La Mer !

La Mer !
Piotr Karski
Traduit (polonais) par Lydia Waleryszak
De La Martinière jeunesse, 2018

Sur place ou à emporter?

Par Anne-Marie Mercier

La Mer ! Tout un programme, plus encore qu’on ne croirait, même si ce n’est pas de saison ces jours-ci (aurant anticiper ou rêver aux prochaines vacances ensoleillées…) .
La mer n’est pas que la plage, c’est une immensité. Les pages de garde qui proposent au lecteur de retracer le périple de Magellan sur un double planisphère annoncent le propos : c’est sérieux et c’est un espace pour jouer, réfléchir, dessiner, rêver, apprendre…

Chaque double page ouvre un aspect autre de cet univers : on apprend (en les faisant!) comment faire des nœuds marins, comment repérer un phare, les bizarreries des animaux, les vents, on dessine les nuages et les intempéries, on trace son chemin dans les grands fonds, on observe ce qui vit dans les petites flaques ; on fabrique des jeux, des méduses, des sacs à mains pour des sirènes et des sacs de marin pour des navigateurs solitaires…

C’est beau, intelligent, inventif. Si vous êtes à la mer avec un enfant, et si les délices de la plage et des amis ne le comblent pas entièrement, il ne s’ennuiera jamais. Si vous n’y êtes pas, il en saura beaucoup plus qu’un autre qui y aura été sans rien voir.

Encyclopédie tout autant que livre-jeu, livre d’activité, de coloriage de bricolage, c’est un livre monde qui donne envie de voyager avec les explorateurs et de se rêver explorateur soi-même.

Hyper bien

Hyper bien
Fred Fivaz
Editions du Rouergue, 2018

Eloge de la dispersion

Par Anne-Marie Mercier

Charles est dans son transat, et tout à coup une envie le prend : aller faire du canoë. Charles est à la rivière et, tiens, il a envie d’une glace, tant pis pour la canoë. Charles est arrivé devant la glacier, mais il décide tout à coup de construire une cabane… etc, jusqu’au dernier désir, ce lui de faire une sieste, qui le ramène au point de départ. Ronde des désirs, liste des choses agréables à faire, fantaisie des images qui montrent le personnage – silhouette rouge étrange – passer devant des bribes de décors et des objets qui lui ressemblent. C’est hyper surprenant, et séduisant.

Les Animaux de l’arche

Les Animaux de l’arche
Kochka, Sandrine Kao
Grasset jeunesse, 2017

Des images contre la terreur

Par Anne-Marie Mercier

Sous les bombes, neuf personnes vivent dans une cave, on ne sait depuis combien de temps, « des semaines en tout cas ». Il y a un couple et ses deux enfants (un garçon, trisomique, et une fille), un veuf et son fils, une institutrice à la retraite, un étudiant amoureux d’une jeune fille vivant dans l’immeuble d’en face, une vieille dame totalement perdue, bref, des échantillons d’humanité. L’institutrice a une idée pour passer le temps : recréer l’arche de Noé en représentant ses animaux sur les murs de la cave.

L’activité générée par cette idée (trouver les images qui les représentent, dessiner, découper, coller, graffer…) alterne avec différents récits, celui du père des deux enfants qui récite tous les soirs le début du Livre de la jungle, une sortie vers l’immeuble voisin, des conversations, une histoire d’amour. Pendant ce temps, les animaux prennent vie lorsque les humains dorment et l’on ne sait plus bien qui protège qui. L’art sauve, comme la fiction, surtout lorsqu’ils sont mis en œuvre dans l’entraide.

C’est un très beau récit de douleur et d’espoir, pour une Bible laïque des temps modernes.

Un Mouton au pays des cochons

Un Mouton au pays des cochons
Alice Brière-Haquet, Pénélope Paicheler
Amaterra, 2018

Fable moderne

Par Anne-Marie Mercier

Sur un thème bien connu, celui de la différence et de la tolérance nécessaire, que le regretté Ungerer avait magistralement illustré dans Flix, cette fable déroule un fil a priori peu original : le mouton ostracisé finit par se faire accepter en se montrant généreux. Mais au-delà de ce thème convenu, cet album surprend par sa peinture amère du monde comme il va – au pays des cochons, s’entend : la méchanceté gratuite à l’égard de celui qui est différent s’exprime par mille vexations. Martin – son voisin –, la boulangère, le kiné, les enfants… toute la ville rejette ce corps étranger.

La situation n’est pas renversée du tout au tout par un exploit du héros (comme dans Flix ou dans Le Problème avec ma mère de Babette Cole) : lorsque Martin fait une mauvaise chute dans la rue, dont il peine à se relever, boueux, ses vêtements déchirés, la dureté des habitants de ce pays s’exerce cette fois contre lui ; tous le regardent de travers ou se moquent de lui ouvertement. Seul le mouton lui tend une patte secourable.

Ils partent ensemble et Martin découvre les mauvais traitements infligés à son nouvel ami. Ils se découvrent des goûts communs, même si des différences demeurent, et cette amitié fait que la vie devient plus douce, comme le remarquent les agneaux : « Bien sûr avec un ami, la vie de papa est bien plus sympa. Et s’il y en a que ça ennuie, eh bien tant pis : qu’ils aillent faire leur tête de cochon ailleurs que sur notre paillasson. »

L’histoire est racontée par mouton fils, qui fait des vers de mirliton et ne prend pas les choses au drame ; c’est comme ça et voilà. C’est une fable douce-amère dont les illustrations montrant des cochons de tous âges et de toutes conditions, habillés et se comportant comme des humains très ordinaires, font sourire tout en posant la question de la ressemblance de ce monde avec le nôtre.

Le Jour où je suis devenu un oiseau

Le Jour où je suis devenu un oiseau
Ingrid Chabbert, Guridi
Gallimard jeunesse, Giboulées, 2017

L’amour donne des ailes

Par Anne-Marie Mercier

Un enfant est amoureux. Celle qui l’aime ne le voit pas et ne s’intéresse pas à lui, mais elle aime les oiseaux. Alors, lui aussi les regarde, tente d’en devenir un, se déguise, ne quitte plus ses ailes, jusqu’à ce que le miracle arrive et qu’un tendre geste le dépouille de son costume. C’est une histoire toute simple d’apprivoisement, racontée avec un ton sérieux comme il se doit et peinte en quelques traits qui suffisent à dire l’action et l’émotion.

La Prophétie de Dysplasia

La Prophétie de Dysplasia
Caroline Pistinier
Kaléidoscope, 2018

L’espérance comme combat : médecine et fiction

Par Anne-Marie Mercier

Manifeste, belle histoire, cet album est les deux à la fois. Il évoque une maladie rare, la « maladie de l’homme de pierre » ou F. O. P. (Fibrodysplasie ossifiante progressive) et nous raconte avec des dessins charmants, aux teintes douces et au traits délicats, l’histoire d’une princesse à qui, à sa naissance, une méchante sorcière, la vieille Dysplasia a jeté un sort : l’enfant a pour destin de finir transformée en statue. L’entourage, les parents (le roi et la reine), le grand frère (le prince) s’interrogent sur le sens de cette malédiction jusqu’au jour où ils constatent qu’en effet, la petite fille se rigidifie. Le royaume est en émoi et lorsque l’on apprend qu’une plante, la graine de Clémence, peut sauver l’enfant, tous se mettent en route pour affronter la sorcière et trouver la plante. L’équipe de chercheurs qui travaille sur la dysplasie est dénommée « Clementia ».
Ce conte, adressé en priorité aux enfants atteints de cette maladie et à leur famille, parle à chacun de la nécessité de garder de l’espoir, et de l’attente face aux lenteurs mais aussi aux progrès de la recherche médicale. Souhaitons à Clementia la pugnacité et l’inspiration du petit prince qui triompha de la sorcière – espérons qu’elle triomphera un jour comme lui.

Foot mouton

Foot mouton
Pablo Albo, Guiridi
Didier jeunesse, 2018

Scoops

Par Anne-Marie Mercier

Première nouvelle, les moutons savent compter – le troupeau est composé de 71 individus. Deuxième nouvelle, quel que soit le nombre qu’on est, si c’est un chiffre impair, on peut jouer au foot, car cela fait deux équipes et un arbitre. Quant au ballon, c’est une pelote de laine (rouge, éclatante dans ces pages où presque tout est gris, noir ou blanc).
A partir de ce scenario, tout est possible mais pas la partie prévue : tout se ligue contre eux pour empêcher la partie, même le loup…
Scoop final : le foot serait d’abord et surtout un jeu, et non une compétition. Cet album en offre une belle démonstration.

Chevalier Ned et les braillards

Chevalier Ned et les braillards
Brett et David McKee
Kaléidoscope, 2017

Des vertus de l’harmonie

Par Anne-Marie Mercier

Un roi, une mission, un chevalier et le tour est joué : Ned, parti chasser ceux qui saturent le pays de leurs hurlements part dans les bois ; il trouve successivement un troll, une sorcière, un loup, quelle coïncidence ! Eh bien contrairement à ce qu’on voit dans de nombreux ouvrages qui font de la salade de contes un argument de vente, ici, la coïncidence est dénoncée et Ned apparaît bien comme ce qu’il est : un gros naïf : ces personnages se sont donné le mot pour lui tendre un piège dans le bois car ce sont eux les braillards.

Ned sort de l’épreuve par le chant : l’harmonie subjugue les sauvages, comme dans la chanson.

Ce n’est pas le meilleur McKee, mais difficile de rivaliser avec les chefs d’œuvre d’antan ! Les monstres sont affreux à souhait, Ned impassible comme il se doit.

Newton et la confrérie des astronomes

Newton et la confrérie des astronomes
Marion Kadi et Abram Kaplan, Tatiana Boyko
Les Petits Platons, 2018

Le rêve de Newton

Par Anne-Marie Mercier

Faire découvrir à de jeunes lecteurs les grandes figures de la physique cosmique et leurs théories est une tâche qui pourrait sembler un peu trop ambitieuse. Pourtant, Marion Kadi et Abram Kaplan s’y sont essayé et ont créé un petit livre beau, inventif et réussi qui réunit les figures de Newton, Kepler, Copernic, Galilée, Ptolémée (qui est ici une femme, tiens ?), réunis en confrérie sur la lune. Ils débattent de leurs théories sur la gravitation, la pesanteur, la gravité, la densité, les comites, le système des planètes, etc. dans des dialogues percutants, brefs, et souvent drôles.

Pour arriver sur la lune, Newton et son ami Haley voyagent par différents moyens, un peu comme Cyrano de Bergerac (le « vrai », ou plutôt le narrateur de son livre, États et empires de la lune) :  comme Alice, passant à travers le cœur de la terre et au-delà (où l’on rencontre le pingouin des antipodes), avec une catapulte, en bateau sur les tourbillons (au passage, on rencontre Descartes et Leibniz), ou accroché à une comète…

Poétique, scientifique, plein d’humour, c’est un régal d’intelligence et de beauté. Les couleurs éclatantes rappellent parfois que Newton a inventé l’optique, comme on le voit au début du livre. Le fond de ciel nocturne constellé de planètes ou d’objets insolite donne envie de s’y promener.