Bug 1

Bug, livre 1
Enki Bilal
Casterman, 2017

« bug », n. m., tiré de l’anglais : insecte (punaise), bestiole, panne informatique (bogue)

Par Anne-Marie Mercier

« Maman ?! J’arrive pas à me connecter… »

Ce sont les premières paroles proférées dans cette histoire. Elle débute au moment d’un grand « bug » informatique planétaire : toutes les données numériques ont été aspirées, on ne sait comment. Pendant que Gemma et sa mère s’interrogent et cherchent des informations sur le réseau hertzien ou auprès de leurs amis, Paul, père de l’une et ex-mari de l’autre, est en orbite autour de la terre, seul pilote rescapé d’une attaque étrange. Pendant ce temps, à New York, Paris, Istanbul, les dirigeants du monde politique, industriel et financier se livrent à une course aux informations. Pendant ce temps, on recrute des hypermnésiques (personnes à grande capacité de mémoire) et on fait appel aux retraités : anciens pilotes, médecins, techniciens, etc. capables de travailler en mode « sans ». Pendant ce temps, diverses Mafias se déchainent et pillent ce qu’elles peuvent, tandis que des groupements de bénévoles mettent en place des « pillages citoyens » pour répartir les subsistances. Pendant ce temps, des ados hébétés, coupés de leur réseau, se suicident en masse, des malades meurent, des ascenseurs restent bloqués dans les tours… Tout est à l’arrêt, mais pas l’intrigue qui tisse une toile serrée en différents lieux autour du même enjeu : récupérer Paul dont le corps est habité par une « bestiole » (bug) et qui semble avoir capté toutes les données perdues. L’enlèvement de Gemma par des mafieux, l’atterrissage de Paul en plein califat, tout cela promet de multiples rebondissements.
Le rythme est autant narratif que visuel, avec le talent de Bilal pour l’ellipse, les variations d’angles et de points de vue, et la constance dans les tonalités sombres et bleutées. Cette obscurité est rompue par les couleurs vives des petits journaux imprimés des Geek, Le Monde Today, quotidien au style fruste et aux fautes d’orthographe et de syntaxe qui disent un état de la langue (et de la pensée) dans cet univers futuriste pas très loin du nôtre.
Les thèmes abordés par cette fiction sont très intéressants et posent des questions sur la place du numérique dans nos vies et nos rapports sociaux, sur la fragilité de ce monde dépendant d’une technique, sur la perte de capacité de mémoire des individus du monde occidental, sur la mondialisation des réseaux, la place des organisations criminelles… .
Au milieu de ces sombres perspectives, l’attachement fort qui lie Paul et sa fille est une bouffée d’espoir et d’humanité.

Un superbe début!

 

 

 

La Passe-Miroir, t. 3 : la mémoire de Babel

La Passe-Miroir, t. 3 : la mémoire de Babel
Christelle Dabos
Gallimard jeunesse, 2017

Le labyrinthe des livres

Par Anne-Marie Mercier

Après l’enthousiasme provoqué par la lecture des deux premiers tomes (voir le 1 ou le 2), voilà une petite déception avec ce troisième volet. Tout d’abord parce qu’il n’est pas le dernier et que l’on espérait que tous les mystères seraient levés, ce qui n’est pas le cas. On a tout de même un début de réponse à la question « qui est Dieu ? », ce qui est important…

On retrouve aussi le talent de Christelle Dabos pour créer des espaces originaux, beaux, poétiques. La bibliothèque de Babel vue par elle est une petite merveille, une image de l’infini et la ville dans laquelle elle se situe prend corps nettement avec ses quartiers, ses monuments, ses moyens de déplacements, sa météorologie… L’école-pensionnat où Ophélie tente de gagner le droit d’entrer dans ce Mémorial est un micro univers sinistre à souhait, la compétition y est rude et ses efforts pour apprendre tout ce qu’elle ignore sont chaotiques.

Ophélie se bat aussi avec énergie pour retrouver Thorn et est longtemps déçue dans son attente, même lorsqu’elle le retrouve (la difficulté de communication entre ces deux-là va générer des volumes supplémentaires). Mais elle fait de nombreuses rencontres intéressantes, nous permet de méditer sur une civilisation où l’on veut gommer tout ce qui a trait aux guerres passées (thème curieusement assez fréquent dans les dystopies pour la jeunesse, voir par exemple Le Passeur de Lowry).

On devine enfin qu’au centre de tous les mystères il y a un livre pour enfant et que le « créateur » du monde des Arches (qui n’est pas ce Dieu là…) s’en est inspiré… Mais on n’en dira pas plus pour maintenir le suspens en attendant le(s) tome(s) suivant(s).

Souvenirs de Marcel au Grand Hôtel

Souvenirs de Marcel au Grand Hôtel
Sophie Strady, Jean-Francois Martin
Hélium, 2016

Enigme et Mémoires du XXe siècle

Par Anne-Marie Mercier

Marcel, héros de La Mémoire de l’éléphant paru également aux éditions hélium, revient pour un album qui mêle encyclopédie et enquête : Marcel parcourt l’hôtel à la recherche de l’une de ses valises et, de chambre en chambre, découvre l’univers de leurs occupants : peinture, couture, cuisine, cinéma… ces métiers sont développés dans quelques une des pages de droite avec des accumulations d’encadrés qui présentent des objets, des expressions, des anecdotes…

De nombreux clins d’œil à la culture parcourent les pages, par exemple les boîtes de conserve de Warhol, … l’ombre de Léonard Cohen plane sur la couverture (Marcel à un de ses disques sous be bras), et dans tout l’album avec sa chanson sur le Chelsea Hotel, fréquenté par de nombreux artistes : les spécialistes s’amuseront à les y retrouver.
Les autres se régaleront de ce parcours à énigme superbe, dans un lieu où tout est  » Grand  » ou tenteront de réaliser la recette des madeleines (Proust, l’autre Marcel à mémoire) avec la recette donnée en dernières pages.

Subtil, cultivé, beau… Grand!

Forgotten

Forgotten
Cat Patrick
La Martinière, 2011

 Memento

par Christine Moulin

cat patrick,la martinière,mémoire,adolescence,journal intime,écriture,sentiments,christine moulinA l’instar du héros du film de Christopher Nolan, l’héroïne, Lili, a des problèmes de mémoire et pour y remédier, rédige des notes tous les soirs sur sa journée : en effet, elle ne se souvient pas du passé. Toutes les nuits, à 4h33, son « disque dur » s’efface et elle recommence sa vie à zéro. Enfin, pas tout à fait car elle se souvient de l’avenir, ce qui peut expliquer qu’elle arrive à suivre des études à peu près normales, en première. Sur cette base, le roman explore quelques pistes intéressantes : le rôle de l’écriture, la part de mauvaise foi ou de traumatisme qui préside à l’effacement de certains souvenirs, le caractère inéluctable (ou non) du destin. De plus, sur le plan narratif, la situation permet des effets de suspens efficaces. Au prix de quelques incohérences: comment Lili se souvient-elle de vagues connaissances alors qu’elle redécouvre l’amour de sa vie tous les matins (j’ai eu beau être attentive : je n’ai pas repéré d’explications) ? A part cela, le roman n’est pas très original : le contexte reste celui d’un lycée américain et décrit les tourments de l’adolescence. Mêmes élèves, mêmes cours, mêmes histoires d’amour, même méfiance face au « passage à l’acte », noyée dans un érotisme diffus, que dans les histoires de bit lit, où l’anormalité de l’héroïne ressortit plus au genre fantastique. Mêmes relations difficiles avec les parents, mêmes angoisses existentielles : que vais-je mettre aujourd’hui (significativement, tous les mémos de Lili commencent par : « tenue »).Cela dit, le récit est bien mené : on a envie de débrouiller les fils compliqués de la mémoire de Lili mais la fin semble à la fois trop dense (à côté du début un peu lente et bâclée, confuse. Certains, sur le Net, y voient la promesse d’un deuxième tome…