilare jonglant avec des têtards (illustrant le verbe « sourire ») face à l’image d’une fillette qui pleure son oiseau mort (« pleurer »), pastiche d’un tableau de Greuze, rendu célèbre par le commentaire que Diderot lui a consacré.
Cruels, sinistres (il y a même un squelette auquel on brosse les dents, une souris terrorisée qui fait le portrait d’un chat), mais aussi tendres, lorsqu’il s’agit d’illustrer les verbes aimer, caresser, partager, dormir et rêver… proposant parfois des nuances (entre voir et regarder par exemple), il ne s’agit pas d’un imagier pour les petits, mais plutôt d’un livre pour les plus grands qui auront à chercher d’autres mots pour commenter ces images souvent étranges et dérangeantes, et pour les encore plus grands qui se réjouiront de retrouver le style du Maitre ou s’amuseront à chercher les clins d’œil à la gravure et de la peinture classique.

Dans Juste à temps ! Ungerer déploie toute la logique onirique, du cauchemar au rêve plaisant. C’est un album sur fond de catastrophe : la terre est devenue inhabitable et touts les humains se sont enfuis sur la lune. Seul, Vasco est resté.
À chaque pas, à chaque page, une autre catastrophe le menace : effondrements, déluges, éruptions, glaciations, incendies… Il en réchappe chaque fois juste à temps, prenant tout de même le temps de sauver un enfant, une petite créature verte avec deux antennes sur la tête, nommée Poco.
Les images sont d’un grand dynamisme et Ungerer construit (et déconstruit) un univers effrayant, géométrique, où les lignes et les couleurs s’affrontent, jusqu’à la dernière étape : après avoir pris un train rose rassurant, Vasco et Poco trouvent refuge à l’intérieur d’un énorme gâteau où il y a tout ce qu’il faut.
Ils y vivent heureux, et Poco reste un enfant, hors du temps.

Proxima du Centaure

Proxima du Centaure
Claire Castillon
Flammarion jeunesse, 2018

Adolescent en chrysalide

Par Anne-Marie Mercier

« « Je l’appelle Apothéose parce qu’il n’y a aucun prénom logique à lui mettre sur le visage. Je la klaxonnerai avec ma tête jusqu’à ce qu’elle se retourne. Un jour elle me dira son vrai prénom, à l’oreille, elle le prononcera avec le souffle. Son souffle réveillerait un mort. »

Mais non, celle que Wilco nomme Apothéose n’a pas ce pouvoir, et Wilco va mourir.
C’est un peu à cause d’elle : pour la suivre des yeux plus longtemps, il s’est trop penché au balcon de l’appartement où il vit avec ses parents et sa sœur, au cinquième étage, et il est tombé.
C’est lui qui raconte son histoire, conscience intacte et corps brisé mais sans souffrance, depuis son lit d’hôpital. Il raconte les visites, et les non-visites, les amis qui ne viennent pas, comme celle qu’il aime qui, suppose-t-il (rêve-t-il ?) vient jusqu’à la porte de sa chambre mais n’ose pas entrer ; il raconte la fête organisée par un ami de sa classe, lors de laquelle il pensait pouvoir enfin lui parler, à laquelle il ne participe pas, mais qu’il vit en imagination comme si tout était vrai. Et à la fin, il meurt.
Pourtant ce n’est pas une lecture triste : si Wilco ne peut plus bouger ni parler, il voit, il entend, il juge, il comprend. Il a de l’humour et beaucoup d’amour ; le roman en est irrigué tout au long des pages. Il a aussi du style, celui de l’auteur bien sûr. Et le regard que Wilco porte sur l’hôpital, sur ses parents qui espèrent toujours et sur sa sœur, révoltée et battante, prête à tout pour lui tout à coup. Leur courage simple, leur amour, la façon que chacun a de faire face : la mère en répétant qu’il est tombé à la même heure qu’il est né, le père en se fixant sur des questions concrètes comme la vue que son fils doit avoir de sa chambre (prêt à revoir la façade de l’hôpital pour cela), la sœur en offrant de petits ou grands sacrifiant (ses cheveux pour commencer).  Les souvenirs cocasses de la vie de la famille et de la vie du collège donnent un rythme et une énergie à ce long soliloque. On pense à « Johnny got his gun », le film de Dalton Trumbo, on aime Wilco, on a envie de lui tenir la main longtemps.
Claire Castillon, connue pour ses romans pour adultes, a réussi ici un superbe roman sur un sujet difficile. C’est un beau cadeau qu’elle a fait aux jeunes lecteurs.

 

 

Collection « Les petits chaussons »

Mon petit lapin
Julia Chausson
Rue du monde, 2021

Ah ! les crocodiles
Julia Chausson
Rue du monde, 2014

Collection « Les petits chaussons »

Par Anne-Marie Mercier

La Collection « Les petits chaussons », dont le nom fait référence au nom de la créatrice, Julia Chausson, est doublement bien nommée : chaque volume est comme une petite pantoufle dans laquelle on se glisse pour se sentir bien, au chaud, en sécurité, bercé par des comptines bien connues, chantées ou dites, qui pourront se déployer au rythme de ses pages. Le petit format carré aux bords arrondis, les pages cartonnées, les couleurs réduites (deux par volume, auxquelles s’ajoute du blanc), les formes simples, ont un caractère rassurant.

Mais c’est aussi au-delà de cette simplicité, du grand art : le choix des couleurs la mise en page, la découpe des épisodes, la typographie, tout est parfait et chaque volume épouse la forme de la chanson : Les Crocodiles décline d’une page à l’autre ses scansions (Ah !/  Les Crocroscros/ les cros/ cros cros/ les crocodiles…) tandis que l’image sectionne l’animal et le décor. Le lapin de la comptine dans laquelle on répète « cherchez-moi coucou coucou » se cache à chaque page.
Dans la même collection, on trouve d’autres grands classiques comme « J’aime la galette », « Je fais le tour de ma maison », « Une souris verte », « Un deux trois nous irons au bois », etc.

Rose blanche et La Petite Fille en rouge

Rose blanche
Christophe Gallaz, Roberto Innocenti (ill.)
Gallimard jeunesse, 2019

La Petite Fille en rouge
Aaron Frisch, Roberto Innocenti (ill.)
Gallimard jeunesse, 2013

Retours de classiques, sombres chemins

Par Anne-Marie Mercier

Le trait de Roberto Innocenti est ici aussi beau que ses histoires sont sombres. Dans La Petite Fille en rouge, version du « Petit Chaperon rouge », il présente une histoire tragique à la fin de laquelle une mère attend une fillette qui ne reviendra pas, perdue dans la grande forêt éclatante de lumière qu’est la ville, et capturée par un homme inquiétant. Dans Rose blanche, l’artiste délaisse l’univers du conte pour celui de l’histoire et le prédateur est ici non plus un individu désocialisé mais une société tout entière, celle de l’Allemagne nazie.
Rose vit dans une ville où elle voit passer des convois de véhicules qui emmènent des gens invisibles vers une destination inconnue. Un jour, après avoir vu un petit garçon qui tentait de s’enfuir de l’un de ces camions, elle suit la route et découvre un camp de concentration. Chaque jour, elle revient pour apporter du pain aux enfants.
On éprouve une certaine gêne devant l’invraisemblance de cet aspect de l’histoire qui risque de masquer la vérité du reste et celle du contexte historique.
Le charme, certes paradoxal, de l’album, est dans ses images aux tons bruns où l’on retrouve le souci du détail de l’artiste et l’expressivité des visages : elles donnent une vision triste d’une petite ville allemande de cette époque, pour s’échapper ensuite dans un univers qui évoque la forêt des contes, avec l’horreur et la mort au bout du chemin. La petite fille en rouge suit elle aussi un chemin compliqué et long, mais coloré de toutes les séductions de la ville moderne, jusqu’à sa fin que l’on devine tragique, comme  celle de Rose.

Rose blanche a été publié une première fois en 1985, chez le même éditeur. Il est indiqué que Christophe Gallaz est auteur du texte, « sur une idée de Roberto Innocenti ». Il existe une autre version de la même histoire avec le même titre, et comme auteur du texte le célèbre Ian McEwan, (Penguin, 2004).

 

 

Le Château des étoiles, t. IV : Un français sur Mars

Le Château des étoiles, t. IV : Un français sur Mars
Alex Alice
Rue de Sèvres, 2018

Plus fort que Thomas Pesquet !

Par Anne-Marie Mercier

Le quatrième volume des aventures de Séraphin est tout aussi riche en événements que le premier (La conquête de l’espace) et les suivants : on retrouve le combat des Français et des Prussiens autour de l’éther, cette substance qui permet à la matière de voler, la quête du professeur Dulac, père de Séraphin, qui a été enlevé, et la poursuite de Louis II de Bavière, disparu en suivant son rêve aérien dans les volumes précédents.

La planète Mars est belle sous les crayons d’Alex Alice, il y pleut et ses canaux aériens sont autant de passages liquides sur lesquels filer à travers des paysages chaotiques. Mars est aussi un lieu d’illusions où un horrible monstre peut prendre les traits d’une princesse, et vice-versa, où l’on donne à ceux que l’on rencontre le visage de ce que l’on craint ou de ce que l’on cherche, où la télépathie est tantôt une chance, tantôt un piège.
Tout cela fait que les variations graphiques y sont plus riches encore, avec davantage d’ampleur que dans les tomes précédents : les paysages et l’architecture de Mars se déploient dans de grandes cases, des pleines pages, des incrustations, toute une gamme de formes pour décrire à la fois l’immense et le détail.
Poésie, action, politique de la conquête spatiale et de la recherche scientifique, aventures, tout cela est magnifiquement servi par un univers graphique subtil, riche et cohérent où les incroyables machines volantes font rêver. On pense à Philippe Druillet et à Jean-Claude Mézières (Valérian) aussi bien qu’à Hayao Miyazaki ou à Jules Verne.

On en trouve un joli décryptage sur le site de la Fnac.