Desperado

Desperado
Ole Könnecke
L’école des loisirs, 2021

Sur le chemin. de l’école…

Par Anne-Marie Mercier

« Tous les matins, Roy va à l’école avec son cheval Desperado. Maman et papa restent à la maison car ils ont beaucoup de travail. »

C’est avec ces affirmations étonnantes que commence l’album, et on voit en effet esquissée au crayon et à peine colorée, l’image d’un tout petit garçon coiffé d’un chapeau de cow-boy sur un grand cheval dans un décor de Far-West. La double page suivante le montre jouant avec d’autres enfants tandis qu’une maitresse habillée à la manière des femmes de pionniers leur sert un goûter. Un matin… catastrophe ! lorsqu’il arrive, l’école est détruite et la maitresse a été enlevée par la bande de Barbe Noire, un bandit qui veut se marier avec la maîtresse. Grace au courage de Roy et au talent de Desperado (le cheval) pour creuser des tunnels, les bandits sont défaits et tout finit bien.
Les dessins très simples, la reprise de clichés de films d’aventure, l’absence de couleurs, donnent une allure onirique à ce récit très fantaisiste et comique. De quoi poétiser ainsi le quotidien de l’école et nourrir la rêverie de ceux qui auraient été bercés par des légendes du Far-West. Il demeure une question sur la manière dont cet album peut être reçu par des enfants d’aujourd’hui : cet univers fait-il encore partie de leur imaginaire ?

Papoulpe

Papoulpe
Emile jadoul
L’école des loisirs (Pastel), 2021

Super papa

Par Anne-Marie Mercier

Le poulpe est à la mode : on apprend des choses merveilleuses sur le nombre de ses cerveaux (9, dit-on), en plus de ses tentacules, ou plutôt « bras » (8) et il fait des jaloux. Emile Jadoul a propulsé un papa dans cette condition et remplit ainsi le rêve de nombreuses personnes multitâches qui aimeraient avoir plus que deux bras (et qu’un cerveau sans doute).
À peine sorti du bureau, Papoulpe va chercher ses enfants (3) à l’école, il leur fait prendre un bain (« encore ! » disent-ils, grognons), il les fait diner et abandonner leur tablette, doudou, etc. pour cela. Il prend lui-même son bain, non sans être dérangé plusieurs fois, et les envoie au lit. Enfin, il accepte de raconter une histoire malgré son épuisement, et de répondre à une énième question (« tu nous aime aussi très fort ? »), tout cela avec amour.
C’est donc une soirée ordinaire de « parent isolé » qui est décrite : pas besoin d’être un poulpe, mais il faut de l’amour, de l’énergie et de la patience. Tout le monde le reconnaitra avec ses 8 bras et son sourire craquant : cadeau idéal à offrir pour la fête des pères ?
Tout cela est conté avec l’art d’Emile Jadoul, l’auteur de Calin expres (un papa pressé), un bisou tout là-haut (un gand papa), Les Mains de papa, etc (voir les présentations sur le site de l’éditeur) : dessin sobre, expressions vraies, belles histoires du quotidien.

L’Incroyable bibliothèque Almayer

L’Incroyable bibliothèque Almayer
Philippe Debongnie, Cyndia Izzarelli, et…
À pas de loups, 2020

 

Pension pour êtres de fiction

Par Anne-Marie Mercier

Cet album de format moyen est tiré du grand projet de la pension Almayer, autour des images du graphiste belge Philippe Debongnie. Il a collecté toute une série de portraits photographiques anciens, et a remplacé leurs têtes humaines par celles d’animaux. La rigidité du portrait ancien et l’allure digne de ces animaux en posture dressée et en costumes raides leur donne un air nostalgique particulier. Les vêtements ont été coloriés par des collages aux motifs colorés (papiers peints, impressions anciennes) ou repeints. L’ensemble est chatoyant et la mélancolie des ‘visages’ est compensée par le raffinement des couleurs.
Divers auteurs ont proposé de courtes histoires pour accompagner ces portraits dans une version pour adultes, mais aussi des musiques. Dans cette édition pour la jeunesse, on a fait appel à des auteurs bien connus dans ce secteur comme  Annie Agopian, Marie Chartres, Marie Colot, Anne Cortey, Alex Cousseau, Rapahële Frier, Anne Loyer, Carl Norac, Cécile Roumiguière, Marie Warnant et Cathy Ytac. Cyndia Izzarelli a elle aussi illustré de ses mots plusieurs portraits.
Les histoires racontées ici sont souvent étranges, parfois loufoques, ou un peu effrayantes, révélant comment le personnage est arrivé dans la pension, ce qu’il y a fait, comment il en est parti, ou non. Cela fait une belle galerie inclassable et poétique. Elles se recoupent, avec le retour de personnages, l’allusion à des pièces de la pension, à des chambres, créant  tout un univers organisé par des  thèmes : Amour, Courage, Passion, Rêve, Voyage…

 

Le Projet

Le Pays des Chintiens : Les Îles

Le Pays des Chintiens : Les Îles
Anne Brouillard
L’école des loisirs, Pastel, 2019

Du rififi sous les mers

Par Anne-Marie Mercier

Les plus beaux voyages sont sans doute ceux où l’on n’arrive pas à destination. C’est du moins le constat que pourraient faire Killiok et Véronika, les corbeaux Kwè et Kwé, le Chat Mystère, et Suzy le cheval : ils quittent le Pays Comici – on a une carte pour se situer, c’est au sud et ça ressemble à notre monde car les animaux ne parlent pas, ne sont pas admis à table, et marchent à quatre pattes – pour assister à un spectacle de Vari Tchésou, leur ami magicien à bord d’un bateau de croisière qui se rend au Pays des Iles en passant par le Pays Noyé. On n’arrivera pas aux Îles, arrêté et détourné à la fois par les farces des bébés mousses et par un complot ourdi par les nuisibles.
Autant dire, en résumé, qu’on retrouve tout l’univers étrange du pays des Chintiens, avec en plus une aventure maritime, l’exploration d’un bateau de croisière luxueux (avec une vue en coupe), l’essai d’un appareil amphibie créé par le chat mystère, la recherche à travers la ville de Javili d’un savant détenant le secret de produits dangereux convoités par les nuisibles.

Si Javili du Pays Comici ressemble à une petite ville de Bretagne, le Pays Noyé ressemble à Venise : la ville a été submergée par la montée des eaux et ses habitants se sont adaptés, ils ont appris à vivre sous l’eau en calfeutrant l’intérieur de leurs maisons pour rester au sec et se déplaçant en scaphandre dans les rues, ravis d’être enfin débarrassés des touristes.
Nous sommes embarqués dans une invitation au voyage et à l’aventure. Anne Brouillard excelle dans la représentation des vagues et de scènes nocturnes ou sous-marines, mais aussi dans l’enchainement de vignettes découpant des scènes d’action sans parole.

Mayday, Mayday !

Mayday, Mayday !
Cristina Spanó
Rouergue, 2021

À l’abordage, mille sabords !

Par Anne-Marie Mercier

Avec ce titre qui reprend la fameuse formule d’alerte tirée dit-on du français « m’aidez » et signifiant un appel au secours, on pourrait s’attendre à une histoire tragique ou inquiétante, mais du début à la fin on est en pleine loufoquerie et c’est la fantaisie qui domine.
Dans une galaxie très très lointaine, dans très très longtemps… il y a un gigantesque vaisseau spatial qui ressemble à une figurine à découper, ou à un bateau à aubes dessiné par un enfant, et une tour de contrôle qui évoque aussi bien un castelet qu’une boite à chaussure. Quant aux personnages, ils sont de formes et de couleurs diverses, souvent plus proches de barba papas ou d’animaux destructurés que d’humanoïdes.
La tour de contrôle voit arriver un ennemi possible et tente d’alerter le vaisseau en lançant de tonitruants « Mayday, Mayday ! » dans chaque pièce du vaisseau qu’elle observe par ses caméras de surveillance. Rien à faire ; les occupants sont trop occupés à danser dans la salle des fêtes, à lire dans la bibliothèque, à s’embrasser sur un banc, à pêcher dans l’espace, à papoter au bar, se baigner dans la piscine…
Lorsque les petits hommes armés du vaisseau ennemi débarquent, une expression de panique s’affiche sur les visages des danseurs, expression qui se modifie sur les pages successives qui semblent se répéter mais montrent des variations, notamment avec le fait que les visiteurs lâchent leurs armes pour se joindre à la fête.
C’est gai, coloré, inventif (on aimerait voyager dans ce grand vaisseau où tout semble organisé pour des plaisirs de toutes sortes), et cela met un peu d’humour dans les genre parfois trop sérieux des aventures intergalactiques, nouveaux westerns pour notre époque.

King et Kong

King et Kong
Alex Cousseau
Rouergue (Dacodac), 2020

King et Kong se font livrer un cousin
Alex Cousseau
Rouergue (Dacodac), 2021

Loufoqueries en série

Par Anne-Marie Mercier

King et Kong sont des pandas, ils sont jumeaux mais très différents : King se prétend l’ainé et veut avoir toujours raison. Kong est un malin et le laisse dire… pour finir par manger tous les spaghettis pendant que King est occupé à pérorer. Ils jouent au… ping-pong. Ils s’enfuient devant les fourmis, dévorent des pizzas, commandent un frigo, se disputent. Une dispute plus forte est l’occasion de l’aventure de ce premier volume : Kong, lassé, s’en va, sans dire où il va.
Les tentatives pour communiquer (ils achètent certes chacun de leur côté un portable, mais comment faire quand on n’a pas le numéro de l’autre ?) sont très cocasses et ces pandas sont décidément très attachants.

On les retrouve dans un volume qui vient de paraitre : King et Kong se font livrer un cousin. Le cousin commandé sur internet aurait dû être un coussin, mais c’est un petit ours polaire qui  arrive chez eux par la poste : vous suivez ?
La question du sort de ce petit réfugié climatique, caractériel de surcroît (il est « bipolaire », nous dit-on), plonge les deux jumeaux et leurs amis dans de graves réflexions et de curieuses solutions où interviennent des loutres, des fourmis, la poste encore…
Inventivité verbale, cocasserie des situations, piquant des dialogues, jeux permanents entre le vraisemblable et le délirant, ces petits livres sont une fête. Alex Cousseau est décidément aussi talentueux dans la veine de l’absurde pour les petits lecteurs que dans celle du roman sérieux pour adolescents.

Rosie court toujours

Rosie court toujours
Marika Maijala
Traduit (finnois) par Lauriane Renquet
Hélium, 2021

Cours plus vite, …elle a filé

Par Anne-Marie Mercier

Cet album surprenant au grand format allongé, nous vient de Finlande. C’est un petit bolide. Il marque, par une impression de vitesse et d’espace dévoré. Traitées en pastels gras appliqués à grands traits, saturées de couleurs, imitant un style enfantin, elles nous font suivre un lévrier de course, nommé Rosie.
On la voit d’abord dans ses compétitions, puis au repos dans sa cage, puis échappée et cherchant un endroit pour vivre : elle traverse une ville puis une autre, découvre la mer… Après plusieurs espoirs déçus (la maison et le jardin d’une vieille dame ? un cirque ? une petite fille dans une voiture ?), elle trouve la vraie liberté, celle de courir avec d’autres chiens, dans un jardin «public» c’est-à-dire qui n’appartient à personne, comme elle désormais.

C’est un album où l’air circule, où on sent l’odeur de l’herbe et de la mer: un bel espace de liberté et un plaidoyer pour elle.

Mon Père est un super-héros

Mon Père est un super-héros
Arnaud Cathrine, Charles Berberian
De La Martinière jeunesse, 2020

« Moi, mon père… »

Par Anne-Marie Mercier

Achevé en aout 2019, cet album semble avoir été écrit un an plus tard tant il fait l’éloge d’une figure de héros magnifiée en 2020 et 2021 : le médecin. Plus précisément, c’est un chirurgien qui est présenté, tout auréolé de gloire et de sacrifice.
Sous une allure enfantine, à travers un dialogue entre deux enfants qui sont en compétition sur le thème du « moi mon père… », c’est plus un témoignage sur la vie de l’enfant avec ce père (et le couple qu’il forme avec sa femme), sur l’admiration qu’il éprouve pour lui, son inquiétude devant sa fatigue et ses soucis, son désir de lui ressembler et la peur de ne pas être à la hauteur de ce modèle écrasant.
La fin de l’album est  intéressante par la réponse apportée à ce défi : l’enfant affirme qu’il choisira une voie autre : non pas être super-normal comme le lui conseille sa mère, mais créer, étonner et surtout être… super-soi.
Si le thème du prestige du chirurgien n’a rien de bien renversant, la présentation du regard enfantin porté sur la profession d’un parent est intéressante : fantasmes, incompréhensions, projections.
Le rouge (sanglant ? ) de la couverture est adouci à l’intérieur par des bleus doux ;  l’humour des dessins accompagne le ton de cette histoire grave et légère.

Memento Mori

Memento Mori
Conce Codina, Aurore Petit
Rouergue, 2021

Mourir, mais avant… vivre!

Par Anne-Marie Mercier

Il faut bien une formule latine pour faire passer le sujet, peu abordé de manière frontale en littérature de jeunesse. « Memento Mori » : Souviens-toi que tu vas mourir, quelle injonction pour un enfant, dira-t-on. Pourtant, et c’est ce que cet album met en scène, ils sont les premiers à se questionner sur la mort et à demander des réponses à des adultes qui bien souvent les éludent.

De la sortie de l’école à son coucher, un jeune enfant interroge : « qu’est-ce qui peut mourir ? », « est-ce que tout ce qui vit meurt ? », « qui meurt », « de quoi on meurt », « ils vont où les gens quand ils meurent ? ».

Certaines questions suscitent des réponses brèves et simples, d’autres plus détaillées (par exemple comment sont mortes des femmes célèbres : Blanche-Neige, Le Petit Chaperon rouge, Marie-Antoinette, la maman de Bambi… (que des femmes, tiens, sauf le dernier de la liste, Dracula !). Certaines, plus complexes, se déploient sur deux doubles pages : la question « c’est comment d’être mort ? » est répétée et les réponses possibles se succèdent, prudentes, intéressantes, imaginantes.
Loin d’être un album sombre, c’est un livre lumineux, saturé de couleurs, qui se termine en s’ouvrant sur la vie, «  Vivre ! » s’étalant en grandes majuscules, avec des taches colorées,  autour d’un enfant qui, au matin, ouvre ses volets sur le blanc de la page.

C’est un beau parcours, philosophique, naturaliste, littéraire et même historique (avec une mention des personnes qui « finissent » au Panthéon).

D’or et d’oreillers

D’or et d’oreillers
Flore Vesco
L’école des loisirs (medium+), 2021

Littérature érotique pour la jeunesse? La Princesse au petit pois revisitée

Par Anne-Marie Mercier

Si vous faites partie de ceux (ou de celles) qui se sont demandé comment la Princesse au petit pois avait patienté pendant sa terrible insomnie (pour ceux qui ne connaissent pas ce conte d’Andersen, voir ici ), ce livre apporte une réponse, et même plusieurs car l’héroïne passe plusieurs nuits dans le château du prince où elle doit répondre à plusieurs défis.
Les liens avec le conte sont multiples. On les devine dès la couverture, magnifique, de Mayalen Goust – je la mets en grand format, pour que vous puissiez voir l’ombre noire au-dessus de la belle, et le motif inquiétant du papier peint. Comme dans le conte, la mère du prince joue un rôle, mais elle est morte depuis bien longtemps… Les meubles du château, mais aussi les murs, les objets, s’animent au fur et à mesure que l’héroïne commence à percer les mystères.
Je ne donne pas le nom de celle-ci, car ce serait divulgâcher l’histoire qui commence avec un premier suspens, très léger : laquelle des trois jeunes filles sera l’élue ? La belle et fière, la moins belle et bonne, la fragile et blonde ? ou une autre encore ? Les suspens suivants sont de plus en plus inquiétants et sombres, tandis que le lien qui unit la belle et son prince se fait de plus en plus fort et même torride. Flore Vesco parvient à revisiter ce conte en le chargeant de sensualité sans être trop explicite, tout en donnant une place importante à la jouissance, qu’elle soit fantasmée ou vécue ; les éditeurs l’ont classé prudemment dans la collection « medium + » (au-delà de 13 ans) et on ne peut que conseiller aux enseignants qui voudraient le faire lire à leurs élèves de le lire eux-mêmes auparavant (conseil qui vaut pour tout livre, bien sûr).
Le livre est envoutant, charmant, parfaitement bien écrit, et même avec une certaine recherche et des trouvailles d’expressions. Flore Vesco a reçu, pour L’Estrange aventure de Mirella, son roman précédent (l’école des loisirs, 2019), de nombreux prix (Vendredi, Imaginales, Sorcières, La voix des blogs) ; nul doute que celui-ci trouvera le même écho.