Celui qui voulait changer le monde

Celui qui voulait changer le monde
Juliia, Célia Chauffrey
Auzou, 2010

« Trouver la voie de son royaume »

Par Christine Moulin

 changer monde.jpgCet album aux belles dimensions attire par sa couverture, envahie par un immense cœur rouge, sur lequel est juché un petit garçon à l’allure décidée. Le titre est celui d’un conte et de fait, on a bien affaire à un conte, initiatique. Le héros, qui a la beauté de sa mère et la force de son père, a malgré tout reçu d’eux en héritage un certain désabusement : sa mère chante, sans se lasser, il est vrai, la venue toujours repoussée du roi qui va changer le monde. Son père, qui a voyagé, ne lui cache pas l’horreur des « hommes qui se battent », des « femmes qui pleurent » et des « enfants qui ont faim ». Alors, les poings du jeune garçon, Simon, restent serrés. Jusqu’à ce qu’arrive un oiseau, qu’il va suivre et qui le mènera vers la seule véritable quête qui vaille.

Le propos, poétique, humaniste, optimiste ne peut qu’ouvrir à la discussion : on pourrait craindre qu’il célèbre une forme de repli sur soi. Mais, en fait, on comprend qu’il s’agit de hiérarchiser ses efforts : inutile de vouloir changer le monde, si on ne fait pas sur soi le travail nécessaire, si on ne s’ouvre pas à l’autre. Et surtout, il vaut peut-être mieux habiter le monde que le changer. Reste à savoir si ce message ne paraîtra pas un peu trop réformiste à certains.

Le site de Célia Chauffrey.

Ma Soeur-Etoile

Ma sœur étoile
Alain Mabanckou, Judith Gueyfier
Seuil Jeunesse, 2010

Dessine-moi un Petit Prince

par Christine Moulin

soeur étoile.jpgAu milieu des avatars médiatiques plus ou moins réussis du Petit Prince, cet album fait chaud au cœur. Le format en est conforme au propos : généreux. Les illustrations, aux riches couleurs nocturnes, font la part belle aux doubles pages et permettent de pénétrer dans un univers onirique peuplé de moutons. C’est qu’en effet l’intertexte de l’ouvrage de Saint-Exupéry est très présent : en dehors du célèbre ovidé, on retrouve l’Afrique (mais pas celle du désert), l’étoile et au-delà, la célébration de la foi en l’amour, qui triomphe du deuil, le mépris des richesses matérielles, le pouvoir de l’amitié. Seule manque au rendez-vous « l’absente de tout bouquet », la rose… A peine peut-on regretter un début un peu lent : mais c’est que cet album est sans doute plus poétique que narratif, au fond.

Vous pouvez aller visiter le site de l’auteur.

La petite taiseuse

La petite taiseuse
Stéphanie Bonvicini, Marianne Ratier
Naïve, 2010

Jacques Salomé pour les enfants

par Christine Moulin

stéphanie bonvicini,naïve,communication,silence,christine moulinA l’image des contes du célèbre psychologue, ce récit répand la bonne parole : « Heureux qui communique ». Mais reprenons : il met en scène cinq personnages, la Taiseuse, le Village (toujours présenté ainsi, comme une entité), le Meunier, le Vent et un chat, noir. Le Meunier fait la farine, la nuit, si bien qu’il ne parle jamais à personne. La petite Taiseuse se tait. Le chat l’adopte pour ne plus la quitter. Le Village suppute et papote. Un jour, meurt la Vieille mandatée par celui-ci pour aller porter des vivres au Meunier. La petite Taiseuse est toute désignée pour prendre sa suite. Grâce aux agissements du Vent, tout ce petit monde va bénéficier d’une leçon : « Apprends que tu peux ressentir tout ce que tu veux tant que tu l’exprimes ».

Et c’est là le hic : paradoxalement, ce livre est très bavard, démonstratif, didactique, même si’il se présente comme « une histoire où, à bien l’écouter, personne n’aurait le dernier mot ». Les symboles sont vite explicités si bien que l’on se prend à regretter que ne soit qu’à moitié réussi le programme que s’était fixé l’auteure : écrire « une histoire où l’on pouvait tout entendre, même ce qui ne se dit pas ».

La Petite poule rouge

La Petite poule rouge
conte de la tradition raconté par Anne Fronsacq et illustré par Madeleine Brunelet

Père Castor Flammarion, 2011

 Conte traditionnel remis au goût du jour

par Sophie Genin

9782081246560.gifLe fameux conte de la petite poule rousse, classique, traitant de la solidarité avec impertinence, revient mais… elle est rouge ! La couverture, avec cette toute petite gallinacée à la grande ombre, donne envie de redécouvrir cette histoire de poule faisant son pain toute seule, sans aucune aide de ses amis, paresseux et pas généreux. Les illustrations, colorées et vives, la réactualisent et la tournure répétitive choisie pour ce conte en randonnée le rend très accessible. Le Père Castor reste un incontournable pour les contes traditionnels et la volonté affichée de modernisation des illustrations fonctionne parfaitement dans ce nouvel opus !

Les carottes sont cuites pour le Grand Méchant Loup

Les carottes sont cuites pour le Grand Méchant Loup
Suzanne Bogeat, Xavière Devos
L’élan vert, 2010

Un enième loup végétarien

par Christine Moulin

suzanne bogeat,xavière devos,l'élan vert,loup,conte,petit chaperon rouge,trois petits cochons,intertextualité,stéréotype,christine moulinOn n’en sort plus : constater que le stéréotype du loup méchant s’est mué en stéréotype du loup gentil est devenu un poncif. Tant il est vrai que la veine est inlassablement sollicitée, avec son cortège d’allusions intertextuelles attendues : la Chèvre de Monsieur Seguin, les Trois Petits Cochons, le Petit Chaperon Rouge. Voici donc encore un loup condamné aux légumes, cette fois-ci à cause de son grand âge. Il va voir un médecin mais n’est pas Gotlib qui veut. Il reçoit l’aide de ses anciens adversaires et bien sûr, tout est bien qui finit bien.
Seule originalité : les illustrations nous montrent Violette, la fille du Petit Chaperon Rouge. Elle est bien mignonne, va…

Le conte des étoiles filantes

Le conte des étoiles filantes
Nicolas Marie, Jeanne Gomez

Le buveur d’encre, 2010

L’heure du conte

 par Christine Moulin

conte étoiles filantes.jpgVoilà un bon conte des origines, comme on n’en fait plus. Pas d’ironie, pas de modernisation, pas de second degré, pas d’intertextualité aguicheuse (ou du moins, s’il y avait quelque allusion, je ne l’ai pas vue !). Un conte qui commence par « Il était une fois » et qui se termine par « Depuis ce jour ». Avec un roi, une reine qui ne peut pas avoir d’enfants, de la magie, une forêt et tout et tout. Et même, en prime, des imparfaits du subjonctif ! Si !
Bref de la belle ouvrage. Un tantinet surannée, ce que confirment les illustrations délicatement aquarellées.
Un regret : pourquoi révéler par le titre que c’est l’origine des étoiles filantes qui va être expliquée ? Je crois que j’aurais préféré avoir la surprise. Question de goût.

Le Croqueur de lune

Gudule
Le Croqueur de lune

Mijade, 2011

« Ribaudes » et princesses font-elles des personnages de conte ?

par Dominique Perrin

Découvrir ou redécouvrir des contes de tous les pays est toujours prometteur de généreux plaisirs sensibles et intellectuels – plaisir de la fraîcheur et de la proximité, mais aussi plaisir de la réminiscence et de la réflexivité. Les contes rassemblés ici sont issus de continents et de pays fort variés, et ont en tant que tels des charmes très singuliers. Cependant, leur appropriation écrite par Gudule n’est sans doute pas à même d’emporter la conviction de tous les amateurs de contes, et des plus sensibles d’entre eux à leur valeur anthropologique de témoins d’une culture populaire radicalement différente de la culture lettrée dominante. Le sexisme bon teint (le plus souvent passives, les femmes sont souvent assimilables aux « âmes de geôlières » que les hommes redoutent en elles) et la condescendance sociale (la « ribaude » est opposée à la princesse avec une complaisance stylistique manifeste) ont ici la part fort belle. Ces deux caractéristiques récurrentes sont de nature à restreindre le plaisir annoncé, et ne s’accordent que mal avec la préface du recueil, placée sous l’égide de princesses sagaces, sensuelles et désirantes.

Le Prince Daucus Carota, fiancé-légume

Le Prince Daucus Carota
Thomas Perino

Seuil jeunesse, 2011

Le fiancé-légume

par Anne-Marie Mercier

Le Prince Daucus Carota.gif« Librement inspiré d’un conte d’ Hoffman », cet album propose une histoire gentiment loufoque, celle d’une princesse financée par erreur, non pas à un animal mais à un légume. Passionnée par son potager, Annette trouve un bel anneau d’or sur une carotte, l’essaye; il lui arrive la même mésaventure qu’au personnage de La Vénus d’Ille de Mérimée : elle est liée au propriétaire de l’anneau.

Les réactions successives de la jeune fille et les tentatives de son entourage pour la délivrer sont surprenantes et drôles. Les illustrations très colorées et très expressives ajoutent au charme et à l’humour de l’ensemble.

L’histoire est inspirée de très loin (« librement », certes) par la nouvelle de E.T.A. Hoffmann, Le petit Zachée, assez complexe, où le méchant est un radis féériquement modifié…

En fait, elle est bien plus proche de l’opéra d’Offenbach qui s’en inspire également et en donne une version très simplifiée, Le Roi Carotte, créé au théâtre de la Gaité, le 15 janvier 1872 (livret de Victorien Sardou). Le Roi Carotte, souverain des légumes, avec l’aide de la fée Coloquinte cherche à renverser le Roi Fridolin XXIV et à épouser sa fiancée, Cunégonde.

11 contes des îles

Thierry Delahaye
11 contes des îles

Flammarion jeunesse, 2011

D’île en île – comme de texte en texte

par Dominique Perrin

 

Des dieux « pêcheurs d’îles » de la mythologie japonaise à la fiction documentée de Dumas sur l’île d’If, de l’épopée des Argonautes aux embardées des quêteurs de trésor de Stevenson, des explorations irlandaises de saint Brendan au dernier coup d’éclat du gouvernement des Maldives – en passant, bien sûr, par le mythe des Atlantes, le roman de Robinson Crusoe, l’histoire nourrie de mythes de l’Ile de Pâques, les relations de voyages plus ou moins véridiques touchant à Tahiti, et de façon moins attendue, aux amazones habitantes « d’un grand fleuve du Brésil »… les « 11 contes des îles » présentés par Thierry Delahaye ont tout de passionnant, pour le collégien comme pour le lecteur le plus aguerri.
La diversité des personnages, des lieux et des temps n’a ici d’égale que la diversité de statut des récits rassemblés, d’abord présentés sur un mode encyclopédique puis rendus sur un mode plus ou moins littéraire, toujours avec une grande concision. C’est là que se loge, du moins au premier abord, une forme de déconvenue pour qui se fie au titre de l’ouvrage : la narration n’est en fait jamais celle du conte au sens propre du terme, et la condensation extrême appliquée en particulier à l’épopée des Argonautes apparaît fort dépoétisante. A l’usage pourtant, l’intérêt du recueil est précisément ailleurs : dans une approche quasi documentaire de l’ensemble des récits évoqués, dont la juxtaposition permet, parmi des perspectives historiques, géographiques, culturelles et anthropologiques extrêmement variées, une fort belle réflexion sur la diversité de leurs sources et de leur statut épistémologique – entre mythe, littérature, témoignage et archives.

Les Enfants du Dieu soleil

Les Enfants du Dieu soleil
Odile Weulersse

Casterman (épopée), 2001

La mythologie égyptienne est-elle soluble dans la littérature de jeunesse?

par Anne-Marie Mercier

Les enfants du Dieu soleil.gifLes histoires des dieux de l’Égypte ancienne, autrefois présentées sous forme de plusieurs récits autonomes (on se souvient de la belle collection « Contes et légendes » de Nathan), sont ici réunies en un roman par Odile Weulersse, bien connue pour ses romans historiques.
La création du monde, la séparation du ciel et de la terre, la naissance des dieux, le meurtre d’Osiris et la quête d’Isis, tout cela forme une saga présentant une certaine unité. C’est à la fois le mérite et la limite de cette entreprise qui propose une lecture continue de textes d’époques et d’origines diverses. Une annexe en fin de volume permet de rétablir une perspective historique. Ainsi on donne au lecteur à la fois la possibilité d’une lecture naïve et d’un recul critique. L’ensemble est assez réussi, même si le projet est discutable, accentuant par trop l’aspect « histoire familiale » des mythes au détriment de leurs autres aspects.
Cela n’en fait  pas une épopée comme pourrait le faire croire le titre de la collection qui regroupe bizarrement aussi bien des textes qui s’en rapprochent comme l’Iliade et l’Odyssée que des textes pour lesquels on ne peut qu’être perplexe : Pinocchio, Sindbad le marin, etc. le terme de « classique » aurait sans doute mieux convenu mais ce serait moins bien inscrit dans les programmes de 6e du collège… Le nom de la collection dans laquelle il a paru en 2007, « les romans des légendes » (Pocket), était mieux choisi.
Ces remarques peuvent s’étendre à d’autres types d’oeuvres, les adaptations d’épopées. En effet, la plupart (je pense entre autres au cycle du Graal repris par Montella et à l’Odyssée de Honacker) opèrent un transfert de genre en adaptant : l’épopée se fait pour l’un roman d’aventures et d’amour, pour l’autre roman fantastique, et pour les deux, roman de formation : l’épopée ne serait-elle plus (ou pas) soluble en littérature de jeunesse? Voilà une belle question pour un colloque!