8 minutes et 19 secondes

8 minutes et 19 secondes
Rascal, Hubert Grooteclaes
L’école des loisirs (Pastel), 2014

Album pour un adieu

Par Anne-Marie Mercier

8 minutes et 19 secondes8 minutes et 19 secondes, c’est le temps mis par la lumière du soleil pour parvenir jusqu’à nous. Le « Je » qui parle dans cet album évoque une séparation, la souffrance due à l’absence. Qui est mort, ou parti ? on ne le saura pas (« Maman dit que c’est pour toujours »). Mais on entend une voix qui parle de souvenirs, de proximité, de regards tendres plus rapides que la lumière, et plus durables aussi. Les jours passent, avec le triste et le gai. Passé l’hiver, le printemps revient.

Les photographies d’ Hubert Grooteclaes, tantôt en noir et blanc, tantôt en surexpositions à peines colorées, commentent autant qu’elles accompagnent le beau texte de Rascal, pudique et émouvant. L’album au format à l’italienne très allongé laisse durer le plaisir du regard en page de droite, et met le texte à nu sur beaucoup de blanc en vis-à-vis.

Les Métamorphoses d’Ovide

Les Métamorphoses d’Ovide
D’après Ovide, Françoise Rachmuhl, Nathalie Ragondet
Flammarion (Père Castor), 2015

Métamorphoses métamorphosées

Par Anne-Marie Mercier

meta rachmulhOn ne compte plus les adaptations des Métamorphoses d’Ovide dans les périodes où elles sont au programme des écoliers, ce qui est à nouveau le cas depuis quelques années, après une longue éclipse. Dans celle-ci, le texte de Françoise Rachmuhl (qui a publié aussi en collection de poche des récits tirés des Métamoprhoses) est relativement fidèle au texte, qui a été modernisé et simplifié (on pourra toujours contester la traduction non ambiguë du texte sur la fin de l’histoire de Daphné, mais c’est un choix qui est fait par de nombreux traducteurs). L’originalité est surtout dans le choix des épisodes, certains étant peu connus. Pan et Syrinx, la corne d’abondance d’Acheloüs, les oreilles de Midas, sont moins fréquemment transcrits que les histoires de Daphné, Pygmalion, Philémon et Baucis, les Piérides, Phaéton ; quant à celle d’Orphée, elle se limite souvent à la deuxième mort d’Eurydice et n’inclut pas, alors que c’est le cas ici, l’épisode des Bacchantes.

Les illustrations sont charmantes, elles évitent l’académisme et la mièvrerie, sauf lorsqu’il est question d’Apollon. Les filles et déesses sont au contraire parfaites, fraiches, avec du caractère et le cadre naturel stylisé parfaitement.

A la poursuite du grand chien noir

A la poursuite du grand chien noir
Roddy Doyle
Traduit (anglais/Irlande) par Marie Hermet
Flammarion jeunesse, 2015

« Brillant ! », Un remède à la dépression/récession

Par Anne-Marie Mercier

grand chien noir« Brilliant« , tel était le titre original et tel est le qualificatif qu’on aimerait donner à ce livre qui a eu un grand succès en Irlande : ce mot, dans ce pays est un terme qu’on emploie à tout propos et qu’on pourrait traduire par « super », « génial » ou par une autre formule encore plus actuelle. C’est le mot magique, celui qui dit l’enthousiasme et l’élan, et qui fait rebondir quand on est à terre. L’enthousiasme ici est le propre de l’enfance, représentée par les deux héros, frère et sœur, Simon et Gloria, et par les autres enfants qu’ils rencontrent. Simon est l’aîné, mais il a peur du noir; Gloria, non.

Il est étonnant de voir que l’économie peut être au centre d’un roman pour enfants. L’histoire se passe pendant la crise dite des « subprimes« , ou de la « bulle immobilière » qui a frappé le monde financier et par contrecoup tous les secteurs entre 2007 et 2011. Cette crise a touché de plein fouet l’Irlande, qui est passée d’une période de croissance extraordinaire (à tous les sens du terme) à une très forte récession : faillites de banques et d’entreprises, chantiers de construction arrêtés, expulsion de propriétaires ne pouvant plus rembourser leurs emprunts…

La crise est vue à hauteur d’enfant : Simon et Gloria qui avaient chacun leur chambre apprennent qu’ils vont devoir partager une même chambre car leur oncle Ben, qui est dans une passe difficile, va venir vivre chez eux. Pas de problème : ils l’adorent ; leur père, frère de Ben, est ravi, leur mère pas mécontente (sa propre mère est toujours fourrée chez eux même si elle a un appartement indépendant). Il y a un beau portrait de famille, détendue, solidaire, aimante, mais pas mièvre, parfois à cran dans ces situations. Tout va à peu près, avec de beaux moments d’humour, jusqu’à ce que le « grand chien noir » pose ses pattes sur les épaules de Ben, rendant l’atmosphère irrespirable.

Dans l’ancien folklore, le chien noir est associé à la mort (voir Cerbère, ou Le Chien des Baskerville de Sherlock Holmes). Il est devenu aussi la métaphore de la tristesse et de la dépression (depuis – d’après Wikipedia – Samuel Johnson, le fameux « Dr Johnson). Comme cela est dit dans le prologue dialogué, personne n’y peut rien, ou presque : « seuls les enfants de la ville pouvaient faire quelque chose » ; c’est la conclusion de deux chiens du voisinage qui ont vu avant tout le monde l’arrivée du monstre.

Après avoir surpris une conversation d’adultes parlant de ce chien noir, les deux enfants partent dans la nuit et le voient, en « vrai » ; la métaphore des adulte prend corps dans les yeux des enfants. Ils le suivent dans une course éperdue à travers la ville, en partant de l’ouest. Ils suivant la rivière Liffey jusqu’à la mer, passant par Phoenix Park et le zoo, et rencontrent d’autres enfants qui ont comme eux un proche tyrannisé par un « chien noir ». Frissons, moments de désespoir (ce chien est très proche des détraqueurs de J.K. Rowlings) et enthousiasme alternent avec des temps de poésie. La nuit et ses bruits, la ville vide, les animaux qui les regardent passer et les encouragent, les amitiés qui se nouent, la « chute » – si l’on peut dire – surprenante avec Ernie et sa cape de vampire et son papa… tout cela est une belle démonstration du fait que oui, dans certaines situations, seule la jeunesse peut nous sauver, tant qu’elle sait s’exclamer à tout propos : « brilliant » !

depressionPour prolonger la liaison chien noir/dépression, voir la vidéo très pédagogique de Matthew Johnstone, en lien  avec l’OMS sur plusieurs blogs, tirée de son livre illustré.

Roddy Doyle est un auteur de romans, célèbre en Irlande, notamment pour Paddy Clarke ha ha ah! Il est connu en France surtout pour sa trilogie (The Commitments, The Snapper, The Van), qui a inspiré des adaptations cinématographiques.

Histoire singulière du portrait en pied du Gouverneur de Mandchourie

Histoire singulière du portrait en pied du Gouverneur de Mandchourie
Marais, Dedieu
Hong fei, 2014

Leçon de peinture

Par Anne-Marie Mercier

Histoire singulière du portrait en pied du Gouverneur de MandchourieDans cet album, se déploie un conte qui prend son temps et laisse le lecteur en deviner la morale : refus d’une représentation mensongère du réel, refus du réalisme, mais choix d’une mise en scène qui s’adapte au réel… Une leçon de peinture mais aussi peut-être d’existence ?

On retrouve l’esthétique chinoise que Thierry Dedieu a développée dans ses albums précédents publiés aux éditions Hongfei, fonds blancs, couleurs rares mais éclatantes, dessin à l’encre subtil et percutant.

Le Retour de Cherokee Brown

Le Retour de Cherokee Brown
Siobhan Curham
Flammarion (tribal), 2013

« Alors comme ça vous voulez écrire un roman ? »

Par Anne-Marie Mercier

Le Retour de Cherokee BrownA presque 15 ans, quand on s’appelle Claire Weeks, qu’on est incomprise par sa famille, qu’on n’a jamais connu son père biologique, qu’on boite, qu’on est devenue le souffre douleur de sa classe depuis le départ de la seule amie qu’on a jamais eue, qu’espérer de la vie ?

Une solution : le changement de nom : on découvre qu’on s’appelle Cherokee Brown, que le père qui a lâchement abandonné femme et enfant ne demandait qu’à se racheter et qu’en plus c’est un musicien de rock talentueux mais désargenté et que son meilleur ami a 18 ans et les yeux verts. La littérature de jeunesse n’en finit pas de réinventer de nouveaux contes de fées et de flatter le vieux rêve de l’enfant trouvé : mes parents ne sont pas mes vrais parents, les vrais sont bien mieux, etc. Ajoutons : tout le monde est méchant avec moi (on a du mal à croire au harcèlement dont elle est victime au lycée, au vu et au su de tous les élèves et de professeurs muets).

Pourquoi ce roman ne m’est-il pas tombé des mains ? Eh bien parce qu’il m’a fait rire, mais je ne sais pas si des adolescents le liront au second degré. Le charme de ce roman est dans sa maladresse même : il est écrit à la première personne au jour le jour par Claire, avant de devenir Cherokee, lorsqu’elle décide d’écrire après avoir trouvé un livre d’occasion intitulé « Alors comme ça vous voulez écrire un roman ? » d’Agatha Dashwood. On devine derrière cette écrivaine un peu ringarde les noms d’Agatha Christie et de Jane Eyre (Marianne Dashwood est l’une des héroïnes de Raison et sentiments, son premier roman). Les « extraits » de son œuvre placés en tête de chaque chapitre sont d’une naïveté comique, par exemple, avant un chapitre qui se passe à Montmartre – Claire vit à Londres et son merveilleux père l’emmène à Paris : « Le lieu de l’histoire est essentiel pour créer l’atmosphère. Pourquoi situer une scène d’amour dans une décharge publique de Grimsby quand vous pouvez l’avoir dans le paysage romanesque des Cotswolds ? ». Montmartre, c’est tellement romantique !

Certes, chère Agatha. En attendant, Claire a réalisé son envie d’écrire et est ainsi devenue Cherokee, démontrant qu’écrire peut servir à se reconstruire. On espère que les lecteurs comprendront bien qu’en dehors de ce message, tout le reste, y compris Claire et surtout Cherokee, est « pure » fiction.

Robots intergalactiques: Les super Brikabraks

Robots intergalactiques: Les super Brikabraks
Richard Marinier
Rouergue, 2014

Cata…logue?

Par Chantal Magne-Ville

Robots intergalactiques- Les super BrikabraksQue peut-on trouver dans un catalogue de robots ? Des prouesses technologiques ? Des solutions pour la maison ? Une inspiration pour une nouvelle de science-fiction ? Pas du tout… Une rêverie à l’état pur ! Il faut dire que les dix robots proposés sont le fruit d’une folle inventivité, mais pas là où on l’attendrait. Ils sont faits de bois, et qui plus est de bois de récup’, mêlant des éléments aisément identifiables : au cas où l’un d’eux échapperait à la sagacité du lecteur, des notes de marge doubles l’aident à retrouver l’élément manquant, qui loin d’un inventaire de bricoleur, montrent comment on joue avec la langue…mais pas la langue de bois justement….plutôt celle de la poésie.

La présentation en diptyque montre les robots à l’état naturel, puis transcendés par le dessin sous forme de sérigraphies de type « vintage ». Ils sont affublés d’un nom révélateur de leur personnalité et magnifiés jusqu’à devenir de véritables héros aux pouvoirs multiples. Pour ne pas s’y perdre, l’auteur a obligeamment joint une évaluation pour chacun d’eux, au moyen d’un code couleur et d’un système de curseur qui teste leurs puissances d’attaque, leurs faiblesses, leur capacité de défense et les dégâts qu’ils peuvent occasionner ! Une porte ouverte sur la création d’histoires. Et dieu merci !, on trouve des robots féminins, dont les performances n’ont rien à envier à celles des hommes. A noter, toutes sortes de qualités intellectuelles et guerrières bien sûr, mais gourmandes également… La parodie du monde électroménager n’est pas loin, mais enflée par une imagination débordante. A consulter et re-consulter : chaque lecture offrant de nouvelles découvertes…

 

L’oiseau sur la branche

L’Oiseau sur la branche
Anne Crausaz
MeMo, 2014

Une belle et bonne année à plumes

Par Anne-Marie Mercier

LOiseau_ActuaLi&je a choisi de vous souhiater une bonne année 2016 avec un superbe album paru il y a déjà quelques temps, chez MeMo qui est vraiment l’un des meilleurs éditeurs quant à la qualité d’impression des livres.Celui-ci ne déroge pas à la règle, au contraire.

Une même branche au fil des pages, de jour, de nuit, sous le gel, la pluie, le soleil, le chaud et le froid, autant dire suivant le rythme des saisons. Sur ce décor minimal et stable malgré ces variations, des oiseaux se posent, un différent à chaque page. Chardonneret, grive musicienne, grimpereau des jardins, Bergeronnette, engoulevent, roitelets à triple bandeau… Ils sont cinquante deux, un pour LOiseau_Actua2chaque semaine de l’année.

La beauté des dessins et des couleurs, la subtilité des teintes et la qualité de l’impression font de cet album un chef-d’œuvre à déguster page après page, tout au long de l’année… en commençant par le 1er janvier.

Les Sauvages de Mélanie Rutten, publié chez MeMo en 2015, a été primé dans la catégorie Album par une mention spéciale « Librairies sorcières », attribuée par l’Association des Librairies Spécialisées Jeunesse (ALSJ) parmi la sélection des Pépites du Salon du livre et de la presse jeunesse 2015

 

 

Fatale Spirale

Fatale Spirale
Fabrice Vigne, Jean-Baptiste Bourgois (ill.)
Sarbacane, 2015

Adieu à 2015 : un programme pour 2016 ?

couv-Fatale-spiraleLe ton est au constat amer : l’irréparable s’est produit, et par contamination la ville, le pays, la planète entière ont basculé dans… la fraternité.

Fabrice Vigne inverse l’idée selon laquelle la violence engendre la violence et que «tôt ou tard l’ancienne violence engendre la violence neuve», comme le dit la phrase d’Eschyle placée en exergue au volume. Chaque double page montre une étape dans cette évolution scandaleuse qui inquiète les politiques et met en cause les valeurs traditionnelles de la France, « nation éternelle de la chamaillerie, du sarcasme, du mépris, du préjugé et de l’humeur massacrante ». Comme c’est vrai…

Haut les cœurs, et partageons l’optimisme de Fabrice Vigne qui cite Gramsci  : « le pessimisme de l’intelligence contre l’optimisme de la volonté », dans une page de son blog  datée du 9 novembre 2015, donc après le 7 janvier et juste avant le 13 novembre, à l’occasion d’une rencontre avec une classe dans un collège grenoblois. Oui, on le voit dans ses propos, les écrivains font partie des remparts contre l’obscurantisme, la bêtise et la violence qui en découle.

Fabrice Vigne est l’auteur de Les Giètes (Th. Magnier, 2007) et de TS (l’ampoule, 2003), magnifiques et a mené l’aventure éditoriale des éditions du Fond du tiroir jusqu’en novembre 2015.

Origami Yoda, t. 3 : Le Secret de la cocotte Wookie

Origami Yoda, t. 3 : Le Secret de la cocotte Wookie
Tom Angleberger
Traduit (Anglais, USA) par Nathalie Zimmermann
Seuil, 2014

Star wars au collège

Par Anne-Marie Mercier

Origami Yoda3Comment faire lire les chères têtes de toutes les couleurs en ce temps de Star wars mania ? Une solution : la série parue au Seuil intitulée « Origami Yoda » : on y voit une bande de collégiens fou de ces films, les connaissant par cœur, interroger l’avenir à travers (dans le tome 1) un origami représentant maître Yoda, puis terrorisés par un origami nommé Kraft Vador (tome2) et tentant dans ce troisième volume de se débrouiller sans Yoda (et sans Dennis, son créateur, renvoyé du collège) à travers des substituts : ce sont des pliages plus simples, une « cocotte » ou « salière » représentant le Wookie Chewbacca, et un pliage origami yoda1représentant Solo pour traduire les grognement de Chewie…

Un détournement intéressant, avec l’introduction d’une éthique ‘Jedi’ dans le cadre du collège, une mobilisation des élèves contre la suppression des activités culturelles envisagée par la principale, un sauvetage de leur camarade Dennis, en voie de normalisation excessive dans un collège chic.. il y a beaucoup d’ingrédients intéressants.

Et si cela ne suffit pas, vous pouvez ajouter le livre de pliages origamiyoda activassorti : Les Pliages et griffonnages d’ART2-D2 Le livre d’activités d’Origami Yoda

Zita, la fille de l’espace

Zita, la fille de l’espace
Ben Hatke
Traduction (anglais) de Basile Béguerie
L’école des loisirs, 2013

Star wars pour les plus jeunes

Par Anne-Marie Mercier

Zita, fille de l’espaceEn ces temps de Star wars mania, on pourrait proposer aux plus jeunes de se plonger ou replonger dans l’univers de Zita, petite fille embarquée dans une lointaine galaxie, qui délivre son ami Joseph (enfin une fille qui délivre un garçon !) avant de sauver des planètes entières. Elle se fait des amis en chemin, de toutes sortes, monstres mous, robots ronds, machines rouillées…

Elle rencontre aussi des personnages qui évoquent une littérature plus traditionnelle, comme le musicien qui dans le premier volume évoque le joueur de flute de Hamelin. De nombreux thèmes de la science fiction populaire se rencontrent également. Le dessin est simple et expressif, la narration très rythmée, non sans humour. La SF de qualité pour les jeunes enfants est rare, ce roman graphique est une belle réussite. Il a lancé les éditions rue de Sèvres, branche BD de l’école des loisirs.

On en est au tome 3, et on peut la découvrir sur Youtube, en anglais.