Kiki en promenade

Kiki en promenade
Marie Mirgaine
Les fourmis rouges, 2019

Les failles du quotidien : à quoi expose le fait de promener son chien?

Par Anne-Marie Mercier

Un homme promène son chien. Il se déplace de la gauche vers la droite, avec constance, sur le fond blanc de la page, son chien derrière lui, sans un regard en arrière. S’il s’était retourné, il aurait vu son chien enlevé par un aigle, l’aigle chassé par un tigre. Après le tigre, au bout de la laisse, ce sont une chauve-souris, un renard, une pieuvre, une mouche, un serpent… jusqu’au moment où le chien tombe du ciel (lâché enfin par l’aigle ?) pour reprendre sa place au bout de la laisse juste avant le retour à la maison.

Fantaisie d’un imaginaire de Chien ou conte en randonnée qui transforme le banal en merveille ? il demeure que c’est une superbe variation graphique alliant diverses techniques  pour des effets de couleurs et de matières très subtils. (voir sur le site de l’artiste)

Les promeneurs d’animaux de ces temps confinés se rendent-ils compte de ce qu’ils mènent derrière eux ?

Le Lapin qui ne disait rien

Le Lapin qui ne disait rien
Bruno Gibert
Sarbacane, 2019

Lapin, super star

Par Anne-Marie Mercier

Le lapin est un personnage essentiel dans l’album pour enfants (voir Le Livre pour enfants de Christophe Honoré qui écrit : « les lapins ont gagné »), et pourtant, qu’en sait-on, à part qu’il a de grandes oreilles ?
La liste des cris d’animaux est un classique des jeux sonores avec les enfants ; on les retrouve dans quelques livres, où les sons sont souvent figurés plastiquement de façon intéressante (voir Histoire de la petite dame qui aimait le bruit, de Val Teal, illustré par Robert Lawson). Mais on se demande rarement quels animaux ne figurent pas par leurs cris, et parmi eux il y a… le lapin.
Cet album montre des animaux à plumes et à poil, certains très bruyants et d’autres plus discrets, tout à coup inquiets du silence de leur camarade, tout seul silencieux dans sa cage. Ils décident de l’emmener voir un médecin spécialiste pour les enfants muets et l’on constate que le lapin ne parle pas, mais qu’il écrit. Stupeur, célébrité, il devient un écrivain renommé. Mais d’où lui viennent toutes ses idées ? pour le savoir, il suffit de se souvenir que, s’il ne parle pas, il a de grandes oreilles.
Les illustrations sont aussi cocasses et bruyantes (ou silencieuses) que le texte. Un régal.

Histoire de la petite dame qui aimait le bruit

 

L’Imagier des couleurs de la nature

L’Imagier des couleurs de la nature
Pascale Estellon
Les grandes personnes, 2020

Jaune comme… une branche de mimosa ou une poire ?

Par Anne-Marie Mercier

« Rouge comme… », « orange comme… », jusqu’au noir et blanc en passant par le vert et le bleu, les couleurs sont déclinées dans ce grand album à rabats à travers la forme de l’imagier : une page donne de 4 à 9 nuances de la couleur dans des disques de tailles différentes. Ces planètes de couleur sont déclinées dans des nuances aux jolis noms, comme, pour le rouge, vermillon, rubis, magenta, garance, etc.
Face à cette page de nuancier on trouve quatre pages d’images sur fond blanc qui déclinent les mêmes nuances de la couleur : oiseau, fruits, fleurs, cailloux. Ces vignettes figurent en quasi monochromes, avec quelques rehauts de noir, de blancs ou de bruns qui leur donnent du luisant et du relief, et des touches de vert qui nous rappellent constamment que l’on est dans le monde naturel : branches, feuilles, , tiges.
Ces pages proposent un bel apprentissage des mots, des choses et des nuances.

Pascale Estellon a publié chez les grandes personnes un beau Cahier pour apprendre à colorier autrement (2013)

Cahier pour apprendre à colorier autrement

 

Une Maman c’est comme une maison

Une Maman c’est comme une maison
Aurore Petit
Les Fourmis rouges, 2019

 

Tout est bon dans la maman

Par Anne-Marie Mercier

Construit comme une litanie religieuse, l’album égrène à chaque page la formule « une maman c’est comme… » suivie d’un autre substantif, ou parfois avec des variations longues (« une maman c’est comme la lune dans la nuit ») ou brèves (« une maman c’est doux »). De la période qui précède la naissance (où la mère est une maison, un véhicule), à la naissance (où elle est un nid, une fontaine…) jusqu’à l’âge où l’enfant se déplace seul (elle est alors une barrière, une cachette…)
Dans toutes ces situations on a le point de vue très utilitaire d’un enfant qui voit tout ce que sa mère lui apporte, et en profite… jusqu’au moment où il s’en éloigne, comme on s’éloigne de la maison pour gagner son autonomie. C’est un rappel sans doute salutaire aux mères trop dévouées : même très entouré, un enfant doit pouvoir s’éloigner. La mère apparait comme une présence constante, efficace dans les jeux comme dans les souffrances, l’enfant en profite et c’est tant mieux.

Cette leçon et cette belle évidence sont portées par des images aux couleurs flashy, au dessin simple et parfaitement lisible, images de stabilité et de bonheur. Chaque pièce de la maison, chaque paysage apparait comme un prototype du genre où la mère et l’enfant, mais aussi les amies et surtout le père (bien présent dans certaines pages, participant aux travaux de la maison et aux repas) entourent l’enfant. C’est une célébration tonique des relations que l’enfant tisse dans ses toutes premières années, et un bel album sous une jaquette qui se déplie… comme une affiche.

 

 

 

Hunger Games : La ballade du serpent et de l’oiseau chanteur

Hunger Games : La ballade du serpent et de l’oiseau chanteur
Suzanne Collins
PKJ, 2020

« Cria Cuervos y te sacaràn los ojos » ;
ou : ceci n’est pas un livre pour la jeunesse

Par Anne-Marie Mercier

Mais à quoi sert la loi de juillet 49 ? elle interdit de « présenter sous un jour favorable le banditisme, le mensonge, le vol, […] ou tous actes qualifiés crimes ou délits ou de nature à démoraliser l’enfance ou la jeunesse ou à inspirer ou entretenir des préjugés ethniques ou sexistes ». Si ces deux défauts (sexisme ou racisme) sont épargnés au personnage principal de cette histoire, il accumule tous les autres, et même pire : assassinat, délation, hypocrisie, et trahison sont à ajouter au palmarès – il tuerait sa grand-mère bien aimée et prostituerait sa cousine s’il le fallait (je crois qu’il a fait  le deuxième, mais sans se salir les mains – l’auteur non plus ne se salit pas les mains par parenthèse, comprend qui veut, du moins au début du roman) .
Le jeune Coriolanus est a priori sympathique, comme tous les héros : orphelin, élevé par sa grand-mère (qu’il adore), et sa cousine (idem), il est mignon, très intelligent, volontaire, et il est certain d’avoir un grand destin, du fait de ses origines : il est le dernier descendant d’une lignée d’aristocrates de Panem, les Snow (tiens, ça rappelle Le Trône de fer). Panem vient de remporter la guerre contre les districts et d’établir les « jeux de la faim » pour rappeler cela aux vaincus. Tout le monde plus ou moins a entendu parler de cette dystopie et de ces jeux, je n’y reviendrai pas, et on sait que la lutte pour la vie y est terrible.
Coriolanus lutte aussi, non tant pour sa vie que pour sa place dans la société ; il est prêt à tout pour récupérer la place qui lui est due selon lui (tout en haut) sans en être tout à fait conscient ; toutes ses hésitations morales tournent vite court face à la nécessité, et se transforment en faux prétextes. Il est un vrai « salaud » au sens sartrien du terme (je suis allée jusqu’au bout du roman pour voir irait l’auteur (enfin, jusqu’où elle amènerait son personnage) et j’ai eu la réponse : très loin. Plus encore que tout cela, c’est la « banalité du mal » qu’il incarne qui est gênante.

D’où ma gêne et mon envie de ne pas recommander ce livre pour de jeunes lecteurs (ou lectrices) travaillés par l’identification, bien qu’il soit plein d’action et de retournements rapides, malin enfin. L’auteur est aussi habile : elle emporte son lecteur dans un jeu de faux-semblants, couverts de quelques voiles bien pensants où le bien et le mal deviennent flous jusqu’au dénouement et à la tombée des masques.
Pour de jeunes adultes, pourquoi pas, mais que fait la mention de la loi de 49 en page de garde ?

 

 

 

Cyril et Pat

Cyril et Pat
Emily Gravett
Traduit (anglais) par Rosalind Elland Goldsmith
Kaléidoscope, 2018 (MacMillan children’s Books 2018)

 Tu ne vois pas ?

Par Chantal Magne-Ville

Encore une histoire d’amitié impossible, direz-vous ? Eh bien oui, mais revisitée par l’humour d’Emily Gravett, qui peint la rencontre d’un écureuil avec…un rat, dont, dès les premières pages, elle s’amuse à souligner l’incroyable ressemblance. Ce qui explique que Cyril, pauvre écureuil esseulé dans son parc anglais, peine à se rendre à l’évidence, puisqu’il a enfin quelqu’un avec qui jouer.
Pourtant ses voisins, pigeons, canards, et oies,  s’emploient à le mettre en garde : « Enfin, Cyril, tu ne vois pas ? Ton ami n’est autre qu’un…. ». Mais totalement aveuglé, Cyril achève toujours la phrase avec ses propres qualificatifs, tous plus généreux les uns que les autres : « écureuil, tout comme moi ! » ou « pur génie !», « esprit généreux !», ou « écureuil très malin ! ». C’est finalement un petit garçon venu lui donner des cacahuètes qui prononce le mot fatal : « un rat », à partir duquel la réalité s’impose ; fini de jouer à cache-cache, d’effrayer les pigeons, ou de fuir le chien, et… retour aux tourments de la solitude. Les jeux qui étaient amusants deviennent risqués quand on est seul, ses voisins n’hésitant plus à l’agresser.
La structure du livre joue sur des effets dilatoires, la réponse aux phrases interrompues nécessitant de tourner la page, pour une surprise et un plaisir toujours renouvelés. Le texte s’efforce de rimer : « Pour être amis, c’est évident, vous êtes trop différents !» ; le mot « rat » résonne avec « malfrat », laissant ressurgir tous les stéréotypes sur le rongeur.
Emily Gravett  montre le rat comme un voleur, un morceau de pain dérobé aux canards caché dans le dos, ou se défaisant difficilement d’un chewing-gum. La mimique des personnages est toujours très expressive, comme la hargne du chien sur le point d’attraper l’écureuil, hargne qui se mue en terreur face à l’armée des rats.
Le lecteur est emporté par le dynamisme des images, qui occupent souvent la double page, s’amusant à suivre le parcours des protagonistes retracé en pointillés de couleur lorsque le chien les course. Les pages très colorées du début s’obscurcissent quand, une fois seul, l’écureuil poursuivi se retrouve dans les bas fonds où règnent les rats. Mais partout de petites touches d’humour évitent de dramatiser : les boutiques ont des noms amusants « Le piège à rats », ou « Drôle d’ami », le chien agresseur, à la fin, promène des rats dans un patin à roulettes…
La double page d’introduction se retrouve à l’identique pour clore le récit, mais transfigurée par la nuance rosée de l’amitié retrouvée.

Une lecture aussi réjouissante qu’instructive !…

 

 

Le Noël de Rosetta

Le Noël de Rosetta
Nathalie Tuleff, Guillaume Lucas et Janna Baibatyrova (ill.)
Trois petits points, 2020

Mon beau sapin… du monde d’avant

Par Anne-Marie Mercier

Les éditions Trois petits points, spécialisées dans les livres audio, proposent avec Le Noël de Rosetta un album très coloré (malgré son thème), superbement illustré, avec un joli conte de Noël :
« Le royaume de Rosetta est tout gris. Il paraît qu’avant, la vie y était pleine de couleurs et de musique, surtout à Noël. Rosetta rêve de vivre cette fête. Son copain Lucien a envie de lui faire une surprise. Au son des hautbois, piano, sonnette hollandaise, noix de coco, ocean drum, tambourin, cor anglais, grelots, flûte irlandaise, il part en quête d’un sapin ».

On retrouve les thématiques du conte : une quête, plusieurs rencontres d’animaux serviables et d’un géant aimable qui a oublié qui il était (on devine qu’il était le Père Noël), événements magiques… et retour chez soi avec la résolution du problème : grâce à l’opiniâtreté de Lucien et aux larmes de Rosetta (bon, c’est un peu « genré », mais c’est elle la princesse, lui est fils de fermiers), le monde tout gris reprend des couleurs et Rosetta aura un sapin pour Noël.
C’est aussi un récit dans la tradition de Noël : recherche de décors pour le sapin, rencontre d’un Père Noël (certes amnésique), voyage à dos de renne volant… et extraits de musiques de Noël, notamment avec un joli jeu de clochette pour le final qui joue le traditionnel « Kling Gloeckchen » (celui de l’album est plus joli !)
Il y a aussi quelques traits de fantaisie (Rosetta est une princesse qui et vit dans un château mais va à l’école, et elle a la peau noire). L’histoire est guidée par une orientation écologique bien de notre temps avec une réflexion sur ce qu’il faut pour faire un arbre et sur ce qui a pu causer leur disparition. On pourrait objecter que la magie qui résout tout cela est un peu facile (mais c’est un conte et il ne faut pas désespérer les enfants) .
C’est aussi un récit parfait pour les petits, avec des énumérations des fruits et légumes d’autrefois, des couleurs des saisons (il ne pousse plus que des salsibagas et des potinambours grisâtres et insipides !). Les voix sont très expressives (l’abeille, l’écureuil et le géant ont chacun leur style et leur intonation). Flûtes graciles, arpèges de piano, une musique paisible et pas trop envahissante accompagne le voyage de Lucien avec Saint-Saens, Weber, Bizet, des airs traditionnels et des compositions originales.

Livre de 32 pages et CD de 36 minutes. Dès 4 ans.

Écouter un extrait sur le site de l’éditeur

 

L’Herboriste de Hoteforais

L’Herboriste de Hoteforais
Nathalie Somers
Editions Didier jeunesse 2020

Tenaces graines d’espoir

 Par  Chantal Magne-Ville

Les graines, ce sont d’abord celles qu’Ywen, dix ans, porte toujours sur lui, dans une pochette brodée. Fabuleuses, elles contiennent tout le savoir-faire de Flore, sa mère, une herboriste reconnue. Tous deux vivent isolés au fond d’une forêt reculée, où vivent des espèces étranges comme Léno, le caléméon de compagnie du jeune garçon, un animal à fourrure qui change de couleur, ou les rorsses, montures à trois pattes aux sabots triangulaires.

L’aventure ne cesse de surprendre : au moment où Ywen découvre la moitié de sa maison incendiée et toutes les précieuses herbes saccagées, il apprend que sa mère a été enlevée par les soldats du Duc sans en comprendre la raison. Accompagné de deux voleuses, il mène l’enquête qui lui permettra de découvrir le passé de sa mère et aidera la plus jeune à retrouver ses origines : une histoire de reconnaissance somme toute classique pour une histoire qui cependant ne l’est pas, car ce sont les pouvoirs inouïs des plantes d’Ywen qui permettent presque toujours au héros et à ses compagnons de surmonter leurs difficultés.

Dès le début, le lecteur est plongé dans un univers de pure fantasy, avec l’éclosion de la fleur d’Evi qui peut redonner la vie. La créativité de l’auteur surprend, avec des animaux composites comme l’équibout, mixte d’écureuil et de hibou ou la zoopipelette, plante qui ne pousse que tous les dix ans et permet de parler aux animaux pendant quelques instants.

Une quinzaine de planches délicatement illustrées, accompagnées de définitions précises, aident le jeune lecteur à ne pas se perdre dans ce monde surprenant où les humains également  peuvent avoir un aspect étrange, à l’image des créatures des bois à la peau d’écorce, qui souffrent de la déforestation voulue par Iram, le ministre du Duc, qui  a besoin de bois pour construire des bateaux en vue d’une guerre contre les Outremer.

Si les rebondissements nombreux tiennent en haleine, le ton est léger, quasi enfantin, soutenant un récit mené sur un rythme qui réjouira les lecteurs dès 9 ans, alors que des problématiques plus sérieuses comme l’écologie sont abordées au passage.

La Dernière Abeille

La Dernière Abeille
Bren Macdibble
Traduit (anglais) par Valérie Le Plouhinec
Hélium, 2020

 Les problématiques du monde d’après

Par  Chantal Magne-Ville

C’est une histoire teintée de science-fiction que celle de Pivoine, à peine dix ans, qui vit dans une cabane avec son papy et sa sœur, heureux malgré leur dénuement. Elle aspire à devenir « abeille » dans un monde où les abeilles ont disparu. Ce sont les jeunes enfants qui  pollinisent les arbres fruitiers, tâche difficile et dangereuse, mais rémunérée, réservée à ceux qui remplissent les critères de légèreté et de soin.

La mère de Pivoine partie travailler chez les Urbains, les « Urbs », a laissé ses filles et son vieux père survivre tant bien que mal dans cette campagne. Un jour, elle revient avec un nouvel homme dont elle attend un enfant, pour arracher Pivoine à cette vie de misère et en faire une employée de maison comme elle, rejetant Mags, sa fille ainée, parce qu’elle a un pied bot.
Pivoine au franc parler découvre la vie des nantis, les caprices d’Esméralda, la jeune fille de la maison et les humiliations de la condition de domestique. Nostalgique de la chaleur humaine d’avant, elle est bien décidée à fuir, non sans avoir pris le temps d’aider sa jeune maîtresse à dépasser sa peur du monde extérieur.
Ce récit poignant n’élude pas les questions graves comme l’absence d’amour d’une mère, la violence des hommes, ou l’exploitation des plus faibles. L’auteure, née en Nouvelle Zélande, dépeint un milieu rural très pauvre qu’elle connaît bien, sans jamais tomber dans le misérabilisme.
Ce qui séduit, c’est la force de caractère de l’héroïne dont l’énergie viendra à bout de tout, le récit à la première personne éclairant toutes les facettes de sa personnalité faite d’énergie et d’humanité.
Un magnifique roman très édifiant, à la portée des lecteurs dès neuf/dix ans.