Tous les cauchemars ont peur des bisous

Tous les cauchemars ont peur des bisous
Caroline Lechevallier – Philipine Murakami
Utopique 2016

Trop curieux cauchemar…

Par Michel Driol

Dans une maison terrifiante vivent Charles-Edouard et ses parents, tous trois cauchemars, avec leur loup – Terreur. Comme tous les cauchemars, ils ont peur des bisous, qui peuvent les transformer en rêves tout doux. Un jour, Charles-Edouard décide de rester dans la chambre de l’enfant qu’il terrifie jusqu’au bisou, et va même jusqu’à en quémander un. Le voici métamorphosé en rêve qui n’a plus envie de faire peur. Bien sûr, ses parents entrent dans une colère noire ! Mais Charles-Edouard les embrasse, et les voici tous devenus des rêves, découvrant un nouveau bonheur.

Peur, cauchemar, bisou : voilà des termes qu’on retrouve fréquemment dans les titres d’ouvrages de littérature jeunesse.  Le traitement ici est original du fait du changement de point de vue : se situer non plus du côté de l’enfant qui redoute les  cauchemars, mais du côté des cauchemars.  Cela permet l’exploration – graphique en particulier – d’un univers de l’horreur, avec ses classiques comme la maison hantée, fenêtres cassées, toiles d’araignée et canapés rafistolés.  La famille cauchemar n’a rien à envier à la famille Addams. Philipine Marakami la représente en silhouettes noires, fantomatiques et informes, où se distinguent seulement des yeux et dents blancs. Tout ceci contraste avec les familles « humaines », qui ont plutôt des formes de lapins, dans un univers aux couleurs chaudes. Quant aux rêves doux, ils ont d’une blancheur éclatante, sourire aux lèvres.

Tout le dispositif narratif est fait pour qu’on s’identifie à ce petit cauchemar qui rêve de bisous, aura le courage de braver l’interdit, et, ce faisant, changera le monde et sa famille. Il s’agit moins ici d’apprivoiser les cauchemars, que de les transformer en opposant les forces de l’amour et de la tendresse qui triompheront des forces du mal et de la peur.

Un album tendre pour se rassurer…

A la lettre un alphabet poétique

A la lettre un alphabet poétique
Bernard Friot – Jean-François Marin
Milan

De A à Z, bien sûr

Par Michel Driol

Voici un défilé poétique ans lequel chaque lettre s’expose, à sa place, dans l’ordre. Contrainte habituelle dans ce genre d’exercice, chaque poème est saturé de mots contenant la lettre vedette. Comme souvent chez Bernard Friot, on s’en doute, l’humour est là.

Comment l’auteur renouvèle-t-il ce genre de l’abécédaire ? On trouve bien sûr la dimension métatextuelle affirmée : Si A est au commencement,  Z termine, et  il n’est pas étonnant qu’on ait placé ce grand benêt, ce zigoto, au fin fond de l’alphabet. Les jeux avec les lettres se multiplient : il convient de mettre les points sur le i au I. R est « une consonne fricative uvulaire voisée », ça sonne bien, même si on ne sait pas ce que ça veut dire.  On trouve quelques anaphores, en C’est pour le C, en Un ou une pour le U .

Mais c’est surtout dans le dialogue fictif, en particulier dans le jeu accusation / défense que ce livre trouve son originalité. Parfois intervient quelqu’un, pour faire cesser l’anaphore des C’est

C’est pas un peu fini ?

Ou pour répondre :
Finalement, le F est un type
assez fascinant, vous ne trouvez pas ?
– En effet !

Mais le dialogue sert surtout à souligner des jeux d’oppositions à propos des lettres qui se trouvent avoir alors deux valeurs, une positive, associée à des mots valorisants, l’autre négative, associée à des mots évoquant des réalités plus dures. Ainsi le K, tiraillé entre les mots guerriers et les multiples façons de dire je t’aime en anglais ou en allemand.

Les clins d’œil se multiplient, à l’orthographe, forcément, ce n’est pas parce qu’on  a deux l qu’on décolle, grogne le gorille furibard.  A la chanson aussi, S, comme une chanson de Queneau, si tu t’imagines. L’ouvrage parle forcément du monde, de la morale :

Si tu fais le V de la Victoire
tu fais aussi le v des vaincus
.

de la politique : toutes les lettres présentent leur candidature aux élections législatives : pour qui voter ?

de l’enfance, malheureuse, avec  le n,
regard lourd de détresse, un enfant se mord les lèvres.
Pas pleurer. Pas pleurer
.

Il faut donc aller au-delà de l’aspect formel, convenu  du livre,  qu’on pourrait prendre pour un énième avatar des abécédaires pour y découvrir une véritable vision du monde pleine d’enseignements.

A noter les illustrations, en page de gauche, de Jean-François Marin qui humanisent les lettres, et cachent un objet en lien avec la lettre.

 

Le Livre des petits étonnements du sage Tao LiFu

Le Livre des petits étonnements du sage Tao LiFu
Jean-Pierre Siméon
Cheyne éditeur

La Grande Muraille n’arrête pas la fourmi

Par Michel Driol

Ce recueil commence par un avertissement de l’auteur : Tao Li Fu aurait vécu « entre deux siècles », était illettré et aurait énoncé ces sentences « frappantes et mystérieuses » à ses contemporains. Qui se les seraient transmises jusqu’à ce qu’au siècle dernier un lettré les transcrive. Des mille feuillets collectés alors n’en sont conservés qu’une poignée, celles qu’on va lire…

Suivent alors une soixantaine d’aphorismes, précédés de leur traduction en chinois. Il s’agit de formes brèves, entre une et trois lignes, qui prennent parfois la forme de constations :
Le plus puissant dragon
n’a jamais attrapé un oiseau

Parfois il s’agit de consignes ou de conseils :
Pose une pierre sur ton ombre
et pars en courant

d’hypothèses ;
Si tu regardes le ciel longtemps, il entre.

de rapprochements inattendus :
La caresse et la gifle ont la même main.

La nature y est omniprésente : animaux familiers, astres, nuages, montagnes, arbres, étangs…, et, au sein de cette nature, l’homme bien sûr, ainsi que l’enfant. Si le lecteur adulte se sent parfois proche de Pascal dans ces formes brèves, ces poèmes  évoquent bien sûr toutes les formes d’expression d’une sagesse populaire et curieuse du monde, des proverbes non dénués d’humour, en particulier dans les rapprochements effectués entre des réalités différentes :
L’ombre de l’éléphant
et l’ombre du coquelicot
ont le même poids.

L’ouvrage apparait donc comme une leçon : apprendre à s’étonner à partir de la perception de ce qui soudain, par la force des mots, devient une évidence, mais à quoi on n’avait pas, auparavant, prêté attention. Chacun des poèmes devient alors comme une métaphore, dont il reste à découvrir la signification en le laissant résonner en soi. Le recueil  n’entend pas enfermer le lecteur dans une interprétation, et c’est ce qui fait sa richesse. Jouant sur les contraires, il montre que la fragilité apparente est une force, que la vitesse n’est pas forcément la valeur suprême, et que la violence détruit celui qui la prône.

Petits étonnements, comme autant de petits concentrés d’humanité, à consommer sans modération, tout en admirant les calligraphes qui le rythment.

Il y a

Il y a
Jean-Claude Pirotte
Motus 2016

pourquoi pleurer c’est inutile / mes petits maux sont trop futiles

Par Michel Driol

Une trentaine de quatrains, illustrés par Didier Cros, composent cet ultime recueil de Jean-Claude Pirotte.  Ils dessinent comme un parcours qui irait du passé – souvenirs d’école- au présent et au futur, en passant par le futur antérieur, comme un bilan d’une vie. S’y mêlent de nombreux thèmes : enfance, école, lectures, animaux, dureté du monde moderne, dans une sorte d’incessant  dialogue entre l’enfant que fut l’auteur et l’homme adulte, entre les animaux et l’auteur.

Ces instantanés rendent compte d’un monde  dont ils soulignent la dureté  – qu’il s’agisse du passé, où le maitre portait un faux-col et où on avait froid on avait faim, ou qu’il s’agisse du présent  avec ses écrans qui nous séparent de nous-mêmes et des autres, ses charters qui renvoient les pères vers la misère, ou ses pesticides sidéraux. Ils donnent des leçons de sagesse : courir au fond des forêts, mieux voir le paysage, partir à la rencontre de la nature, faire l’école buissonnière. Il y a comme une vraie élégance dans l’humilité proposée : se tenir disponible, ne pas se plaindre, aller à la rencontre des autres pour mieux se trouver. Même si l’arrière-plan est sombre : dérèglement climatique dit en quelques mots (il n’y aura plus de saison), fin annoncée du monde (la terre meurt sous son manteau), mort annoncée de l’auteur (mais si je vais au paradis), l’humour ne perd pas ses droits – comme une politesse du désespoir : humour du bestiaire proposé de la mouche du coche à la tortue, ou du casse-croute à prévoir pour aller au paradis.  Au final, le dernier quatrain fait résonner le recueil comme un bilan ou un témoignage, une façon de tirer sa révérence à l’issue d’une vie qui peut englober la totalité du monde :
j’aurai franchi les paysages
comme un oiseau dans ses voyages
j’aurai connu la terre entière
et j’aurai vu toutes les mers

Cet autoportrait d’un être qui se rebelle contre la violence du monde et l’indifférence est superbement illustré par Didier Cros, avec un noir et blanc plus noir que blanc qui exprime l’inquiétude.

Le grand Incendie

Le grand Incendie
Gilles Baum – Barroux
Les Editions des éléphants 2016

Nous serons à jamais ce jardin parmi les flammes

Par Michel Driol

Dans ce pays, tous les livres ont disparu. Il n’y a qu’à travailler, prier et obéir. Le narrateur, un enfant, trouve une page brulée et part en quête de l’incendie. Il découvre que le sultan fait bruler tous les livres de son pays fin d’effacer l’histoire de son peuple. L’enfant parvient à sauver un fragment de poème, qu’il recopie sur un mur. Et chacun de compléter le poème, de raconter, de réciter, de continuer le grand livre à ciel ouvert, au point que le mur – et le sultan – s’écroulent.

Le texte et les illustrations nous situent dans une ville orientale qui semble issue d’un conte des Mille et une nuits. Bleu du ciel et jaune du sable, blanc des murs, rouge des flammes et noir de la fumée : les couleurs disent cet univers sans nuances. L’illustration oppose un monde du haut (le sultan, sur les murs de son palais) et le monde d’en bas, le peuple, multiple. A la fin, du sultan ne reste plus que la coiffe, tandis que le peuple reprend le pouvoir.  Si le décor est oriental, les pratiques dénoncées renvoient à Fahrenheit 451 et à l’histoire contemporaine (Allemagne nazie, Boko Haram). Ce livre – optimiste et soutenu par Amnesty International – montre comment on peut résister par l’écriture, et à quel point la littérature est ferment d’espoir et de liberté, par le pouvoir de la métaphore : le fragment sauvegardé a l’apparence d’un haïku, O merveille un jardin parmi les flammes, et dit de façon oblique la réalité du monde. Comme dans de nombreux ouvrages du même type, c’est un enfant qui sauve le monde et renverse le tyran et qui est l’étincelle qui permet aux autres de résister, de se souvenir et de remporter la victoire dans ce combat qui oppose depuis longtemps le pouvoir des lumières, de la littérature, de l’art, de la culture à la barbarie et au totalitarisme.

S’il y a un côté peut-être un peu simpliste dans cet album, la dernière phrase « Nous serons à jamais ce jardin parmi les flammes », accompagnée d’une illustration en clair-obscur où la lumière éclaire une scène familiale de lecture au milieu de volutes sombres qui envahissent les deux-tiers de l’espace met l’accent sur la fragilité de la civilisation, et le volontarisme qu’il faut pour faire perdurer les lumières contre la barbarie.

Les Moustiques

Les Moustiques
Maram al Masri
Editions du Centre de Créations pour l’Enfance de Tinqueux – Collection Petit Va ! 2015

Métaphoriques moustiques

C’est une histoire simple : une narratrice qui n’arrive pas à se débarrasser d’un moustique, malgré les produits chimiques. Que faire lorsque d’autres moustiques, plus gros, plus nombreux, arrivent ?

Les onomatopées pichipchip pourront amuser le jeune enfant, et la situation, banale et exaspérante, évoquer pour les plus grands des nuits d’insomnie. Pourtant l’ouvrage est plus inquiétant.  Des  triangles noirs, de plus en plus nombreux, envahissent la page de gauche, tandis que le texte occupe la page de droite. Poésie en prose, qui dit le monde, et invite à rechercher la signification de ces moustiques encombrants dont rien ne vient à bout. Cependant le champ lexical de la guerre et de la paix envahit en fait le texte : je l’ai menacé de fortes frappes,  la paix qui allait s’installer, une armée de moustiques, une tactique de guerre, champ de bataille. Si ce champ lexical livre une des significations possibles du poème, il ne les épuise pas. Interrogations de la narratrice, qui se demande que faire lorsque la guerre menace : agir comme les soldats et devenir moustique, ou rester humain et attendre ?  De quelle guerre ou lutte  s’agit-il ? Pendant un temps, ma révolution a réussi…  ce fragment ouvre à une autre signification : il ne s’agirait alors plus de guerre, mais de lutte contre un oppresseur, des  printemps arabes ? A moins que ces moustiques ne soient notre part obscure contre laquelle on cherche à lutter ? Le texte laisse ouvertes ses significations, ses interprétations, et se clôt avec pessimisme sur la victoire des moustiques, en dépit des frappes contre eux. Le plafond devient alors un champ de bataille,
ciel constellé d’étoiles noires
noires.

L’auteure, Maram Al-Masri, est une poétesse d’origine syrienne : avec des mots simples elle dit la soif de liberté, l’oppression omniprésente, et le chaos envahissant.

Sang-de-Lune

Sang-de-lune
Charlotte Bousquet
Gulf Stream éditeur 2016 – Collection Electrogène

Sombre futur…

Par Michel Driol

A Alta, les femelles, les Sang-de-Lune, sont soumises à l’autorité implacable des Fils-du-Soleil. Elles doivent leur obéir, épouser l’homme que leur père leur a choisi, et porter ses enfants. A la moindre incartade, c’est la condamnation à mort par lapidation. Dans cet univers, Gia est attachée à sa petite sœur Arienn, qui découvre une carte d’un monde inconnu. Pour échapper au mariage promis avec l’homme brutal responsable  de la mort de sa cousine Dana, elle part avec Arienn, qui trouve la mort dans la fuite. Elle se retrouve alors avec les rebelles, dans un monde encore plus souterrain, tentant à la fois d’affronter son propre passé et de  comprendre comment l’humanité en est arrivée là.

Le monde dépeint par Charlotte Bousquet est un univers de science-fiction post apocalyptique. Des champignons fluorescents éclairent les cavernes. Des restes de galeries, mines, tunnels, systèmes d’éclairage subsistent, mais on vit de l’élevage des moutons et de la cueillette. La force de ce roman est d’y dépeindre une idéologie complexe et simple, dans laquelle les ténèbres – féminines pour l’essentiel –  sont source d’angoisse et de menace pour la lumière, incarnée par les hommes.  Cette idéologie s’y impose à tous, à toutes devrait-on dire, car les femmes, les mères, sont les premières à vouloir garantir l’ordre social qu’elle organise, à de rares exceptions près.

Le monde souterrain, celui des rebelles, des Noctes, n’est pas plus optimiste : conflits pour prendre le pouvoir, violence, suspicion, et dangers courus de toutes parts entre lesquels Gia tente de survivre avec l’aide d’une ancienne amie d’Alta, qu’elle retrouve par hasard.

L’intérêt de ce roman vient à la fois de l’imaginaire de son auteure, un imaginaire à la fois sombre et violent, mais aussi de sa complexité : complexité du récit, qui mêle l’histoire de Gia avec des extraits de contes d’Alta, de textes de lois d’Alta, mais aussi les découvertes faites par une érudite, Rovina, relativement à l’origine d’Alta. Complexité de l’arrière-plan social et philosophique, qui illustre la condition de la femme dans certains pays aujourd’hui, mais aussi plus largement, et montre comment la force des idéologies est de faire endosser par les victimes le souhait de ne pas changer leur condition, même si elles en souffrent.

Un seul regret : la fin un peu rapide et elliptique de ce roman – qui fait pourtant plus de 300 pages. On y devine comment Alta est née d’une utopie, d’une volonté de vivre en paix, qui a mal tourné, à l’issue d’une catastrophe, mais c’est peut-être là aussi que l’on aimerait en savoir plus sur les mécanismes qui ont fait basculer l’histoire dans ce qui deviendra une  tragédie pour les femmes.

Des personnages attachants, complexes au service d’un roman qui parle des relations hommes femmes dans notre monde, de la soif de liberté et de la révolte contre ce qui apparait insupportable. A lire d’urgence…

 

 

Le plus beau jour de ma vie

Le plus beau jour de ma vie
Béatrice Ruffié Lacas – Zaü
Utopique 2016

Éteignez vos écrans…

par Michel Driol

Un soir, Louis demande à son père, à sa mère, à sa grande sœur quel était le plus beau jour de leur vie. Chacun lui répond rapidement, avant de replonger qui dans son émission de cuisine (le père), qui sur son ordinateur (la mère), qui sur son téléphone (la sœur).  Le soir, à table, pendant le repas silencieux,  Louis lâche que c’était le jour de la tempête. Étonnement général, jusqu’à ce que Louis évoque cette soirée, où toute la famille était réunie dans le salon. Alors, on décide de jouer tous ensemble, et d’éteindre les écrans.

Voilà un album sensible qui aborde le thème de la vie familiale détricotée par les écrans, le travail à la maison, l’omniprésence du téléphone. Chacun vit sa vie, dans son coin, dans sa bulle. La quête de Louis le conduit de pièce en pièce, d’univers en univers, jusqu’aux retrouvailles finales.  Le texte, d’une grande limpidité, fait la place belle aux dialogues, campant ainsi les personnages, leurs relations à eux-mêmes, confrontés à leur passé et à leur présent,  et aux autres. Les illustrations de Zaü, toutes en doubles pages, rendent bien ces univers particuliers, commençant par des plans moyens pour finir sur les gros plans de la famille réunie, dans un clair-obscur évocateur du bonheur d’être ensemble.

Un album à offrir en même temps qu’une tablette ou un téléphone portable…

Au secours un monstre !

Au secours un monstre !
Francesco Pittau
Gallimard Jeunesse Giboulées 2016

Comme un lointain  avatar de la pieuvre et de Gilliatt 

Par Michel Driol

pitauTrois garçons et une fille qui fuient devant un monstre dont on ne voit que les tentacules. Cours, Forest, cours ! Ils courent à travers la ville, à l’aide de trottinettes, mais le monstre est toujours là, avec ses tentacules orange menaçantes. Le tronc d’arbre sur lequel ils traversent le précipice casse, et les voici à l’eau. Le monstre est toujours là, glissant lentement vers les quatre héros… avant que l’on découvre qu’il est le monstre des chatouilles, à la tête hilare…

Le dispositif narratif est efficace : le monstre est hors-champ, on ne voit que ses tentacules qui émergent de la marge de gauche, tandis que les enfants courent de la page de gauche à celle de droite. Toujours saisis en mouvement,  à l’horizontale, de bas en haut ou de haut en bas. Leurs places respectives dans la fuite sont conservées : Milena toujours devant, Fabio toujours derrière. Du coup, seul le décor change de page en page, un décor assez stylisé pour que le regard ne s’attarde pas trop sur lui, et qu’on se focalise sur cette fuite devant les tentacules…

La chute finale range ce monstre dans la catégorie déjà surpeuplée des monstres gentils. La peur n’avait donc pas lieu d’être. Et tout finit dans un éclat de rire. Certes, on le sait, dans toute la tradition carnavalesque, les monstres ne sont que de pacotille, et le rire est libérateur. Mais, dans cet album, juste une fuite avant de s’apercevoir que l’on s’était trompé, qu’on avait tort d’avoir peur, et que le méchant ne l’était pas. Le danger n’est pas affronté, et le rire est moins celui d’avoir vaincu sa peur que d’être victime d’un monstre chatouilleur… Comme s’il s’agissait de montrer aux lecteurs-enfants que les peurs sont stupides, qu’il ne faut pas se fier à l’apparence, et que les monstres n’en sont pas.

Un album au rythme soutenu, mais qui ne manque pas d’interroger sur la place des monstres dans l’imaginaire contemporain, et la littérature de jeunesse en particulier.

Ma cabane

Ma cabane
Loïc Froissart
Rouergue 2016

Robinsonnade ?

Par Michel Driol

macabaneLe narrateur, avec son gros sac à dos, se rend dans sa cabane, bien cachée dans la forêt. Il semble un peu surpris de découvrir un livre au ouvert au pied de l’escalier. Puis il s’installe, prend des photos, tandis qu’un ours brun tourne autour de la maison, le suit vers le lac. Le randonneur s’installe dans sa cabane, fait griller du poisson avec du miel, toujours sous le regard de l’ours, bien caché, piquenique, dort à la belle étoile, joue de la guitare, puis repart. Arrive alors l’ours, qui s’assied sur le rockingchair… et lit le livre !

Peu de texte dans cet album,  mais des doubles pages illustrant une forêt  baignant dans un océan de vert où se niche une cabane d’un rouge éclatant.  Les illustrations de Loïc Froissart sont à la fois précises, denses en détail, et naïves dans la représentation des arbres ou de certains éléments naturels. Fleurs, poissons, oiseaux, petits animaux peuplent cet univers sauvage et idyllique.

Ce qui se joue dans cet album, c’est d’une part la notion de possession, d’autre part la place de l’homme dans la nature. Le titre l’indique clairement « Ma » cabane et le texte reprend, à de nombreuses reprises, le possessif. Mais qui possède la cabane ? L’homme ou l’ours qui épie, surveille, et reprend vite possession des lieux une fois l’homme parti ? Plus largement, quelle est la place de l’homme dans cette nature ? Il y a construit, en rondins, sa cabane. Il s’y baigne, mais il semble assez indifférent  à toute la vie qui y grouille et qui l’accueille avec bienveillance. S’il se baigne nu, il a tous les attributs de l’homme civilisé : appareil photo, barbecue, guitare, cape de pluie et sac à dos. Il n’est là qu’un visiteur, somme toutes assez étranger à cette forêt qui vit très bien sans lui.

Un album réussi dans lequel on s’amusera à chercher l’ours, qu’on n’aura pas forcément vu à la première lecture. En ce cas, la chute inattendue invitera à une seconde lecture, plus attentive aux détails.