Dans la forêt sombre et profonde

Dans la forêt sombre et profonde
Delphine Bournay
L’école des loisirs, 2021

L’avez-vous eue, les p’tits loups ?

Par Anne-Marie Mercier

Dès la couverture, tout est là : le décor avec le titre, l’ambiance avec les couleurs sombres, et ce qui fait peur, avec ces yeux grands ouverts qui nous guettent à travers les branches.
Donc, il y a la forêt, et il y a des loups, et dès les premières pages on les entend : ils grognent et ils hurlent.

Mais ce sont des louveteaux. Et ils ne guettent pas le voyageur égaré. Ce sont des petits qui ne veulent pas dormir. Ils réveillent par leurs cris un grand loup (on apprend ensuite que c’est leur mère), un peu excédé, qui leur demande ce qui leur manque pour dormir.
Toutes les stratégies y passent et c’est assez drôle : ils réclament le bisou, le soin d’un bobo, l’histoire, rituels qui tous ont déjà été effectués, et enfin, la chanson… qui manquait.
Le dessin est très efficace, drôle, on voit juste ce qu’il faut.
Et c’est un bon livre à lire avant l’endormissement, à condition d’être prêt à chanter une chanson… mais c’est la dernière, hein ?

 

Bonsoir lune

Bonsoir Lune
Margaret Wise Brown, Clément Hurd
L’école des loisirs, 2022

Do… do… Do…do

Par Anne-Marie Mercier

Classique de la littérature mondiale pour la jeunesse, ce petit livre étrange et hypnotique avait déjà été publié par l’École des loisirs en 1981. Il revient dans une belle édition cartonnée.
On y voit une chambre (bonsoir chambre!) qui revient de deux doubles pages en deux doubles pages avec un cadrage différent, et, dans les autres doubles pages qui alternent avec elles, on voit, isolés, les objets présents dans la chambre. On dit également « bonsoir ». S’installe une répétition berçante et rassurante, parfaitement analysée par Cécile Boulaire dans son blog – carnet de recherches  sur l’album.
Si la chambre est représentée avec des couleurs complémentaires vives, à fond perdu, les images des objets sont des vignettes en tons de gris sur fond blanc : cette régularité berce déjà. Le personnage couché dans le lit (un petit lapin en pyjama) se tourne vers tous les objets, avant d’être pris par l’obscurité et le rythme de la répétition. Les étoiles, l’air et les bruits de la terre sont les derniers à être salués : chut !

Le Loup dans la nuit noire

Le Loup dans la nuit noire
Sandrine Beau – Illustrations de Loïc Méhée
D’eux – 2022

Jeux d’ombres

Par Michel Driol

C’est la nuit. Dans un lit se trouve un loup, qui petit à petit ouvre un œil, puis se lève, le tout avec une grande lenteur qui fait penser à la célèbre comptine Promenons-nous dans les bois. Puis il pousse une porte, et, après une page complètement noire, on découvre la vérité : le loup n’est une fillette qui sort des toilettes, après avoir dit « Maman, j’ai fini »…

Le texte, court, facile à comprendre, est réduit à des schèmes d’action qui commentent avec sobriété l’image. Il est saturé de l’adjectif noir, afin de créer une atmosphère liée aux peurs nocturnes. Tout est fait pour que le lecteur anticipe, sans savoir quoi. Que va faire ce loup qui couche dans un lit, vit dans un appartement ? Et la surprise finale est grande de découvrir que l’on s’est fait avoir par l’album, qu’il n’y a pas de loup, mais une fillette dont on peut penser qu’elle se prend pour un loup. Quant aux illustrations, elles ont surtout recours au noir, comme des ombres chinoises qui se détachent sur des fonds colorés passant d’un bleu reposant à un rouge inquiétant, puis à un jaune qui donne à anticiper la lumière finale.  L’album fait appel, avec intelligence,  à l’imaginaire et à la subtilité du lecteur. La surprise finale, qui fait passer de l’univers du loup, de la nuit, de la peur, à un univers familier et à une action quotidienne, conduit à s’interroger, à faire un effort de compréhension qui parfois désarçonne les jeunes lecteurs. La fillette est-elle le loup ? Est-ce le loup qui s’est transformé ? Les enfants peuvent ainsi émettre de nombreuses hypothèses avant de comprendre – ce qui ne va pas de soi – le jeu des ombres portées de la fillette et de sa poupée qui dessinent ainsi la silhouette du loup.

Un album qui expose les peurs primales du loup et de la nuit pour mieux s’en jouer, pour le plus grand plaisir du lecteur.

Lou et l’agneau La Famille Dodo

Lou et l’agneau
La Famille Dodo
M.B. Goffstein
Didier jeunesse (« Cligne cligne »), 2019

Petits trésors américains des années 60

Par Anne-Marie Mercier

Ces petits bijoux, joliment traduits en français et publiés dans la collection « Cligne cligne » de Didier qui réédite des chefs d’œuvre oubliés de la littérature de jeunesse, datent l’un de 1966 (Sleepy People) pour l’édition originale, l’autre de 1967 (Brookie and her lamb). Dessin minimal, un simple tracé à l’encre noire sur fond blanc qui esquisse les silhouettes de l’enfant et de son agneau apprivoisé, silhouettes  remplies de gris aquarellé pour la famille Dodo, et histoires minuscules dans un petit format cartonné élégant.

Dans Lou et l’agneau, on présente un agneau à qui une petite fille, Lou (beau jeu de mots évoquant la fable, mais aucune violence ici), a appris à chanter et à lire : mais chaque fois on constate que son seul répertoire est « Bêê, bêê bêê ». N’importe, Lou en est contente et une jolie promenade et des scènes de tendresse le prouvent.

Sleepy People/ La Famille Dodo est plus onirique (forcément) : quatre personnages, dans lesquels on reconnait un père, une mère et deux enfants, vêtus d’une chemise de nuit et d’un bonnet de nuit dorment tout le temps et partout, dans une pantoufle, par exemple. Le récit est proche de comptines évoquant bâillements, étirements, sommeils et chocolats chauds, et s’achève avec la berceuse chantée par maman Dodo, qui endort à coup sûr les bambins.

Les deux livres sont très charmants, une petite bibliothèque idéale pour rire le jour des apprentissages (cet agneau est à l’image de l’enfant qui entre à l’école) et s’endormir au soir.

Rappelons, dans la même collection le très bel album, atemporel lui aussi, de Margaret Wise Brown illustré par Rémy Charlip, Une Chanson pour l’oiseau. Une troupe d’enfants trouve un oiseau mort, s’interroge, et décide de l’enterrer joliment. Ils chantent une petite chanson « comme font les adultes comme quelqu’un meurt » et passent à autre chose. Voir la chronique de François Quet sur lietje.

Le Livre qui dort

Le Livre qui dort
Ramadier et Bourgeau
L’école des loisirs (Loulou et cie), 2017

Pour dormir…

Par Anne-Marie Mercier

Votre enfant ne veut pas dormir ? les histoires l’excitent au lieu de l’engourdir ? Il en réclame toujours une autre ?

Alors vite ce livre est pour vous (enfin, il faut essayer) : le livre, fatigué va s’endormir, on demande à l’enfant de lui faire un câlin, de lui raconter une histoire, de lui dire bonne nuit… et le tour est joué ! L’idée du livre interactif mais tout en papier est joliment explorée ici, après le livre en colère qu’il fallait apaiser, le loup qu’il fallait faire disparaître

Ferme les yeux

Ferme les yeux
Kate Banks, Georg Hallensleben
Gallimard Jeunesse, 2015 (1ère édition 2002)

« Trop » mignon

Par Christine Moulin

Pour s’endormir, il est sûrement plus efficace de compter les albums censés entraîner les enfants dans les bras de Morphée que les moutons! Ferme les yeux appartient à ce genre très fréquenté mais il mérite qu’on le fasse sortir du lot, ne serait-ce que grâce à ses illustrations: le petit tigre a une « bouille » extrêmement attendrissante. Mais le texte n’est pas en reste: fondé sur la répétition hypnotique, il glorifie d’abord la vie et ses merveilles, que le petit tigre ne veut pas cesser de voir en tombant dans le sommeil. Mais en même temps, à travers la voix de la maman, il chante la puissance des rêves qui exaltent et magnifient ces merveilles. Il fait aussi la revue des peurs qui peuvent empêcher d’accepter de dormir: la peur de tomber, de se perdre, la peur du noir, toutes désamorcées par la présence maternelle. Enfin, il fournit une explication subtile au refus de l’endormissement: si on rêve et que les rêves sont plus magnifiques les uns que les autres, il faudra se réveiller. La maman, tendrement, fournit la seule réponse qu’elle connaisse, la seule qui vaille pour un petit tigre: « Oui, mais je serai là. Alors, ferme les yeux, petit tigre ».

Cet album est tendre, émouvant et rassurant. Que demander de plus? Les petits humains y trouveront leur compte aussi.

Dis tu dors ?

Dis tu dors ?
Sophie Blackall
Traduit de l’anglais
Didier, 2013

Je t’interroge, donc je suis

Par Dominique Perrin

disUn très jeune enfant couché près de sa mère l’entraîne dans un cycle de questions au milieu de la nuit : « Maman, tu dors ?… Pourquoi tu dors ? » L’accable-t-il ? Non, car l’interlocutrice accepte toutes les questions avec une socratique mansuétude. Ainsi la nuit se passe en une longue conversation alliant prosaïsme et profondeur, tandis qu’un petit bonhomme-éléphant tourne sur lui-même en coin de chaque page de texte, évoquant comme en apesanteur la volte rapide et lente de la Terre et celle d’un esprit en formation. C’est la force et le charme de cet album, qui joue de façon fine sur différents modes de représentation du dialogue parlé (par tirets et par bulles) : il met tranquillement en scène la souveraineté de la parole interrogative dans la structuration de la psyché humaine.