Le mouton botté et le loup affamé

Le mouton botté et le loup affamé
Maritgen Matter
Illustrations de Jan Jutte
L’école des loisirs (mouche), 2010

Au pays de « Sondestin »

Par Alice Gouin et Sarah Morey

    Voilà une histoire qui semble, dès le départ, avoir un goût de déjà vu. En effet, nous retrouvons les personnages prototypiques du mouton naïf et du loup tiraillé par la faim. Et pourtant, bien loin de ces stéréotypes, l’auteur fait de ce mouton et de ce loup des êtres à la fois difficiles à cerner et attachants.

Le loup convainc le mouton de le suivre afin de lui faire découvrir un pays merveilleux au nom évocateur de « Sondestin », mais surtout afin de le manger tranquillement. Plus l’histoire avance, plus les stéréotypes s’effacent et laissent place à une histoire d’amitié impossible : d’un côté un loup complètement écartelé entre sa faim et les sentiments qu’il ressent pour sa proie, et de l’autre un mouton en quête de reconnaissance et d’amitié, totalement fasciné par son bourreau.

De cette histoire naît un grand suspense qui tient le lecteur en haleine jusqu’à la fin. Les illustrations épurées de Jan Jutte, dont les couleurs en noir, blanc et rouge,  reprennent les codes du genre policier, viennent renforcer ce suspense, mais facilitent également la compréhension des sentiments complexes ressentis par les personnages.

Ce  petit  roman  illustré  plaira autant  aux grands  qu’aux  petits.A conseiller tout de même aux enfants de plus de 7ans, déjà lecteurs.

Le faire ou mourir: Variations sur les modes de la Terreur adolescente

Le faire ou mourir
Claire-Lise Marguier

Rouergue (doAdo), 2011

Variations sur les modes de la Terreur adolescente

par Anne-Marie Mercier

Claire-Lise Marguier,collège,violence,gothique,homosexualité,scarfications,solitude,amitié,  Rouergue (doAdo), Anne-Marie Mercier   Ce premier roman, malgré sa thématique très ancrée dans l’actualité sociale, surprend – en bien – à plus d’un titre. Écrit à la première personne de façon sobre, son ton peut parfois se révéler lyrique, parfois exacerbé. En phrases courtes, pressées par l’angoisse ou l’exaltation, il raconte plusieurs histoires.

Dans un premier temps c’est l’histoire d’un garçon fragile et sensible, souffre-douleur des cours de récréation, négligé par sa famille, moqué pour ses larmes et ses terreurs d’enfant. Maltraité par une bande, il est sauvé par une autre et s’y agrège avec l’impression d’avoir enfin trouvé un lieu où exister. Que les uns soient des skateurs et que les autres soient des gothiques est assez anecdotique sur le fond mais les réactions des autres aux apparences sont décrites de façon intéressante. On explore donc ici avec beaucoup de pertinence la question de l’appartenance à un groupe, une « bande ».

Dans un  deuxième temps, c’est l’histoire de l’amitié entre Damien et Samy, une amitié dans laquelle la dimension physique devient de plus en plus importante. Comme cela est dit explicitement dans le roman, ce n’est pas la question de l’homosexualité qui est traitée ici, mais c’est le portrait d’un amour. L’auteur nous raconte une belle histoire, avec pudeur et beaucoup de sensibilité. Damien le Solitaire et le muet découvre en Samy un « gothique » solaire, à la fois libre et rattaché, à l’aise avec ses parents, à l’aise avec son corps, à l’aise avec les mots, tout ce qu’il n’est pas.

Dans un troisième temps, le lecteur découvre le profond malaise de Damien qui se scarifie, pour éviter d’exploser, par plaisir, pour se sentir exister, tout cela à la fois et d’autres choses encore. Les violences qu’il s’inflige ou qu’il subit, physiques ou psychologique, au collège ou en famille, l’incompréhension de son père, la distance de sa mère, son incapacité à dire, tout cela fait un mélange explosif qu’il ne désamorce, provisoirement, qu’en faisant couler son propre sang.

L’auteur nous propose deux fins possibles. L’une, saisissante, est terrifiante, catastrophique. La deuxième, qui imagine un futur possible à Damien, est réconfortante. Certains voient cette double proposition comme une facilité. J’ai apprécié ce non-choix: il montre que ce n’est que de la fiction. Il montre aussi ce que cette fiction dit du réel: on ne peut fermer le livre sans un sentiment de terreur devant l’idée qui sous-tend ces deux propositions, qu’il suffit de si peu pour faire basculer tant de vie vers tant de mort.

Il est rare que des questions comme celles de la violence scolaire et familiale,  de la mode du « gothique » et de la pratique des scarifications soient abordées dans une fiction qui les éclaire de l’intérieur avec autant de cohérence et de compréhension. Il est rare également qu’un roman soulève autant de questions sociales sans jamais cesser d’être… un roman : ici, le parcours de personnages auxquels ont croit et auxquels on s’attache.

Rico et Oskar, t.1 : Mystère et Rigatoni

Rico et Oskar, t.1 : Mystère et Rigatoni
Andreas Steinhöfel

traduit (allemand) par Barbara Fontaine
Gallimard Jeunesse, 2010

Les Mystères de Berlin: policier et handicap

 Par Anne-Marie Mercier

Andreas Steinhöfel,Gallimard Jeunesse,handicap,amitié,surdoué,ville,Anne-Marie Mercier   On ne sait si dans ce premier volume d’une trilogie l’histoire policière est la part la plus importante. C’est aussi un récit autour du handicap. Le narrateur, Rico, est un jeune berlinois qui se décrit comme « maldoué ». Toute l’histoire est vue à travers son regard étonné, souvent naïf, et son caractère à la fois craintif et ombrageux. On voit comme des symptômes ses difficultés face aux chiffres et à l’espace, ses problèmes face à l’implicite, ses rêveries devant les bizarreries de la langue, ses définitions de dictionnaires re-bricolées avec sa propre logique.

Le récit commence comme son journal de ce qui s’est passé durant ses premières journées d’été. On découvre les habitants de son immeuble, son quartier parmi lesquels se cache un ravisseur d’enfants qui terrorise Berlin. La rencontre d’Oskar, surdoué craintif et hardi, ouvre les perspectives de Rico et le conduit à découvrir le criminel. Le portrait du jeune garçon est touchant, les dialogues savoureux, et les rencontres toutes assez déjantées (à croire que Berlin est un condensé d’originaux…).

On retrouve ici des éléments qui ont fait le succès du Bizarre incident du chien pendant la nuit, enquête policière menée par un enfant autiste. Andreas Steinhöfel ajoute à la greffe policier+handicap un zeste de sociologie urbaine et beaucoup de fantaisie naïve.

Pingouin vole

Pingouin vole
Oliver Jeffers
Ecole des Loisirs (Kaléidoscope), 2011

Grandir en étant amis ?

par Sophie Genin

9782877677028.gifUne histoire d’amitié toute simple servie par une illustration à la peinture très épurée, sans décor ou presque, qui met en valeur les deux personnages : un petit garçon et un pingouin. Ces deux inséparables, sont amis exclusifs jusqu’au jour où le pingouin décide de faire quelque chose tout seul : voler ! Mais, comme tous ses congénères, il ne peut pas ! Il lui faudra donc trouver une solution extrême qui lui permettra d’aller au bout de la solitude mais surtout de retrouver son ami, essentiel.
Une histoire sans prétention, à portée philosophique qui fait réfléchir les plus petits et les moins jeunes aux limites de l’amitié mais aussi de la solitude : jusqu’où avons-nous besoin de l’Autre ? Est-ce que grandir se vit forcément seul ?

La Tête à la dispute

La Tête à la dispute
Emile Jadoul, Catherine Pineur
Ecole des Loisirs (Pastel), 2011

 Une histoire d’amitié enfantine

par Sophie Genin

9782211204132.gifUn moment important de la vie de tout enfant est raconté par Emile Jadoul qui excelle décidément dans cet exercice ! En effet, il dépeint avec réalisme, sans oublier la pointe d’humour permettant la distance nécessaire, une dispute entre une petite poule et une jeune cane. Le traitement délicat de l’histoire se retrouve dans les illustrations de Catherine Pineur, tout en flous colorés et visages très expressifs des protagonistes ailées. L’héroïne livre ses pensées avec l’exagération propre à l’enfance et l’écriture en « je » facilite l’identification du jeune lecteur connaissant sa première dispute. Cette fable se termine heureusement très bien : vous pouvez donc la mettre entre les mains de tous les querelleurs de votre entourage !