Le Gobe douille

En passant
Raymond Queneau
Gallimard jeunesse (folio), 2000

Le Gobe douille
Roland Dubillard
carnet de mise en scène de Felicia Sécher
Gallimard jeunesse (folio), 2013

Par Anne-Marie Mercier

En passantUn couloir de métro, un couple chargé de bagages, un mendiant, une mendiante… cela suffit pour créer des dialogues loufoques, existentiels, poétiques et des rebondissements perpétuels, en somme « Un plus un acte pour précéder un drame« . Lorsque Irène et le passant égrènent les images du bonheur à deux qu’ils espèrent, le texte s’envole ( « il n’y aura plus de soirs d’été ni de matins d’hiver et nos couchers de soleil auront lieu vers midi, invraisemblablement … tu seras ma sandale ailée, mon tapis volant, mon langage magique…). Lorsque Etienne interroge la passante sur la météo, il reste terre à terre pour mieux nous surprendre.

Jeux de langage, situations vaudevillesques, tout est bele et bon dans cette petite pièce peu connue de Queneau. Elle est ici accompagnée d’un livret de mise en scène qui livre les clefs de la pièce, « bâtie comme une petite opérette ».

Le recueil de huit diLe Gobe douillealogues de Roland Dubillard intitulé « Le Gobe douille » est lui aussi accompagné d’un carnet de mise en scène. Il propose des exercices de mise en voix, d’improvisation, bien utiles pour ce type de texte où l’absurde des situations met en valeur la force des mots et des rythmes.

A noter principalement, « Au restaurant », qui propose une carte vertigineuse, et « Dialogue sur un palier » où l’on cause longuement de pied, (le gauche, celui qui craque).

Madame Livingstone

Madame Livingstone
Barly Baruti,  Christophe Cassiau-Haurie (Ill.)
Glénat, 2014

Par Edwige Planchin

Madame LivingstoneA peine entré dans le livre, nous comprenons que nous nous immergeons dans un univers complexe, construit, riche et profond. Pendant la première guerre mondiale, un aviateur belge, Gaston Mercier, est chargé de couler, sur le lac Tanganyika, un cuirassé allemand. On lui assigne pour cela un guide énigmatique : un métis en kilt surnommé « Madame Livingstone ». Outre l’intérêt historique (l’exportation jusqu’en Afrique de cette guerre), la rencontre de ces deux hommes dans un conflit qui n’est pas le leur suggère des questionnements philosophiques sur l’identité, l’appartenance à une patrie, la perception de l’autre… On apprécie particulièrement la personnalité fine, intelligente et assumée dans sa singularité du métis, rompant ainsi avec l’image du « noir » dans la BD. Ainsi que l’évolution psychologique de Mercier. Un travail énorme et particulièrement réussi qui provoque avec force du dégoût pour la guerre et l’envie de rencontrer l’autre au-delà de toute forme d’appartenance à un groupe.

Chat par ci/ Chat par l

Chat par ci/ Chat par là
Stephane Servant
Rouergue (boomerang), 2014

Par ci par là, le sentiment va

Par Anne-Marie Mercier

Chat par ci_ Chat par lSelon le principe de la collection, une même histoire est racontée de deux points de vue différents : deux personnages, l’un jeune l’autre âgé, voisins mais ne se connaissant pas immobilisés chacun chez soi, regardent par la fenêtre et voient la même chose plus ou moins : chacun voit ce qui l’intéresse. Ils reçoivent la visite d’un chat, et ce chat est porteur d’une lettre non signée qu’ils croient leur être destinée. Chacun imagine que le scripteur est celui ou celle qu’ils voient de leur fenêtre, mais ce n’est pas celui qu’on croit…

Au bout du compte, chacun sortira de son isolement ; c’est une belle fable sur la nécessité d’aller vers l’autre, et sur les pouvoirs de l’écriture, mais aussi ses dangers.

L’auteur arrive à rendre en peu de pages ses personnages présents et attachants, à leur donner la parole de façon vivante et bien individualisée.

Français à la petite semaine/Histoire à la petite semaine

Français à la petite semaine/Histoire à la petite semaine
Rachel Corenblit, Cécile Bonbon
Rouergue, 2014

Cahiers pratico-poétiques

Par Anne-Marie Mercier

Français à la petite semaineFaire du français dans les embouteillages le matin avant d’arriver à l’école, rien de plus facile : on récite les poèmes pour l’école à son père pour le distraire, dans les tunnels on révise les conjugaisons et on médite sur la différence entre futur et conditionnel, on transforme les insultes en langage soutenu, on repère les rues aux noms d’auteurs, etc.

Faire de l’histoire avec son grand père pendant les vacances, rien de plus simple : on l’écoute parler à ses fleurs et leur exposer sa philosophie de l’histoire, il en révèle les secrets à ses petits enfants ébahis, évoque le passé et le temps qui passe trop vite.Histoire à la petite semaine

Chacun de ces petits albums qui imitent la forme du cahier est illustré de manière originale et subtile par Cécile Bonbon, entre le dessin d’enfant et l’illustration subtile, le collage et l’emboitage de motifs ou le papier peint se fait fleur, et l’intime s’ouvre sur le monde.

Les Lois de l’été

Les Lois de l’été
Shaun Tan
Gallimard jeunesse, 2014

Apprentissages

Par Yann Leblanc

Curieux été queloisdelété celui dans lequel un aîné révèle à un plus jeune (son frère ?) ce qu’il a appris l’été précédent ; c’est un été urbain, solitaire, hivernal, un peu désolé, où les conseils en « jamais » font face à des images qui indiquent des mini catastrophes, ou des cataclysmes : chaque petit geste peut déclencher une tornade, une invasion de monstres, une honte, une exclusion. Chaque petit objet libère l’espace invente une aventure. La ville déserte se transforme ainsi en monde inquiétant où les deux enfants, seuls au milieu d’animaux bizarres jouent ou se battent, cueillent des fruits, vont voir le défilé, pratiquent des sports, regardent la télévision ensemble, des activités arrangées selon les règles de l’aîné.

Ces « jamais » sont suivis d’un très petit nombre de conseils en forme de « toujours » (« toujours avoir sur soi une pince coupante », « toujours se souvenir du chemin du retour »…), un vade-mecum du grand qui se veut alors rassurant. C’est une des dures lois qu’oublient les adultes : ce n’est pas parce que c’est l’été et qu’on est en vacances que tout se passe forcément bien : le monde hors de soi et en soi est toujours là. Le chemin initiatique que le grand propose au plus jeune est effrayant, mystérieux et fascinant, comme les merveilleuses images de Shaun Tan.

Comment te dire ?

Comment te dire ?
Edwige Planchin, Anne Cresci (ill.)
Editions Fleur de ville, 2014

Un peu, beaucoup…

Par Anne-Marie Mercier

Pas facilecommentdire de parler de l’amour sans tomber dans le pathos ou la niaiserie. Pas facile non plus d’en parler de façon générale, tant les amours diffèrent les uns des autres. L’album d’Edwige Planchin réussit les deux paris. Chaque double page propose une manière de décliner le sentiment : à travers des adverbes, des comparatifs, des mots doux, des images, des adjectifs et des comparaisons, l’intensité du sentiment, son allant, l’exaltation qu’il procure, tout cela est beau et juste. Seul regret : les illustrations ancrent souvent le propos dans un domaine purement enfantin.

Les éditions Fleur de ville, situées dans l’Ain, publient des albums dans deux collections. L’une propose des « ABC du sport «  pour explorer différentes activités comme le ski, l’escalade, le badminton… l’autre des récits de fiction orientés pour la plupart sur le vivre ensemble et les sentiments. Bienvenue chez les tous-pareils d’Edwige Planchin, a été chroniqué sur li&je.

Rose et l’automate de l’opéra

Rose et l’automate de l’opéra
Fred Bernard, François Roca
Albin Michel Jeunesse, 2013

Danse avec les ombres

Par Anne-Marie Mercier

Les auteurs ont vRose et l’automate de l’opérau grand : grand en volume (l’album est d’un format inhabituel), grand en espace. On parcourt l’opéra Garnier, le grenier, les vestiaires, comme la scène ou le toit. Quant à l’histoire, elle fait songer aux contes fantastiques où des automates s’animent, mais ici, rien d’inquiétant. Rose est une danseuse bien humaine, enfantine, aux joues rondes et roses, toujours vêtue de son tutu et de ses collants blancs ; l’automate (dont on apprend qu’il s’appelle Hermès), narrateur de l’histoire, attentif et bienveillant, se reconstruit, dans tous les sens du terme, progressivement.

Conte merveilleux, exploration de l’univers de la danse, le récit est porté par de superbes images pleine page, tantôt à droite, tantôt à gauche, et l’art du clair obscur de François Roca apparaît dans toute sa virtuosité.

Le Mystère de Lucy Lost

Le Mystère de Lucy Lost
Michael Morpurgo
Traduit (anglais) par Diane Ménard
Gallimard jeunesse, 2015

Sans famille, sans mémoire et sans patrie

Par Anne-Marie Mercier

Michael Morpurgo poursuit son exploration sur la Le Mystère de Lucy Lostpremière guerre mondiale, mais cette fois de manière détournée, du côté des civils et dans un lieu qu’il n’avait pas encore évoqué dans ce contexte, les îles Scilly, situées au sud ouest de la Grande Bretagne. Chacune de ces îles, célèbres pour leurs épaves, y est évoquée, avec le rythme des bateaux et des pêches, l’école où les enfants se rendent en bateau, les chevaux, les récoltes, les passages, les oiseaux de mer…

On y voit se dérouler une vie simple et tranquille, avec cependant la guerre qui fait rage. Les habitants en ressentent les effets à travers la disparition de jeunes gens partis en France et qui ne reviennent pas, ou avec le retour de certains, très abimés. Une famille de pêcheurs recueille une enfant qu’ils ont trouvée à demi morte de faim sur une île ; c’est elle le « Mystère » : qui est-elle ? pourquoi ne parle-t-elle pas ? est-elle allemande comme semble l’indiquer la couverture qu’elle porte sur elle ?

Progressivement, celle qu’on appelle du nom qu’on lui a entendu prononcer, Lucy (on découvrira par la suite que ce nom est en fait l’abréviation du mot Lusitania) revient à la vie, et très lentement à une forme de communication. Son journal nous révèle ses origines et l’histoire de son mutisme, un drame pathétique. Les désastres de la guerre, la cruauté humaine, et la xénophobie sont une fois de plus montrées, ici à l’occasion d’un beau récit de quête des origines. Les personnages sont divers et certains sont attachants : la famille du pêcheur, l’oncle un peu fêlé, le docteur, l’instituteur cruel, son assistante bienveillante… et la jument Peg.

Mademoiselle Zazie ne veut pas être hôtesse de l’air

Mademoiselle Zazie ne veut pas être hôtesse de l’air
Thierry Lenain, Delphine Durand
Nathan (premiers romans), 2014

Mademoiselle Zazie – sauvetage impossible
D’après un scenario original de Nicolas Digard
Nathan (un héros Zouzous), 2014

Zazie et sa contrefaçon

Par Anne-Marie Mercier

zazie hotesseOn connait et on aime mademoiselle Zazie, l’héroïne impertinente de Thierry Lenain et Delphine Durand, la retrouver déclinée en série est un plaisir. Ici, on est face à une séquence gentiment caricaturale, une préparation de visite d’écrivain dans la classe de Max et Zazie. Tyrannie de l’institutrice, arrière-pensées des enfants, ronchonnements, on devine que Thierry Lenain joue avec des situations qu’il a pu rencontrer. Le renversement final, plein d’humour, reprend la thématique de l’égalité des sexes. Parfait. C’est aussi un vrai « petit roman », comme le titre de la collection l’indique, avec des personnages bien typés, des clins d’oeil, de l’intertextualité, une chute…

En revanche, qzazie sauvetageuand on arrive au produit dérivé, issu de la série animée, on est déçu, et même indigné : on y présente les garçons comme des débiles violents et Max lui-même est un être à la virilité menacée qu’il faut protéger par des mises en scènes truquées. A quelles filles (car visiblement cet album leur est exclusivement réservé) veut-on s’adresser ici ? Des répliques de sit-com qui prennent des airs supérieurs pour évoquer la fragilité des hommes et les mensonges qu’il faut leur présenter? Et pour quel projet : il n’est pas question d’égalité fille-garçon mais de manipulation de l’un par l’autre. Enfin, les images n’ont pas d’autre rôle que de commenter le texte, rien à voir avec la drôlerie de celles de Delphine Durand. Vive le (vrai) livre !


Le Zizi des mots

Le Zizi des mots
Elisabeth Brami, Fred L.
Talents hauts, 2015

Quand le veilleur allume sa veilleuse…

Par Anne-Marie Mercier

D’accord, le title_zizi_des_motsre est accrocheur et les grammairiens vont tiquer devant cette association du masculin ( comme genre grammatical ) avec le phallus, comme les puristes des études sur le genre (voir « la théorie du », qui n’existe pas paraît-il, comme les fantômes) devant l’assimilation du « genre » grammatical avec le sexe – le « genre » social devant être distingué du sexe biologique.

Mais ne boudons pas le plaisir du jeu avec les mots et de la surprise : que le féminin de chauffeur soit chauffeuse, celui de charentais, charentaise, celui de carabin, carabine, celui de batteur, batteuse (la machine), celui de meurtrier, meurtrière (la fenêtre) fait rire puis réfléchir.

Le fait que j’ai senti le besoin d’ajouter des parenthèses montre bien que le passage par le dessin est très utile. Ceux de Fred L. sont superbes, drôles, inquiétants. Ils jouent parfaitement avec les clichés, une belle réussite en duo.

une jolie chronique chez livres et merveilles