L’Écrivain

L’Écrivain
Davide Cali, Monica Barengo
Passe partout, 2020

Cœurs solitaires: un chien et son maitre

Par Anne-Marie Mercier

Un chien s’inquiète pour son maitre, qui passe son temps à écrire. Il doit veiller à tout à sa place. Et puis, il trouve qu’il lui faudrait une compagne pour rompre sa solitude. Mais lorsque l’écrivain trouve sans lui l’âme sœur, le chien s’inquiète cette fois pour lui-même : cette compagne a un chien (ou une chienne ?) et cela ne va pas du tout.

Les illustrations sont très cocasses, montrant un chien extrêmement sérieux et plein de l’importance de son rôle. Tout est vu de son point de vue, souvent à ras du sol, et la chute est jolie : un peu de douceur, enfin.

Les Royaumes de feu, vol. 11 : Le continent perdu

Les Royaumes de feu, vol. 11 : Le continent perdu
Tui T. Sutherland
Gallimard jeunesse, 2020

Dragons mous

Par Anne-Marie Mercier

J’étais curieuse de voir ce que donnait l’incursion dans le domaine des dragons de Tui T. Sutherland, auteure de la série La Guerre des clans, que j’avais trouvée assez bien faite à l’époque du premier volume. Je ne dirai rien de l’intrigue de ce volume, sinon qu’il cherche à renouveler un peu en proposant un autre espace, tout en reprenant les thèmes de la série, ni de l’univers, bien connus des amateurs, qui reprend un peu les ficelles de La Guerre des Clans.
Le livre m’est tombé des mains, tant le style et la narration sont plats. L’auteure ne nous épargne aucun détail sur les sentiments, les émotions, les intentions, les hésitations de ses personnages. Le lecteur n’a rien à deviner ni anticiper. Il faut dire que je débarquais directement dans le tome 11, et que cela ne m’a sans doute pas aidée. Mais tout cela manque de souffle et est marqué par une puérilité excessive qui ne fait pas confiance au lecteur.

Le Noël du père Noël

Le Noël du père Noël
Camille von Rosenschild, Alice Gravier
De la Martinière jeunesse, 2020

Tuer le père (Noël) ?

Par Anne-Marie Mercier

Les illustrations réalistes d’ Alice Gravier ont un petit côté vintage, proche des images de Noël d’autrefois et sont réalisées dans un style « ligne claire », proche de la BD, et joliment colorées. Elles fournissent beaucoup de détails : on n’ignore rien des bretelles et des caleçons du Père Noël, de son intérieur où une mère Noël d’allure jeune lit au coin du feu. La nuit étoilée et la neige sont rendues avec poésie.
Le personnage du Père Noël est bien abimé dans cette histoire : il est représenté comme un gamin insupportable avec tous les mauvais côtés du cliché : capricieux, impatient, impossible à raisonner etc. Il y a de quoi s’inquiéter : pourra-t-on « sauver Noël » ? Heureusement, la mère Noël est là. Ca fera sans doute rire les enfants, mais on peut s’interroger sur l’intérêt qu’il y a à détrôner cette dernière figure masculine respectée : après les loups ridicules, les vampires gentils, les princes mous, que restera-t-il?
La plus grande originalité de cet album  réside dans sa forme : la couverture et les pages suivent une découpe qui imite la forme d’un paquet cadeau surmonté d’un gros ruban rouge.

Pour rappel : On peut aussi relire ou offrir le merveilleux Boréal express de Chris Van Allsburg, qui ne tourne pas le dos au mythe du père Noël tout en le revisitant, ou bien chercher une image moderne et drôle de celui-ci dans l’album récent de Nadja, Le Fils du Père Noël, où celui qui fait l’enfant est l’enfant, et non le père.

Le Pousseur de bois

Le Pousseur de bois
Frédéric Marais
HongFei, 2020

Le goût du jeu d’échecs

Par Anne-Marie Mercier

L’histoire est simple et belle : un jeune mendiant indien est initié aux échecs par un vieil homme. Il devient un champion de ce jeu. Devenu vieux, de retour dans son pays, il offre à son tour son trésor à un enfant, une petite fille cette fois. Cette histoire a en plus le mérite d’être en partie vraie : elle est tirée de celle de Mir Malik Sultan Khan (1905-1966). Mais les choses ne sont pas si simples ; l’enfant commence par refuser le cadeau pour lui sans valeur de ces pièces de bois, et ce n’est que lorsque le vieil homme se met à raconter des histoires tout en jouant que le monde des échecs et sa passion s’ouvrent à lui.  C’est donc une belle histoire de transmission d’une passion et d’écoute.

L’album est simple et beau, avec son grand format, son beau papier et ses illustrations en trois couleurs, ses formes simples qui lui donnent une puissance saisissante.
Voir sur le blog de HongFei.

 

 

 

 

 

 

La vague

La Vague
Suzy Lee
Kaléidoscope (l’école des loisirs)

Vague heureuse

Par Anne-Marie Mercier

Livre d’artiste ? Livre-jeu ? album pour enfants ? La vague est un peu tout cela.
Voilà un livre idéal pour oublier la « deuxième vague » qui nous submerge en ce moment : celle de Suzy Lee est toute de couleur, d’énergie, de gaieté, et face à elle la petite fille est tour à tour méfiante, défiante, hardie, submergée et trempée, joueuse et heureuse.

Le travail sur la double page est magistral : celle de gauche présente une image crayonnée sur fond blanc, esquissant la silhouette et l’expression de la fillette, la plage, des oiseaux ; la mère n’apparait que tout à la fin, partiellement, puis complètement, présence rassurante. Sur la page de droite, c’est le domaine de la mer, de la couleur bleue qui couvre parfois le trait fin de l’horizon, le blanc de l’écume recouvrant parfois le bleu. Au milieu de l’album, la fillette qui jusqu’ici a joué à avancer et reculer avec la vague en restant de son côté de la pliure, à gauche, passe du côté droit, revient, y retourne, et finit par se faire recouvrir par la couleur qui a débordé sur tout l’espace des deux pages, avant de se retirer, laissant cependant du bleu partout. Avec la couleur, c’est un bonheur plus calme, un jeu tranquille dans un horizon immense.

Toutes ces images sont d’une grande fraicheur; elles sont belles et font du bien : nous voilà rincés et régénérés par la vague de Suzy Lee.
Sous son apparente simplicité, cet album est très riche et dit beaucoup, sans mots. Voir la conversation avec Suzy Lee, sur le site de l’éditeur.

 

Le Jardin d’Abdul Gasazi

Le Jardin d’Abdul Gasazi
Chris Van Allsburg
Traduit (anglais) par Christiane Duchesne
D’Eux, 2016

Retour au Jardin d’Abdul

Par Anne-Marie Mercier

Premier ouvrage de Chris Van Allsburg, superbe auteur-illustrateur, l’un des meilleurs de la fin du XXe siècle, Le Jardin d’Abdul Gasazi a obtenu la médaille Caldecott d’honneur en 1980. C’était une première étape vers la reconnaissance qui suivit, avec la médaille Caldecott pour deux autres albums, Jumanji (1981) et Boreal express (1986). Mais presque tous ses albums auraient mérité des prix, tant ils sont originaux et beaux.

On retrouve dans cette première œuvre un travail du noir et blanc très particulier, proche de celui de Jumanji, des Mystères de Harris Burdick, de Zathura, etc. Le fantastique, plus encore que dans ses autres albums, est discret : le lecteur, se fiant à la couverture, s’attend à quelque chose de plus spectaculaire et son attente sera trompée, quoique… L’incertitude qui plane sur la réalité de la magie est prégnante. L’errance du jeune héros parti à la poursuite d’un chien, dans ce jardin mystérieux dont l’entrée est justement interdite aux chiens, est nimbée de mystère et pleine de suspens : le propriétaire, Abdul Gasazi, a inscrit sur sa porte, avec son nom, la mention « magicien à la retraite », et cette inscription joue pour le jeune Alan le rôle que la couverture a joué pour le lecteur. Quant à la chute, nul ne peut avoir la certitude qu’elle exclut ou non l’étrangeté. Comme dans L’Épave du zéphyr ou dans Boréal Express un indice, dans la dernière page laisse l’élucidation en suspens.
Feuilleter sur le site de l’éditeur.

C’est un beau cadeau que nous offrent les éditions D’Eux, basées au Canada : cet album, publié en 1982 par L’école des loisirs était épuisé. Il nous revient dans une belle édition, avec des lettres dorées sur la couverture et un ruban, de même couleur, qui permet de refermer ces mystères.

 

 

Va et vient

Va et vient
Gerda Dendooven
Rouergue, 2020

Correspondances croisées

Par Anne-Marie Mercier

C’est un bonheur de retrouver Gerda Dendooven, que l’on avait découvert grâce aux éditions Être, avec Ma maman à nous (2003) et Où est maman ?, réécriture drolatique du Petit Chaperon rouge (2006). Dans cet album on retrouve aussi son style sobre et des personnages colorés qui s’agitent sur un fond blanc dans un décor à peine esquissé.
Elle propose une lecture double : dans un premier temps, on voit un homme qui peine à écrire une lettre (sans doute d’amour), puis sort la poster.  La lettre s’envole et elle est rattrapée par divers personnages (policière, touriste, père Noël, cow boy, oiseau, chien…), jusqu’à son arrivée dans une maison où une femme écrit une lettre, qui sera prise par un oiseau et portée jusqu’à une maison où un homme écrit, puis va poster sa lettre sans voir l’oiseau à la fenêtre… On doit donc lire l’album à l’envers en observant cette fois la lettre rose qui vole de page en page, au-dessus du parcours de la jaune.
C’est ingénieux, drôle, dynamique, surprenant, avec l’énergie électrique de l’amour.

La Fabuleuse histoire de la terre

La Fabuleuse histoire de la terre
Aina Bestard
Traduit (espagnol) par Philippe Godard
Saltimbanque Éditions, 2020

Quand la science est fabuleuse

Par Anne-Marie Mercier

Publié en collaboration avec le muséum des sciences naturelles de Barcelone, ce superbe album est aussi un livre sérieux et bien documenté. Il nous entraine tout au long de ce qu’on appelle l’histoire de la terre, s’arrêtant à l’apparition des hominidés. Histoire géologique, traces du passé (fossiles), Big Bang, progressive rotondité de la terre, débuts de la vie, premières espèces des fonds marins, premières plantes et animaux qui commencent à apparaitre sur la terre ferme, vie aquatique, grands reptiles (dinosaures), mammifères (les mammouths, les ancêtres des tigres et des buffles,…). Il nous entraine de l’Eon hadéen au mésozoïque, accumulant tous ces noms étranges et fascinants. C’est un long chemin, tout au long des doubles pages de cet album au format à l’italienne, très allongé.

Rien de rébarbatif à ces savoirs : la mise en page intelligente, les procédés pour varier les effets (rabats, calques…) et la beauté des illustrations suffiraient, s’il en était besoin, à rendre tout cela passionnant.
Aina Bestard et les éditions Saltimbanque ont choisi d’imiter l’esthétique d’albums anciens, avec une couverture cartonnées et toilée, des papiers forts aux fonds verts, beiges. Les illustrations ressemblent aux gravures scientifiques anciennes, coloriées de couleurs éclatantes ou sourdes selon le thème. Elles font surgir des paysages extraordinaires qui semblent issus de voyages imaginaires. Aina Bestard illustre avec une certaine liberté (et cela est précisé par le texte) ce que nous dit la science  de notre temps sur ce passé lointain, et cette place laissée à l’imaginaire, paradoxalement, rend plus proche cette extrême ancienneté.

Dinosaures

Dico Dino
Rapahël Fetjo
L’école des loisirs (Loulou et Cie), 2020

Le livre des secrets de mon dinosaure préféré
Maxime Derouen
Grasset jeunesse, 2020

Le compsognathus, l’oviraptor et le troodon

Par Anne-Marie Mercier

Le dinosaure, dont on sait qu’il a peuplé la terre pendant bien plus de temps que l’humanité – « 1665 millions d’années c’est-à-dire 50 fois plus » –, nous dit le Dico, ne se démode pas. Ces deux albums déclinent tous les deux le même thème, celui de leur extrême variété (taille, alimentation, milieu de vie, sociabilité…) et de leurs noms extraordinaires.

Rapahël Fetjo les présente en suivant l’ordre alphabétique, avec leurs caractéristiques dans un texte court, en page de gauche, et leur portrait, très stylisé et coloré, en page de droite, surmonté de bulles souvent humoristiques dans lesquelles ils lancent au lecteur des questions, déclarations, vantardises.

Maxime Derouen d’adresse à des lecteurs plus âgés. Il met en scène les dinosaures dans le cadre d’exposés d’élèves, chacun devant présenter son préféré. Si le petit hérisson a choisi le stégosaure, le petit crocodile a élu le baryonyx ; chacun décide en fonction de critères qui lui sont propres et que le lecteur doit deviner. Il y a même l’élève qui s’est trompé et a choisi un animal qui ne fait pas partie des dinosaures.
Tout cela est présenté dans un dispositif d’images séquentielles (BD) très souple où la case n’est pas une vraie frontière, parfois juste un cadre posé à côté d’autres et révélant une grande image. Couleurs vives, animaux caricaturaux, décor en chemin de fer qui évolue… il y a beaucoup de richesse et de couleurs autour de ces grands disparus.

Et Hop ! et La Course

Et Hop !
Malika Doray
L’école des loisirs (Loulou et Cie), 2020

La Course
Malika Doray
L’école des loisirs (Loulou et Cie), 2020

Menues histoires pour les petits

Anne-Marie Mercier

Voilà deux nouveaux Malika Doray, avec ses drôles de bestioles colorées, heureusement identifiées par leurs noms (renard, lapin, chauve-souris font une joyeuse farandole). Ce sont deux menues histoires (ou non-histoires?) rythmées par des vers de mirliton dans des albums cartonnés aux bords arrondis, parfaits pour les tout petits.

Pas d’histoire, aucun évènement marquant, mais une question brûlante dans Et Hop ! : que faire d’un enfant qui crie en attendant son repas ? Le père crocodile le confie à une fourmi, qui l’envoie à un renard, etc. Comme les animaux n’ont rien à lui donner à manger ses cris se poursuivent jusqu’à ce qu’il revienne à son point de départ : les bras de son papa et le lait qu’il attendait. Toutes ces étapes sont marquées d’un « hop ! » qui lance le rebond et qui rythme le plaisir de la répétition, chaque étape introduisant un nouvel animal coloré et croqué de manière très stylisée.

La course prend son départ sans que l’on sache vers où (à l’arrivée on verra que c’est l’école) : chaque petit animal (sauf ceux qui sont trop petits pour aller à l’école) part, à pied, à dos de papa, en avion… et en emportant qui son doudou, qui son tee-shirt préféré, etc.
Le trajet vers l’école devient un jeu, un parcours de petits obstacles drôles, jusqu’à l’arrivée. Et la maitresse et l’Atsem, elles courent ? non, elles font une belle arrivée pleine de dignité.