La Vie rêvée

La Vie rêvée
Michel Galvin
Rouergue, 2014

Grrr / Bloup…

Par Anne-Marie Mercier

Un poisson qui vie_revee_galvin_mse prend pour un ours, des lapins qui se désignent comme des sardines, et de fait vivent sous l’eau (enfin, sur l’espace blanc de la page, où est-on, sinon dans la langage?), tout est sens dessus dessous dans cet album. Retrouve-t-on un équilibre en rencontrant un « vrai » ours en fin de parcours? rien n’est moins sûr.

Qu’est ce qu’être un « vrai » ours ? L’identité dépend-elle du regard que l’on porte sur soi ou de celui des autres? que font de nous nos rencontres ? etc.

Il reste que dans cette histoire en randonnée où l’ours imaginaire vit comme un ours et dévore tous ceux qu’il rencontre, jusqu’à ce que, arrivé à la surface, il se trouve en présence d’un « vrai ours »… on parcourt avec lui un espace de liberté.  Chaque double page est comme inachevée, la page portant le texte continuant quelques lignes du dessin de celle qui lui fait face, les matières se mélangent, tandis que les couleurs, les lignes et les formes se poursuivent, faisant de la lecture une véritable ascension.

Michel Galvin, Godard, Modiano ou Aristote de la littérature de jeunesse ? voyez le bel article de Sophie van der Linden sur cet album qui a obtenu le prix pépites en 2014.

La revanche de Nébouzat-le-Froid

La revanche de Nébouzat-le-Froid
Christine Avel
L’Ecole des loisirs, 2013

Le fossile de la concorde

Par Matthieu Freyheit

nébouzatJoli roman. Eloi est élevé dans la honte d’un village sans possession, dans l’ombre de celui d’en face : Nébouzat-le-chaud. C’est là-bas que les choses se passent, et ce n’est pas pour rien : Nébouzat-le-froid, glorieux village, possède un patrimoine exceptionnel sur lequel le maire du village n’hésite pas à insister. Il est certes facile d’attirer l’ « idiot du voyage » avec de telles promesses :
Nébouzat-le-chaud
son climat ensoleillé
ses grottes troglodytes
ses traces de dinosaure authentiques
son tumulus préhistorique

L’histoire universelle résumée en un petit village d’Auvergne. Parent pauvre du petit vallon, Nébouzat-le-froid n’a rien pour se défendre. Jusqu’au jour où, miracle, le chien déterre dans le jardin familial un os…d’hipparion. De quoi prendre une revanche méritée.

De quoi jouer également avec cette idée que le fossile est un objet idéal de narration : reste, trace, fragment, il ne vaut que pour ce qu’il dévoile partiellement, et par ce qu’il continue de cacher, appelant l’imaginaire à collaborer avec la science et avec la découverte.

Mais le doute subsiste : ne serions-nous pas vraiment pris pour des idiots, à Nébouzat-le-froid ?

Un récit fort bien mené, bourré de vieilles ficelles et de bonnes idées sur la supercherie, la trouvaille et la dissimulation, mais aussi la honte, et la terrible envie d’appartenir à l’autre camp, juste pour savoir ce que ça fait.

On salue, au passage, le travail de Gabriel Gay sur la couverture, très belle.

 

Monsieur Ravel rêve sur l’île d’insomnie

Monsieur Ravel rêve sur l’île d’insomnie (conte musical)
Frédéric Clément (texte, voix, illustration)
Didier jeunesse, 2013

Rencontre de deux artistes, rêve général

Par Anne-Marie Mercier

A partir de la monsieurravelmusique de Ravel, mais aussi de sa biographie (Ravel insomniaque, Ravel élégant, Ravel « horloger », comme le nommait Stravinsky, Ravel, sa mère et l’Espagne), Frédéric Clément nous emmène en voyage en poésie dans un livre CD où texte, images, musique et voix se complètent parfaitement.

Monsieur Ravel y parcourt un monde proche de la fantaisie de L’Enfant et les sortilège, rencontrant la tasse en porcelaine, l’horloge, un jouet mécanique, et aussi les chats et d’autres animaux, Laideronnette impératrice des pagodes, la Belle et la Bête, La Belle au bois dormant…

La quête de Ravel, cherchant la vague verte qui l’emmènera vers le sommeil, soutient le récit raconté par le texte et la voix de Frédéric Clément, tandis que la musique emporte l’imaginaire dans les espaces généreux qui lui sont heureusement totalement dédiés.

Les images créent un monde aquatique suspendu dans l’attente, un petit théâtre mental et rêveur, ponctué de petits cailloux, coquillages, billes, boutons, plumes, insectes… dans un traitement hyper réaliste proche de ce que l’ont trouve dans les magasins Zinzins de Clément. Si toutes les images sont superbes, les dernières mêlent écume et matières de façon époustouflante, sur les airs d’ « Une barque sur l’océan » et, bien sûr, du « Bolero ».

Chapeau, Monsieur Clément !

Ravel ne pouvait être mieux accompagné, « illustré », au plus haut sens du terme.

 

L’Homme qui dessine

L’Homme qui dessine
Benoît Séverac
Syros, 2014

Crimes en série chez sapiens sapiens

Par Matthieu Freyheit

lhommequidessineMounj est un homme-qui-dessine : il a été missionné par sa tribu (les hommes de Neandertal) pour courir le monde, l’explorer, l’appréhender, et le rapporter sous forme de récits, mais aussi de dessins rudimentaires tracés sur des écorces de bouleau. Et, peut-être aussi, pour trouver une femme de son espèce : car les hommes de Neandertal, dits hommes-droits, s’éteignent peu à peu, victimes d’un mal que personne n’est capable de définir.

Au cours de son voyage, Mounj est fait prisonnier par une tribu d’Hommes-qui-savent, autrement dits sapiens-sapiens, qui l’accusent d’avoir assassiné plusieurs membres de leur clan. Mounj organise sa défense, et offre de découvrir le véritable meurtrier, dans un délai que lui octroie le chef.

L’enquête, cependant, n’est qu’un prétexte, qu’un support. Le roman de Benoît Séverac est d’abord celui de la rencontre. Entre deux peuples aux coutumes et connaissances différentes. Mais surtout entre un peuple amené à survivre (nous), et l’un voué à la disparition. L’espoir de la survie et le sentiment de l’inéluctable se répondent, et s’éclipsent parfois pour jouir de cet étonnant moment, symptomatique d’une « inquiétante étrangeté ». Car si le récit semble simple et limpide, notamment sous l’effet d’une économie de style (l’auteur échappe aux clichés à la fois du bon sauvage et du barbare préhistorique, mais aussi à nombre d’images éculées), il n’est pas sans faire écho à certaines problématiques brûlantes : fantasme conspirationniste du « grand remplacement », réflexions sur le dépassement de l’humain par le posthumain, angoisses d’extinction et scénarios catastrophes, etc. L’auteur rappelle avec finesse que nos peurs de disparition ne datent pas d’aujourd’hui, que le coupable est toujours tout trouvé, que de la rencontre naissent autant de craintes que de possibles renouveaux, et, certainement, son lot d’incompréhensions.

En outre, précisions que le roman a le mérite de ne pas chercher, comme beaucoup d’écrits liés à la préhistoire, une portée documentaire superficielle : le récit prime, et Benoît Séverac est avant tout un bon romancier.

 

 

Moi, les mammouths

Moi, les mammouths
Manuela Draeger
L’Ecole des loisirs, 2015

Sherlock Holmes chez Boris Vian

Par Matthieu Freyheit

Manuela Drmoilesmammouthsaeger n’en est pas à son coup d’essai, pas plus qu’elle n’est le premier coup d’essai de celui dont elle est l’hétéronyme : Antoine Volodine. Depuis Au Nord des gloutons, Manuela Draeger invite ses lecteurs à suivre les ‘aventures’ de Bobby Potemkine, enquêteur devant l’Eternel – mais on ne sait pas bien lequel. Les chauves-soubises sont toujours là, ainsi que Lili Nebraska l’ensorceleuse, et toute la bizarrerie d’un monde éminemment pluriel qui trouve son contrepoint dans la simplicité du style, évacuant tout superflu : les choses sont là, voilà tout.

Dans ce nouvel opus, Bobby, entouré notamment d’une directrice de Maison du peuple réduite dans un bloc de glace et de deux mouettes moqueuses, enquête sur la présence d’un mystérieux groupe de mammouths. Mais l’enquête est d’abord un prétexte, et l’action est celle des images et des rêveries qui défilent («Je ne suis pas rouge, c’est le reflet du vent sur mes joues »), des jeux de langage : bref, un prétexte à l’écriture. Moi, les mammouths, comme l’ensemble des enquêtes de Bobby Potemkine, est un outil parfait pour introduire aux plaisirs de la création, à l’idée que l’assemblage des mots suffit parfois pour que quelque chose se produise (le mot est un geste pas comme les autres), ainsi qu’au contact de l’étrange, de l’échappée. Il y a du Boris Vian dans ce texte, mais exempt de superficialité : une poésie lunaire qui ferait songer aux Fleurs de neige de Max Ernst.

On salue, au passage, la très belle couverture proposée à partir d’une photographie de Lise Sarfati ; et on se replonge, aussitôt, dans les précédents volumes des aventures de Bobby Potemkine.

 

 

 

 

Les Oiseaux blancs de Manhattan

Les Oiseaux blancs de Manhattan
Xavier Armange
Editions d’Orbestier (Rêves bleus), 2013

Les oiseaux blancs du deuil : 11 septembre 2011

Par Anne-Marie Mercier

Depuis pluoiseauxblancssieurs mois, j’ai cet album sur la pile des livres à lire/chroniques à faire, et je tourne autour sans bien savoir par quel bout le prendre.

Il est très beau. Son haut format s’adapte parfaitement à son objet, les tours de Manhattan. Les couleurs suaves d’une aube tranquille au matin du 11 septembre 2011, puis rouges et brunes de l’incendie, noire de la nuit et des jours de deuil, bleues d’une nouvelle aube porteuse d’espoir, parlent d’elles-mêmes.

Et pourtant, un malaise reste : à ces oiseaux blancs qui s’envolent très loin dans l’album, (image d’un espoir qui s’envole mais reviendra ?) se superposent au souvenir des milliers de papiers blancs qui se sont échappés des tours, mais pour retomber très vite, et des corps tombés des tours qui ne se sont pas relevés : l’événement est euphémisé, esthétisé et son contexte, ses raisons et ses conséquences ne sont pas évoqués, on peut le regretter. Il s’en dégage une idée d’apaisement, de refus d’instrumentaliser le chagrin, on peut s’en réjouir. Les avis sont partagés, et mon propre avis aussi !

 

Avant le nuage

Avant le nuage
Olivier Ka, Yan Thomas
Grasset Jeunesse, 2014

Par Anne-Marie Mercier

Avant le nuagePour les enfants qui souhaitent que leurs parents arrêtent de fumer, voilà la solution : le voyage dans le temps. En effet, le mieux serait de n’avoir jamais commencé. On voit que la leçon est en fait destiné aux parents qui souhaitent que leur enfant ne fume pas…

Cette nouvelle édition d’un livre paru en 2002 date un peu, tant dans les relations au sein de la famille que dans l’univers peu technologique dans lequel on tombe, celui de la jeunesse du père de famille, propulsé au lieu et au jour où il a fumé sa première cigarette. Le propos est un peu noyé par toutes sortes de péripéties, poursuites, menaces, panne de transporteur dans le temps, etc., mais le récit sera de ce fait très prenant pour un jeune lecteur.

Quant à la leçon, l’irréalité du moyen dit bien ce que les auteurs en pensent et cet humour au second degré est plaisant dans une époque où tant de livres prétendent donner des leçons avec beaucoup de sérieux.

 

Caprices ? C’est fini !

Caprices ? C’est fini !
Pierre Delye
Didier jeunesse, 2015

Quand c’est fini ça recommence (un conte peut en ouvrir un autre)

Par Anne-Marie Mercier

Caprices ? C’est fini !Pierre Delye reprend un thème bien connu des contes et mythes, celui d’une princesse qui ne veut pas se marier et impose des épreuves impossibles aux prétendants. Mais il en fait un récit loufoque et double : une fois les épreuves réussies c’est Jean, fils d’une femme pauvre, qui refuse le mariage et pose des conditions. Car si la princesse est tombée amoureuse, certains codes restent tout de même en place, et c’est tant mieux pour ce récit plein d’humour qui ne méritait pas ce titre en forme de calembour un peu lourd (les moins de 50 ans sauront-ils le voir ?) .

Jonah, t.3 : la ballade d’Adam et Véra

Jonah, t.3 : la ballade d’Adam et Véra
Taï-Marc Le Thanh
Didier jeunesse, 2014

Sur les routes

Par Anne-Marie Mercier

Dans ce trJonah, t.3oisième volume, le rythme reste trépidant et le monde s’élargit : Adam et Véra s’enfuient, les autres orphelins les suivent en bus avec le personnel de l’institut et sèment le désordre partout où ils passent, Jonah et Alicia arrivent aux portes de la jungle, lieu ou celui-ci espère trouver les réponses à ses questions sur ses origines et les pouvoirs qu’il détient.

L’inventivité de Taï-Marc Le Thanh semble ne pas avoir de limites : ses héros étranges font d’étranges rencontres, certains changent de corps (on trouve même un ours blanc irascible habité par deux personnes à la fois), certains sont habités comme Jonah par de petits anges gardiens qui lui parlent de temps en temps – et se parlent surtout en échanges savoureux. Le ton du narrateur reste aussi efficace, entre empathie et distance, humour et drame. Il faut bien tout cela pour survivre dans l’univers complexe et souvent violent de cette trilogie provisoire qui va se poursuivre dans un ou plusieurs volumes encore pour le plus grand bonheur de ses lecteurs.

Le Voyage dans le temps

Le Voyage dans le temps
Geronimo Stilton, Isabella Salmorago et Alessandra Rossi ?
Traduit (italien) par ?
Albin Michel Jeunesse, 2015

Par Anne-Marie Mercier

Le Voyage dans le tempsSoixante douze épisodes, cinq « voyages dans le temps », dix titres divers peuplés de sirènes et d’elfes… il était temps que nous nous intéressions à Geronimo Stilton, pseudo qui cache toute une équipe éditoriale (l’idée/ le texte? est de Elisabetta Dami). Ici, le voyage dans le temps permet de sauver un bébé tricératops, de rencontrer Hélène de Troie, Attila, Charlemagne et Christophe Colomb, tout cela se mélangeant hardiment avec une fantaisie débridée et beaucoup d’allusions à la mozarella.

La part éducative existe : le récit est entremêlé de pages didactiques sur la guerre de Troie, les Huns, etc. La fin de l’ouvrage propose des interviews imaginaires et donne des éléments (certes sommaires) pour que les lecteurs réalisent leur propre film; il y a des jeux, des autocollants à détacher… C’est comme une pizza (ou alors une ratatouille) : on mélange tout et ça fait quelque chose de tout à fait mangeable, assez savoureux par endroits, mais aussi avec des zones de croûte un peu arides et des points un peu trop épicés ou trop fades… Le recours systématique à la couleur et à une typographie différente, en gros caractères pour mettre des mots du récit en valeur, donne une allure particulière à la lecture. On peut penser que cela a un rôle incitatif pour les lecteurs qui ont du mal avec la lecture – et c’est bien évidemment à eux qu’il faut proposer ce genre d’ouvrage qui les occupera au moins sur la plage, et peut-être les fera rire ou rêver, les bercera de fantaisie, et leur donnera envie de gober toute la série. Mais peut-on passer de Geronimo Stilton à une lecture plus classique aisément, ce n’est pas sûr.