Noun et Boby

Noun et Boby
Praline Gay-Parra, Lauranne Quentric (ill.)
Didier Jeunesse, 2019

Sans mièvrerie

Par Christine Moulin

Il y a récit de quête et récit de quête. Dans la littérature de jeunesse, les parcours et les arrivées sont parfois stéréotypés et un peu mièvres. Rien de tout cela avec cet ouvrage au titre pourtant neutre. Le cadre fait la différence: un petit garçon, Noun, est seul, ou presque, dans une ville toute grise désertée, dévastée, par une guerre sans doute: les papiers collés qui la représentent en font un lieu fantomatique et oppressant. Le point de départ est également original et émouvant: Noun part à la recherche d’un chien, Boby, qu’une de ses voisines a abandonné, en s’enfuyant dans un taxi. Au cours de son périple, il est amené à sauver d’autres animaux que Boby: un  oiseau, qu’on peut voir comme un symbole de liberté, une chatte et ses petits, qui indique que la vie continue et qu’une renaissance est possible, au milieu du désastre. Tous les éléments qui peuvent signifier l’espérance sont dessinés et se détachent sur le décor, en particulier Noun, vêtu de rouge, qui souligne combien il est porteur d’une énergie généreuse qui l’emporte sur la pesanteur de la catastrophe. L’avant-dernière double page, par contraste avec les autres, est une explosion de couleurs et ouvre vers un lieu enfin accueillant, où se trouvent de nombreux animaux et… Boby, dont le collier rouge évoque le lien indéfectible avec son nouveau maître. La dernière double page est une merveille de tendresse apaisée. Heureusement car on aurait pu interpréter la descente de Noun vers le paradis des animaux dans un sens beaucoup plus tragique.

Chat et chien

Chat et chien
Jeanne Boyer
Ecole des Loisirs, 2015

Comme chien et chat

Par Christine Moulin

Tout semble destiner cet ouvrage aux plus petits: c’est un album cartonné, les illustrations ne montrent que l’essentiel et n’emploient que deux couleurs, le bleu pour le chien et l’orange pour le chat (du moins au début), l’histoire est linéaire (un chien et chat sont amis, le chat mange le chien, le chien ressort de l’estomac du chat, les deux animaux se réconcilient). Et pourtant…

Les illustrations privilégient un trait brouillon, très éloigné du « mignon » et tout entier dévoué à l’expressivité. Les couleurs débordent du trait et donnent encore plus de dynamisme à l’ensemble. L’histoire, quant à elle, sous ses airs innocents, remet en cause un certain nombre de stéréotypes, comme le suggère le titre qui inverse la formule habituelle: ce n’est pas le chien qui mange le chat  et dans ce récit, « on s’aime comme chien et chat ». On peut même penser que l’auteur nous invite à une réflexion sur l’amitié ou l’amour: on peut aimer quelqu’un et le dévorer au risque alors de n’être plus confronté qu’à soi-même, en un narcissisme délétère (quand il se retrouve tout seul, le chat se regarde dans un miroir mais sombre très vite dans le désespoir). Il faut accepter de ne pas comprendre l’autre, de ne pas l’absorber pour en faire un autre soi, afin de mieux être son ami, tout en se laissant transformer (est-ce ce qu’il faut voir dans l’échange de couleurs entre les deux animaux?).

La littérature de jeunesse seule sait ainsi s’adresser à tous les âges…

Le chien que Nino n’avait pas

Le chien que Nino n’avait pas
Edward van de Vendel, Anton Van Hertbruggen (ill.)
Marie Hooghe (trad.)

Didier Jeunesse, 2014

L’autre chien invisible

Par Christine Moulin

On l’a déjà noté, le thème des amis imaginaires est fréquemment traité en littérature de jeunesse, à tel point qu’un site comme Babelio a pu en dresser une bibliographie fournie. Le chien que Nino n’avait pas vient brillamment s’ajouter à cette liste. Tout est émouvant dans cet album: la présence fantomatique et pourtant si pleine de vie du chien de Nino, dans l’illustration, l’incessante répétition dans le texte de l’expression « le chien que Ninon n’avait pas », tout aussi paradoxale; en soulignant l’absence (ou plus exactement, la non existence) de l’animal, elle sature douloureusement le texte de désir et de rêve. Mais plus émouvante encore, et originale, c’est l’explication que l’on peut deviner de la nécessité pour Nino de se créer ce compagnon: « Le chien que Nino n’avait pas entendait tout ce que Nino entendait. Au téléphone. Avec Papa. Qui appelait d’un pays très, très lointain » (l’image montre un soldat ou un pilote en perdition).

Mais ce qui fait la magnifique spécificité de l’album, c’est que brusquement, en son milieu, le chien invisible disparaît au profit d’un chien réel, « le chien que Nino a maintenant » et évoque alors la belle acceptation de l’amour véritable: « Le chien que Nino a maintenant n’aime pas le lac […]. Il préfère creuser dans le sable. C’est bien aussi ». Ce qui n’empêche pas les rêves, heureusement, comme le suggère la fin…

Louison Mignon cherche son chiot

Louison Mignon cherche son chiot
Alex Cousseau, Charles Dutertre

Éditions du Rouergue, 2015

Le grand secret

par François Quet

 

61Mh-5yulyLLouison, six ans et demi, parle à son chiot qui n’est pas encore né, en même temps qu’elle le recherche. Elle lui parle des tomates et des aubergines, des nuages, des ronces ou des orties. Car c’est à la campagne que se déroule cette histoire, entre jardin et forêt : où peut bien se cacher la chienne pour faire ses petits ? La réponse, qu’on se rassure, est donnée à la dernière page (mais dans l’illustration, pas dans le monologue de la fillette).

Le texte d’Alex Cousseau donne une belle profondeur à cette quête enfantine : « Tu dors là où il fait encore nuit. Tu dors avant la vie », dit Louison au petit chien « pas plus gros qu’un cornichon », bien à l’abri, caché dans le ventre de sa maman. Et le décor champêtre accentue le caractère fondamental de ces interrogations puisqu’il convient d’arroser les légumes et leur chuchoter des secrets comme le fait le grand-père de l’enfant et comme elle-même le fait à ce petit chiot qui n’a pas encore vu le jour, pour les faire mûrir avant de les cueillir, et que d’autres encore viennent au jour. Les illustrations de Charles Dutertre renforcent encore cette impression de décalage entre l’histoire minuscule et et l’ampleur cosmique des questions qu’elle pose : d’un côté, les visages simplifiés à l’extrême (une bouille ronde, quelques traits et points pour dire les yeux ou la bouche, quelques aplats orangés pour signifier des cheveux) ou l’emploi de cette seule couleur pour signaler une guirlande de tomates ou les ailes d’un papillon ; de l’autre, l’entrelacs compliqué de lignes noires et épaisses, encre de chine ou feutre, très décoratif, pour insérer les personnages dans le mystère des bois ou des champs. Les motifs floraux ou les touches répétées prolifèrent et dessinent autour de l’enfant, avec une grande sobriété de moyen, un univers merveilleux et joyeux.

 

La route des vacances

La route des vacances
Eric Battut
Autrement, 2014

Chien (et chat) perdus sans collier

par Christine Moulin

9782746736139FSLa couverture et les premières pages sont trompeuses: les couleurs vives et le trait naïf nous transportent dans un dessin d’enfant dédié à la représentation du départ en vacances. Rien ne manque, ni la voiture d’un autre âge, ni les hirondelles en virgules dans le ciel, ni Chien et Chat, les héros de l’histoire. Pourtant, très vite, les choses dérapent: Chien et Chat ont mal au cœur, se disputent, trouvent le temps long (toute ressemblance avec des petits d’humains…). Dans l’illustration, toujours idyllique, se glissent toutefois, tel un mauvais présage, un renard et un lapin, l’un poursuivant l’autre. Arrêt pipi. Arrive alors l’impensable, ce que redoutent, sans toujours le formuler, bien des enfants: les parents, pardon, le patron et la patronne s’en vont, sans se retourner, et abandonnent Chat et Chien.

Ceux-ci, après un moment de flottement, s’organisent et découvrent que solidaires, ils peuvent profiter de leur liberté et découvrir le monde. Mais Battut n’étant pas adepte de l’eau tiède, il introduit la vengeance dans son histoire, dont le ton se fait grinçant. Si bien que le « happy end » semble plus ironique que rassurant: Chat et Chien abordent sur une île. Certes, leurs semblables y semblent heureux et ils les accueillent avec un large sourire. Mais la violence et l’abandon n’ont pas été réparés, juste écartés, oubliés. Cette île, d’ailleurs, « ne figure sur aucune carte ». Et si au fond, ce dénouement, faisant du titre une antiphrase, était bien plus terrible qu’il n’y paraît?

Comme souvent, Battut, sous un dehors lisse, insignifiant, amène ses lecteurs à douter de la fausse quiétude dans laquelle nous pourrions nous enfermer et lézarde le quotidien, sans imposer toutefois une interprétation que nous ne serions pas prêts à assumer. On peut, en effet, de manière bien plus optimiste, voir dans cet album une dénonciation des maîtres cruels qui laissent sans scrupules leurs animaux derrière eux pour les vacances et se réjouir qu’ils soient punis et que tout se termine bien (bien?).

Un exemple (parmi tant d’autres) d’une lecture positive de l’album.

Le Mystère de la grande dune

Le Mystère de la grande dune
Max Ducos

Sarbacane, 2014

 

Sauvetage animal au Pyla

Par Anne-Marie Mercier

LeMysteredelagrandeduneMax Ducos, auteur de Jeu de piste à Volubilis, nous emmène dans un nouveau jeu, cette fois-ci en pleine nature, sur la dune du Pyla. Un jeune garçon suit un chien qui l’emmène jusqu’à un dauphin échoué ; il arrive à la sauver grâce à l’aide de quelques personnes rencontrées sur le chemin. Jolie histoire.

Elle plaira aux jeunes lecteurs amateurs d’animaux, et leur dira que l’aventure appartient à ceux qui se lèvent tôt ( ! ), mais c’est surtout une belle promenade dans la dune, ses pins, ses pentes abruptes, ses rives encombrées après la tempête, tout cela vu en plans larges et souvent surplombants, une plongée dans les couleurs bleu et sable.

Entre chat et chien

Entre chat et chien
Eric Battut

Autrement, 2014

La plus fervente histoire

Par Dominique Perrin

9782218931437FSC’est la rencontre forte entre un lettré matériellement installé et un vagabond attentif au monde, entre un poète qui ne sait plus sortir et un explorateur qui a tout à découvrir des lettres, un sérieux et une légèreté…entre un créateur de texte et un créateur d’images enfin, qui désirent et accomplissent ensemble un livre qui rencontrera notamment le public des renards passionnés de poésie  !
C’est donc la plus fondamentale histoire sans doute, celle qui donne le spectacle non tant du « choc des cultures » (ou des civilisations) mais de la découverte inconfortable d’autrui, avec ses tensions (« Il ne faut pas abîmer les livres. Va-t-en de chez moi ! ») et ses détentes (« C’est beau. »), et de ce que vaut cette découverte (le besoin et la capacité de créer). Tout cela, dans un petit album au format « livre », et avec la simplicité caractéristique d’Eric Battut…

Le goût d’être un loup

Le goût d’être un loup
Catherine Leblanc
Motus, 2012

Debout !

Par Christine Moulin

gout loupComme La fabuleuse histoire de Frida Cabot, Le goût d’être un loup donne la parole à un narrateur animal pour qu’il raconte sa fugue: en l’espèce, il s’agit d’un loup, qui quitte sa meute pour découvrir le monde mais aussi se découvrir lui-même. Un soir, fatigué, déçu, perdu, il s’arrête et las d’être loup, il rêve à ce qu’il aimerait être : il finira par se retrouver.

Pour les plus jeunes, la structure répétitive, aisément repérable, facilite la lecture et en même temps, elle dit la peur, la souffrance, le découragement, tout aussi bien que la progression vers la lumière. Des calligrammes permettent de partager les aspirations du héros. Le jeu sur des empreintes renforcent le propos sans l’illustrer platement.

Mais surtout, ce livre, sans pesanteur, nous parle de nous-mêmes:  il y a des jours où nous ne savons plus qui nous sommes, où nous nous perdons mais il nous est possible de nous remettre debout, d’aller plus loin, de reprendre goût à  la vie!

La fabuleuse aventure de Frida Cabot

La fabuleuse histoire de Frida Cabot
Lise Renaux
Motus, 2012

Perplexité…

Par Christine Moulin

fridaOui, perplexité devant ce petit livre de la collection « Mouchoir de poche »: comme les autres ouvrage de la même collection, il comporte des illustrations en noir et blanc. Mais au lieu qu’elles soient stylisées, comme souvent, elles sont complexes, détaillées, faites de tissus collés, si bien qu’on en vient à regretter la couleur…

Perplexité aussi devant cette histoire, celle d’une fugue dont l’héroïne ne sort pas vraiment transformée, même si elle se révèle fort sympathique en tant que narratrice canidé.

Perplexité devant ce mélange d’humour à destination des adultes (le jeu de mots du titre en est un exemple: Frida Khalo/Frida Cabot…) et à destination des tout petits (« J’avoisinais les six cents milliards de kilomètres à l’heure »). Perplexité devant des procédés utilisés de façon un peu désordonnée: la parodie des superhéros mais aussi le contraste entre texte et image (Frida voit des chats partout!) ou le côté circulaire de l’histoire (certes, on en revient à la fameuse leçon « il ne faut pas habiller les animaux » mais la fin peut-elle vraiment être considérée comme une chute?).

Finalement, à force de perplexité, on se dit que ce petit album n’est pas désagréable mais qu’il n’est pas non plus inoubliable…

L’ABC des chiens

L’ABC des chiens
Julie Eugène
L’édune, 2013

 Des Chiens de partout, petits et grands

Par Anne-Marie Mercier

LABCdeschiensOn pourrait croire qu’il s’agit d’un simple  abécédaire de plus, qui tenterait de faire coïncider vaille que vaille son objet aux 26 lettres de l’alphabet, eh bien non, c’est bien plus. Tout d’abord, il réussit le tour de force qui consiste à trouver des noms pour toutes les lettres (avec quelques rares entorses comme « italian Grey Hound », ou « U Cursinu » (chien corse ; quant à la lettre « q », on vous laisse la surprise). Mais c’est aussi une encyclopédie charmante : chaque chien est donné avec son caractère, son histoire, son origine géographique et une mini carte et un drapeau pour l‘illustrer. Tout cela est accompagné de conseils d’éducation, d’alimentation (le Mâtin de Naples mange 700 g de viande par jour, c’est bon à savoir, parents qui voulez limiter les désirs de vos enfants) et d’un zeste d’humour.