Nuit étoilée

Nuit étoilée
Jimmy Liao
HongFei Cultures, 2020

Nuits de l’Est lointain proche

Par Anne-Marie Mercier

Cet album illustre les propos des créateurs de la maison d’édition HongFei, lors du salon de Montreuil qui se tient à distance en ce moment (voir notre pages actu), Loïc Jacob («L’altérité c’est la présence de l’autre »), et de Chun-Liang Yeh (« on est pas autant présent que quand on est absent ») – de mémoire, mes excuses si ce n’est pas très exact.
Il est en apparence bien sombre, cet album, et pourtant, comme son titre l’indique, il s’avère très lumineux et plein d’espoir. Il est porté par le point de vue de la narratrice, une adolescente qui se remémore son enfance, au cours de laquelle elle s’est sentie seule : ses parents ne se parlent plus beaucoup et lui accordent peu d’attention, elle est chagrinée d’avoir quitté ses grands-parents chez qui elle vivait dans sa petite enfance, à la montagne, et ensuite par la mort de son grand-père ; elle est aussi parfois maltraitée à l’école. Elle rencontre un jeune garçon, seul lui aussi et tous deux font un bout de chemin ensemble, avant que lui aussi ne disparaisse.
Mais entretemps il aura fait luire de multiples lumières sur le chemin de son amie. Leur fuite, leur arrivée dans la maison dans la montagne, chez la grand-mère, et leurs promenades en barque sous les étoiles se déroulent dans des pages magnifiques de nuits transfigurées, de ciels d’orage, d’arc-en-ciel, d’eau et de verdure.

Tout cela est dit en mots rares et sobres. Le dessin va plus loin. Il montre, par des variations de taille et d’ambiance et des distorsions de l’espace ou des angles de vue dramatiques, les effets de la tristesse ou de la peur, les moments de triomphe aussi, mêlant réel et imaginaire d’une façon qui fait penser à Anthony Browne. Comme chez cet artiste, de multiples détails sont disséminés dans les pages (tableaux, jouets, animaux, formes des arbres…) et invitent à relire encore et encore.
Cet album est aussi un hommage à l’art : le garçon est, on le découvre après son départ, un artiste (une très belle quadruple page dévoile les peintures de sa chambre) ; le grand-père était lui aussi un dessinateur. Enfin, le tableau de van Gogh, la nuit étoilée, que l’on redécouvre en dernière page, donne son titre et sa lumière à l’ensemble, superbe.

Ce bel album qui nous vient de Taiwan et a été traduit en 15 langues l’auteur a reçu de nombreux prix pour son œuvre qui s’adresse aussi bien aux enfants qu’à des lecteurs plus âgés, comme on le voit avec ce livre. Nuit étoilée évoque aussi l’esthétique du cinéma d’animation de Miyazaki, et a été adapté sous le titre Starry Starry Night  (Tom Shu-Yu Lin, 2011). Voir le trailer

Sur le site de l’éditeur:

Jimmy LIAO créa « Nuit étoilée »

 

Anton X 3

Anton et les filles
Anton est-il le plus fort ?
Anton et les rabat-joie

Ole Könnecke

Traduit (allemand) par Florence Seyvos
L’école des loisirs, 2015 [2005], 2014, 2016

Des enfants et des jeux

Par Anne-Marie Mercier

La série des Anton est un régal permanent dont on ne se lasse pas. Son héros, toujours vêtu de blanc et rouge et portant un chapeau rouge, se confronte aux enfants de son âge, garçons et filles, ce qui met en lumière des comportements caractéristiques, souvent genrés, mais pas toujours, dans les jeux et les conflits.
Dans Anton et les filles, la question est de savoir comment s’introduire dans le jeu des autres, être accepté dans un groupe. Faut-il faire étalage de ses qualités, de ses possessions, de ses talents ? Faire « l’intéressant » ? Rien de tout cela, surtout, semble nous dire l’auteur, lorsque l’autre est une fille ou un groupe de filles. La réponse est en apparence simple, mais en fait assez retorse…
Anton est-il le plus fort ? met en scène deux garçons, Anton et Luckas qui se placent en compétition sur cette question cruciale et font assaut d’exagération et de comparaison, montrant qu’un assaut verbal est possible et efficace. Les propositions imaginaires sont inscrites en traits de crayons de couleur, rouge pour Luckas (qui est vêtu de bleu) et bleu pour Anton (toujours en rouge). La chute est comique et met les deux enfants à égalité, tandis que la fin montre que tout cela n’était que des mots, qu’un jeu…
Anton et les rabat-joie est sans doute le plus subtil. On est ici très proche de la psychologie enfantine, où le désastre de ne pas être accepté équivaut à la mort, où la mort est fantasmée (c’est quoi, être mort ? on ne bouge pas, on ne joue pas…) : Anton, refusé dans un jeu par ses amis habituels (Luckas, Greta et Nina), décide qu’il est mort et se couche. Luckas le rejoint bientôt, fâché avec les filles à qui il a emprunté une pelle (pour enterrer Anton, bien sûr) ; puis vient le tour de Nina, fâchée et enfin de Greta qui n’a plus personne avec qui jouer puisqu’ils sont tous morts. Les quatre enfants, couchés ne bougent plus… mais la pluie, mais les fourmis… Au calme succède l’explosion finale et les rires. Le récit se referme sur lui-même et sur le gouter proposé par Anton à ses amis.

 

Tor et les garnements

Tor et les garnements
Thomas Lachavery
L’école des loisirs (mouche), 2017

Le retour du troll

Par Anne-Marie Mercier

On retrouve avec plaisir Tor et ses amis les trolls. A nouveau il lui faut laver l’un d’eux, un tout jeune que son ami lui a confié pour le protéger de la guerre qui va commencer chez eux. Au même moment, le village accueille son homme célèbre, un acteur fameux. On se doute des scènes de pagaille en perspective.

Mêlant dégout et tendresse, le portrait du jeune troll est savoureux, et surprenant. Mais on est un peu loin de la fraicheur et de la simplicité des premières aventures de Tor.

Bouche cousue

Bouche cousue
Marion Muller Collard
Gallimard (scripto), 2016

Passez l’amour homo à la machine : histoire de deux coming out

Par Anne-Marie Mercier

Déjeuner dominical, la narratrice résume la situation : « Ma nièce ne m’aime pas car sa mère ne m’aime pas et son père me méprise. Mais surtout, ma nièce ne m’aime pas car j’ai une connivence flagrante avec son frère ». La famille est un « musée » « qui contraint chacun à rester éternellement celui qu’il a été un jour ».  L’ambiance est tendue et le déjeuner se termine avec une révélation (la nièce dénonce son frère, Tom) et une gifle, donnée par le grand-père à son petit-fils : il a embrassé un garçon.

La suite du roman, après cette entrée en matière décapante qui fait penser à la situation des Lettres de mon petit frère de Chris Donner (premier roman pour enfants évoquant ouvertement l’homosexualité, et roman épistolaire), est une longue lettre écrite à Tom par la narratrice, sa tante.

Elle a passé son enfance dans le lavomatique tenu par ses parents et dans une atmosphère où l’on lave et « plie » la vie des autres sans vivre la sienne. Son grand plaisir était d’emprunter les vêtements de certains clients, notamment ceux d’un couple d’hommes élégants ; une amitié se noue, elle découvre avec eux le rire, la culture et l’insouciance, et au même moment elle participe à un projet scolaire autour de l’opéra de Purcell, Didon et Enée. Elle chante, elle découvre le monde, la musique.

Elle se découvre aussi une passion pour une fille de sa classe. Sa maladresse, sa sincérité et son refus d’écouter les conseils de ses amis – ils savent d’expérience à quoi elle s’expose –, la conduisent à la catastrophe. Sa passion malheureuse est moquée, et l’amène à une scène en tout point similaire à celle que vient de vivre Tom. La honte, la déception et l’échec pèsent lourd face aux moments d’exaltation qui ont précédé, et lui font renoncer jusqu’à ce jour où elle écrit, semble-t-il,à tout espoir de bonheur.

L’histoire tragique d’Amandana, marquée à jamais par le drame de ses seize ans, est accompagnée par l’opéra de Purcell et le « lamento de Didon » (« Remenber me ») qui clôture le récit :

« Souviens-toi de moi. Souviens-toi de moi
Mais oublie mon destin ».

Son destin est pourtant celui qu’elle confie à Tom, et est celui de beaucoup d’autres : elle le raconte avec pudeur et avec émotion pour sortir de l’oubli et libérer la parole de ceux qui ont été contraints comme elle à rester « bouche cousue ».

Ce beau roman porte leur voix. On retrouve ici la veine qui a fait le succès de la collection « scripto » : un beau texte au service d’un sujet fort.

 

 

 

Chat et chien

Chat et chien
Jeanne Boyer
Ecole des Loisirs, 2015

Comme chien et chat

Par Christine Moulin

Tout semble destiner cet ouvrage aux plus petits: c’est un album cartonné, les illustrations ne montrent que l’essentiel et n’emploient que deux couleurs, le bleu pour le chien et l’orange pour le chat (du moins au début), l’histoire est linéaire (un chien et chat sont amis, le chat mange le chien, le chien ressort de l’estomac du chat, les deux animaux se réconcilient). Et pourtant…

Les illustrations privilégient un trait brouillon, très éloigné du « mignon » et tout entier dévoué à l’expressivité. Les couleurs débordent du trait et donnent encore plus de dynamisme à l’ensemble. L’histoire, quant à elle, sous ses airs innocents, remet en cause un certain nombre de stéréotypes, comme le suggère le titre qui inverse la formule habituelle: ce n’est pas le chien qui mange le chat  et dans ce récit, « on s’aime comme chien et chat ». On peut même penser que l’auteur nous invite à une réflexion sur l’amitié ou l’amour: on peut aimer quelqu’un et le dévorer au risque alors de n’être plus confronté qu’à soi-même, en un narcissisme délétère (quand il se retrouve tout seul, le chat se regarde dans un miroir mais sombre très vite dans le désespoir). Il faut accepter de ne pas comprendre l’autre, de ne pas l’absorber pour en faire un autre soi, afin de mieux être son ami, tout en se laissant transformer (est-ce ce qu’il faut voir dans l’échange de couleurs entre les deux animaux?).

La littérature de jeunesse seule sait ainsi s’adresser à tous les âges…

Le Vilo de Torticolo

Le Vilo de Torticolo
Michel Galvin

Rouergue, 2014

Fait divers philosophique

Par Anne-Marie Mercier

viloMichel Galvin, illustrateur pour le journal Libération, nous propose ici un fait divers, simple en apparence. La dispute entre M. Torticolo et sa voisine tourne au vinaigre et fait exploser littéralement le social comme les couleurs et les encres. Cette querelle pichocholine évoque, comme les jeux verbaux, les exubérances de Rabelais avec les explosions de poubelles et de gadoue de la fin qui remplacent un vocabulaire que l’on imagine aisément.

« Qui a raison ? qui n’a pas tort ? » Ces questions qui concluent l’album donnent à cette histoire loufoque une portée philosophique, et les images de Michel Galvin, alliant elles-aussi le loufoque au conceptuel, illustrent merveilleusement le propos.

La Tête à la dispute

La Tête à la dispute
Emile Jadoul, Catherine Pineur
Ecole des Loisirs (Pastel), 2011

 Une histoire d’amitié enfantine

par Sophie Genin

9782211204132.gifUn moment important de la vie de tout enfant est raconté par Emile Jadoul qui excelle décidément dans cet exercice ! En effet, il dépeint avec réalisme, sans oublier la pointe d’humour permettant la distance nécessaire, une dispute entre une petite poule et une jeune cane. Le traitement délicat de l’histoire se retrouve dans les illustrations de Catherine Pineur, tout en flous colorés et visages très expressifs des protagonistes ailées. L’héroïne livre ses pensées avec l’exagération propre à l’enfance et l’écriture en « je » facilite l’identification du jeune lecteur connaissant sa première dispute. Cette fable se termine heureusement très bien : vous pouvez donc la mettre entre les mains de tous les querelleurs de votre entourage !