Pas à vendre !
Isabelle Rossignol

L’école des loisirs (théâtre), 2012

Ravisseur d’enfants *

Par Anne-Marie Mercier

Cette courte pasavendrepièce en cinq scènes et cinq personnages est un bel exemple de ce que peut le théâtre pour la jeunesse et des voies qu’il emprunte.

Une fille de 11 ans, Iris, suit une femme, Viviana, qui l’attire avec de l’argent et des promesses de château et d’or pour l’abandonner dans une rue sombre d’un quartier pauvre de la ville. Ce schéma réaliste et un peu glauque est déplacé par une suite qui montre Iris prête à vendre ce qu’elle a pour retourner chez elle : sa peur, ses jambes, sa voix… Si l’on songe à une version plus cruelle encore de la petite sirène, et sans prince aucun, cette impression s’éloigne avec l’épisode suivant où Iris, momentanément sauvée par un personnage « simple », retombe dans la même erreur que celle qui l’a perdue, son incapacité à dire non.

Viviana la fée ou la sorcière est l’image de la tentation, Albert le sauveur est un pédagogue, et Iris, l’éternelle enfant à la fois désobéissante et soumise, est l’image d’un jeune spectateur qui passe de l’effroi à la réflexion puis au rire soulagé. L’importance de savoir dire « Non » pour sauver l’intégrité de sa personne est ici bien démontrée, sans qu’il soit besoin de loup ni de sorcière.

* un clin d’oeil à l’ouvrage de Maurice Yendt publié sous ce titre sur le théâtre pour la jeunesse.

http://www.letheatre-narbonne.com/cpjp/01-02/bio/mauriceyendt.html

Livre sélectionné par le Ministère de l’Education nationale

L’Incroyable Histoire de l’homme qui avait trouvé un petit pois dans une huitre

L’Incroyable Histoire de l’homme qui avait trouvé un petit pois dans une huitre
Philippe Ciamous, Thomas Baas
Flammarion Père Castor, 2015

Petite perle

Par Anne-Marie Mercier

 

Dans les deLincroyablehistoiredelhommequissins, il y a du Sempé pour les décors, du Ungerer pour les personnages, du noir et blanc, colorié par endroits de vert et de rose. Dans le texte il y a beaucoup de fantaisie, d’excès et surtout de sérieux excessif et donc loufoque. Quant au sens de cette histoire, ou à sa morale si vous y tenez… elle ne cherche pas à en avoir et c’est tant mieux.

C’est le deuxième ouvrage de Philippe Ciamous qui avait publié en 1999 Pob, le petit ours bleu chez Milan.

Comment parler de l’égalité filles-garçons aux enfants ?

Comment parler de l’égalité filles-garçons aux enfants ?
Jessie Magana
Le baron perché, 2014

Bonne question, réponses multiples

Par Anne-Marie Mercier

En ces temps dComment parler de l’égalité filles-garçons aux enfants ?e crispation sur le « genre » et sa « théorie », des ouvrages comme celui-ci, à la fois fermes sur le principe de l’égalité et pleins de bon sens quant à la connaissance des freins qui demeurent encore, sont extrêmement précieux. Ce n’est pas un ouvrage théorique mais il répond très précisément à la question posée par son titre. Il répond aussi aux « pourquoi » et « pour quoi ».

Après un court préambule sur le contexte actuel et sur l’le passé, il propose des activités pour éduquer à l’égalité et répond à une série de questions classées par thèmes : le corps, l’apparence, le sexe, l’identité sexuée et l’orientation sexuée, les rôles attitrés, les modèles féminins dans les religions, etc.

Complété par des illustrations variées et éclairantes, souvent drôles, un index, des suggestions de lectures complémentaires, c’est un excellent outil pour aider tous ceux qui travaillent auprès d’enfants et d’adolescents.

Le Mystère de la tête d’or (t. 1 et 2)

Le Mystère de la tête d’or, vol. 1 (le trésor de l’île) et 2 (l’énigme du grenat perdu)
Catherine Cuenca
Gulf Stream éditeurs, 2013

Les trois compagnons de la Croix-Rousse
Ou : des difficultés du roman historique pour la jeunesse

Par Anne-Marie Mercier

Si le titrmystere-de-la-tete-or-tresor-de-lislee du premier volume évoque Le Club des cinq d’Enid Blyton (Le Club des cinq et le trésor de l’île), le lieu, entre Croix-Rousse, Guillotière et Brotteaux (Lyon donc, pour « ceux qui sont pas d’ici – faut bien qu’y en ait d’ailleurs »), fait penser à la série de P. J. Bonzon (Les Six Compagnons de la Croix-Rousse). Mais ils ne sont que trois, et il n’y a pas Dagobert ni Kafi ; je fais écho à la protestation de Christine Moulin. Ceci s’expliquant par une autre différence, majeure : cette série est historique. Donc sérieuse, et chacun sait qu’à l’époque l’animal de compagnie n’accompagnait pas les enfants de milieu pauvre et urbain.

Catherine Cuenca manie le suspens aussi bien que ses devanciers, mais ce parti pris de sérieux historique gâche l’ensemble : d’abord, parce qu’on a trop l’impression de lire une leçon de vocabulaire lyonnais et de pittoresque (à croire qu’à Lyon, chez les ouvriers en soie on ne mangeait que des gratons et des bugnes…), et ensuite parce que cela n’est pas sérieux : la mentalité des personnages est présentée de façon totalement anachronique et l’écriture à la première personne ne tient pas : quand un personnage dit qu’il pose des écuelles « sur la planche en bois brut dressée sur tréteaux qui nous sert de table, », on entend le pédagogue qui fait une leçon sur le mobilier, mais pas le narrateur. Enfin, ce n’est pas en utilisant systématiquement des mots archaïques qu’on rend la vérité d’une époque : voir la catastrophe qu’est, à mon avis, la série des Colombes du Roi-Soleil.

C’est tout le problème du roman historique : comment faire en sorte qu’un jeune lecteur s’identifie à un personnage qui lui est trop étranger ? Première réponse : si on se pose la question, alors il faut éviter le roman historique. Deuxième réponse : on n’est pas obligé d’user toujours de la première personne (voir la réussite de l’Orphelin des Lumières). Troisième réponse : si on tient absolument à écrire à la première personne et qu’on n’est pas un vrai écrivain ni un vrai historien, le voyage dans le temps est une solution. Une autre série de Catherine Cuenca montre qu’on peut proposer ainsi un héros proche situé dans un univers lointain.

Appel aux auteurs : pitié ; arrêtez la narration à la première personne dans les romans historiques, à moins d’être Chantal Thomas – qui, elle, n’essaie pas d’imiter le langage archaïque mais introduit dans son style une souplesse ancienne.

La Double Vie de Cassiel Roadnight

La Double Vie de Cassiel Roadnight
Jenny Valentine
L’école des loisirs, 2013

 

Par Anne-Marie Mercier

Dans un foyer ladoublevied’accueil pour adolescents à la rue, Chap qui refuse de donner son nom est reconnu comme étant Cassiel, un adolescent disparu deux ans plus tôt. Il joue le jeu pour échapper à ceux qui le poursuivent et peut-être faire l’expérience d’un foyer, d’un confort dont il a toujours manqué. Jenny Valentine explore le versant psychologique de l’usurpation d’identité, de façon un peu lourde : les cas de conscience de Chap sont répétitifs et entravent la dynamique du récit ; cependant, ils ont le mérite de dire de façon insistante au lecteur que tout cela va mal finir, avant que le personnage ne découvre que le foyer aimant qu’il a cru trouver (un peu invraisemblable, mais bon) s’avère être un piège. Dans cette histoire à laquelle j’ai eu du mal à croire, je retiens un très beau portrait de grand père non éducateur, une critique acerbe des services sociaux et une belle réutilisation du vieux thème de la « reconnaissance » cher au théâtre classique et au roman populaire.

Véra veut la vérité, Dora demande des détails

Véra veut la vérité, Dora demande des détails
Nancy Huston
L’école des loisirs (Mouche), 2013

Quand la littérature dit le vrai

Par Anne-Marie Mercier

veraL’école des loisirs réédite deux petites merveilles (surtout la première) de philosophie à hauteur d’enfant.

Pourquoi les fleurs et les oiseaux doivent-ils mourir ? Où vont les gens quand ils sont morts ? Telles sont les questions que pose Véra à ses parents, et leurs réponses, parfois embarrassées, la satisfont en partie, jusqu’au moment où la formule « c’est la vie » la révolte et où elle force son père a décrire ce qu’il pense être la « vie » après la mort, sans fable ni religion.

Qu’est-ce que l’hérédité ? C’est la question que pose Dora qui n’aime pas aller à la piscine parce que ses parents lui ont transmis leur horreur de l’eau et qui rencontre Roberta qui a des yeux de deux couleurs différentes. L’histoire se poursuit en conte à fin heureuse, où tout s’arrange après des épreuves, de façon sympathique mais pas très… véridique.

En compagnie des ours : douze histoires en attendant le printemps

En compagnie des ours : douze histoires en attendant le printemps
Alex Cousseau
Rouergue, 2014

Allez les ours, c’est  le printemps !

Par Anne-Marie Mercier

Alex Couourscompagniesseau aime mettre des ours dans ses histoires (voir l’excellent Je suis le chapeau, Rouergue, 2009, récit d’aventures très original). Ici, les histoires sont plus courtes et encore plus fantaisistes. Un ours qui avale un téléphone, un ours qui nage avec des bottes, un ours qui devient facteur, un autre qui a honte de ses poils… On ne résumera pas ces histoires, non seulement parce que ce serait trop long (il y en a bien douze), mais aussi parce qu’elles sont si fantaisistes et pleines de détails hilarants ou charmants qu’on ne peut les réduire à une trame.

je-suis-le-chapeauPour donner une idée, voici le début de « l’ours qui avait pour voisin un caméléon » :

« Il était une fois un jeune ours, Yvon, qui avait pour voisin un caméléon, Bobby. Normalement, tous les caméléons s’appellent Léon. Sauf Bobby, qui s’appelait Bobby. Normalement, tous les caméléons changent de couleur pour passer inaperçus. Sauf Bobby, qui portait un complet veston et une valise en peau de renard.

Bobby était vendeur. Vendeur de pluie. Ce jour là (c’était un lundi), il se rendit chez son voisin Yvon avec sa valise remplie de pluie. »

Je vous laisse découvrir la suite : elle est drolatique, tragique, … politique. Tout cela en cinq pages. Chapeau !

Mingus

Mingus
Keto von Waberer
Traduit (allemand) par Jaqueline Chambon
Rouergue (epik), 2015

Pouvoir animal

par Anne-Marie Mercier

MingusUn monde futur sans animaux, dominé par un «  Präsi » éternel qui se dégrade de clonage en clonage (souvenir de Jodorowski et Moebius ?) et par une aristocratie qui profite de la misère du peuple ; un savant fou (mais peut-être pas tant que cela), sa créature (une chimère, mi homme-mi lion) et sa captive et future victime (une belle aristo qui tomera bien sûr amoureuse de l’homme lion), une secte masculine, une autre féminine, des religions, des guerres, un trésor enfoui, des poursuites… Il y a une multitude d’ingrédients dans ce roman, et des personnages secondaires attachants et originaux mais son charme principal réside dans le personnage de la chimère, Mingus, dans son langage, dans les chapitres où il prend le rôle du narrateur, et dans son évolution : Mingus grandit, apprend, comprend, et sent. Sa voix porte le récit et lui donne une allure particulière, à la fois naïve et brutale.

Quand je dessine, je peux dépasser

couvquandjedessineA voir dans notre page actualités : A la suite des événements du 7 janvier dernier, Actes Sud Junior, Hélium, Le Rouergue Jeunesse et Thierry Magnier  publient un ouvrage collectif d’illustrations destiné aux enfants.

Baptisé Quand je dessine, je peux dépasser, l’ouvrage réunit 50 illustrateurs autour du thème “Le dessin, c’est la liberté”

Le Voyage dans le temps de la famille Boyau

Le Voyage dans le temps de la famille Boyau. Un roman à lire et à jouer
Yves Grevet et Julien Meyer (illustrations)
Syros, 2014

Le passé est un jeu comme un autre

Par Matthieu Freyheit

Le Voyage dans le temps de la famille BoyauL’auteur reprend ici les codes du livre-jeu et, en sous-main également, ceux plus discrets du cahier de vacances auquel Le Voyage dans le temps de la famille Boyau s’assimile parfois davantage. Tutoyé dès les premières lignes, le lecteur est pris à partie par Victor, douze ans, fils d’un inventeur et d’une historienne. Victor, enfant typique du début du quatrième millénaire. Victor toujours, donc le père décide d’emmener sa famille dans un voyage interdit vers un passé mystérieux de l’humanité : le 21e siècle. Le voyage proposé par Yves Grevet a l’intérêt de mettre le lecteur en relation avec son propre passé récent (saura-t-il reconnaître les ancêtres de son téléphone bien-aimé ?), mais aussi d’engager l’idée qu’il appartient lui-même à un présent qui passera bientôt au rang de passé explorable, d’Histoire. Déjà dépassé, le 21e siècle ? Une leçon de relativisation, donc, diluée dans une succession de jeux, de codes, de rébus à déchiffrer, d’indices à découvrir qui mettent constamment le lecteur-joueur en rapport avec les différentes temporalités qui l’entourent, avec lesquelles il dialogue parfois sans en avoir conscience. Les illustrations elles-mêmes ne cherchent pas une quelconque poésie mais se mettent au service du jeu et de la redécouverte de son propre univers. Un voyage qui se prête, sur un mode ludique, à l’introduction de motifs complexes, et pourquoi pas au récit d’un certain Huron venu en France…