Il a neigé

Il a neigé
Richard Curtis – Rebecca Cobb
NordSud 2016

Folle journée d’hiver

Par Michel Driol

Par un jour de neige, seuls un élève et un professeur n’apprennent pas que l’école est fermée. Or ces deux-là se détestent : l’un est le plus sévère de l’école, l’autre le plus mauvais élève du pays. Avant la récréation, le professeur fait classe, comme à son habitude, avec un seul élève. Mais, lors de la récréation, il l’aide à fabriquer un bonhomme de neige, puis tous les deux jouent : patin à glace, skis… en détournant les objets pédagogiques. Le jour suivant, tout le monde revient en classe, et rien ne semble avoir changé. Mais, au lieu de la punition, le professeur montre à l’enfant un projet fantastique de ville en iglous, qu’ils réalisent lors de la chute de neige suivante.

Découvrir l’autre, avoir un projet commun, aller au-delà des stéréotypes dans lesquels on est enfermé et dans lesquels on enferme l’autre, vaincre les préjugés et la solitude : voilà ce dont parle cet album avec finesse et humour. Il semble suggérer qu’il faut, pour cela, bénéficier de circonstances particulières : la neige, qui fait retomber en enfance le vieux professeur et le rapproche alors de l’enfant, dans une complicité souriante que l’image montre très explicitement. L’album entraine le lecteur dans une folle journée, faisant alterner les doubles pages contemplatives montrant la ville, la neige qui tombe, et les pages découpées à la façon de la bande dessinée en strips verticaux qui multiplient les situations et donnent autant d’occasions de voir évoluer les relations entre les deux personnages.

Un livre plein de charme, drôle, aux illustrations sympathiques,  qui aborde des sujets sérieux avec légèreté.

Perdus de vue

Perdus de vue
Yaël Hassan – Rachel Hausfater
Flammarion jeunesse

La vieille dame et l’enfant

Par Michel Driol

perdusPrivée pour un temps de sa dame de compagnie, Régine, vieille dame aveugle et cultivée, fille d’un marchand de tableaux, engage Sofiane, adolescent un peu perdu. Petit à petit, entre les deux, se partagent les joies, les visites, les promenades, et les blessures qui deviennent de moins en moins secrètes. Entre l’adolescent dont le père est parti et la mère a démissionné, et la vielle dame qui a tout sacrifié – y compris ses propres enfants – pour un père dont elle a découvert, après coup, qu’il ne l’aimait pas, les parcours de vie se croisent. Peut-on réparer les erreurs et reconstruire les vivants ?

Le roman est construit  selon les points de vue des deux personnages principaux, l’un écrit par Yaël Hasan (Régine), l’autre par Rachel Hausfater (Sofiane).  Sans doute peut-on lui reprocher parfois l’optimisme et la confiance en la culture (Sofiane découvre et adore Chagall, se reconnait dans l’Attrape-cœur de Salinger), la cécité de Régine disparaît à la fin, mais c’est à une belle rencontre entre deux univers différents qui vont apprendre, tous les deux, à faire un pas vers l’autre pour accepter les différences, s’enrichir, et finalement se réconcilier avec les monde des vivants. L’humour des deux personnages – le sens de la répartie de Régine qui fascine Sofiane – ne gâche rien au plaisir du lecteur. La petite histoire des personnages croise bien sûr la grande – sur fond d’holocauste, d’immigration et de couples qui se déchirent, de cités glauques et de trafics de drogue.

Un livre plein d’optimisme à lire en ces temps troublés où les liens sociaux ont plutôt tendance à se déliter, comme pour montrer que tout est toujours à remailler du monde.

Deux qui s’aiment

Deux qui s’aiment
Jürg Schubiger, Wolf Erbruch
Traduit (allemand) par Marion Graf
La Joie de lire, 2013

Un premier Art d’aimer

Par Anne-Marie Mercier

 

deuxquisaimentMon cœur saute,
hop, car tu es là.
Mon cœur saute,
hop, car tu es loin,
et que je pense
comment c’était
quand tu étais là.
Mon cœur saute,
hop, l’amour a le hoquet […]

Ils sont deux.

Dans l’image ce sont soit des couples assortis (deux lapins de même taille, fille et garçon, bien normaux, deux oies…), soit dépareillés (chien et poisson rouge, chouette et élan, renard et oie). Le texte est moins précis et plus sage; ces images un peu loufoques ajoutent un grain de sel à sa simplicité apparente.

Les situations sont diverses, mais toujours ils sont deux et ils s’aiment : rencontre, désir, premier baiser, déclaration… lassitude et malentendu ne sont que passagers ; du bonheur et de la surprise heureuse surtout. Sur ces situations simples, le texte est tout de fantaisie, s’émerveillant de petites choses, relevant le cocasse et le surprenant, la douceur des sensations nouvelles et des mots doux. C’est charmant, drôle, et jamais mièvre.

Entre chat et chien

Entre chat et chien
Eric Battut

Autrement, 2014

La plus fervente histoire

Par Dominique Perrin

9782218931437FSC’est la rencontre forte entre un lettré matériellement installé et un vagabond attentif au monde, entre un poète qui ne sait plus sortir et un explorateur qui a tout à découvrir des lettres, un sérieux et une légèreté…entre un créateur de texte et un créateur d’images enfin, qui désirent et accomplissent ensemble un livre qui rencontrera notamment le public des renards passionnés de poésie  !
C’est donc la plus fondamentale histoire sans doute, celle qui donne le spectacle non tant du « choc des cultures » (ou des civilisations) mais de la découverte inconfortable d’autrui, avec ses tensions (« Il ne faut pas abîmer les livres. Va-t-en de chez moi ! ») et ses détentes (« C’est beau. »), et de ce que vaut cette découverte (le besoin et la capacité de créer). Tout cela, dans un petit album au format “livre”, et avec la simplicité caractéristique d’Eric Battut…

Un Piano sur son dos

Un Piano sur son dos
Claude Clément, Sylvie Serprix

Grasset-Jeunesse, octobre 2010

 Claude Clément et la poésie devient musique

par Sophie Genin

9782246779513.gifClaude Clément a encore frappé et bien ! A nouveau, la musique l’inspire, comme elle le note en dédicace : “A mon compagnon, Serge Delbouis, qui fait vibrer l’âme des pianos, à Geneviève Stahl qui éclaira sa vocation, à Belline pour que résonne son piano intérieur…”.

Ce n’est pas la première fois que la mystère entoure le personnage qu’on voit naître puis grandir, caché sous le piano qu’une vieille dame viendra un temps faire vibrer. Ce n’est pas la première fois que Claude Clément nous propose de suivre un jeune homme dans un conte initiatique. Ce n’est pas la première fois que se dessine une écriture poétique présentant un refrain (“l’enfant rêva que les touches s’enfonçaient, que des petits marteaux frappaient, sur des cordes vibraient et qu’ainsi, le piano tout entier chantait…”). Mais l’amour porté à son compagnon a donné une nouvelle dimension à son écriture, dimension que l’on pourrait qualifier d’amoureuse, et pas seulement pour la belle rencontre avec une jeune fille tout aussi mystérieuse que l’artisan bricoleur d’instrument dont Claude Clément a fait son héros !

S’ajoute à ce très beau texte une illustration envoûtante qui permet au rêve éveillé de l’auteur de prendre littéralement corps sous nos yeux, grâce, en particulier, à l’abondante neige qui vient recouvrir par touches astucieuses la rencontre des deux amoureux et l’envol final du piano. Les contrastes proposés, couleurs chaudes du piano, des personnages et des animaux face au bleu froid récurrent qui prend tout son essor dans la scène de rencontre hivernale, font de chaque page de cet album autant de tableaux qui invitent, tout comme le texte poétique, à un voyage initiatique plus qu’agréable, réconfortant.