L’Heure des mamans

L’Heure des mamans
Yaël Hassan Sophie Rastégar
Utopique

La liste du raton-laveur

Par Michel Driol

couv_Heure_mamans_HDComme tous les jours, la maitresse dit que c’est bientôt l’heure des mamans… Ce qui fait bouillir intérieurement le petit raton-laveur,  héros et narrateur de cette histoire, parce que ce n’est jamais sa maman qui l’attend, car elle travaille. Et, au fil des pages et des jours, comme dans une comptine, il fait la liste de celles et ceux qui viennent le chercher à la sortie de l’école : baby-sitter, grand parents, oncle, père… ou qui parfois l’oublient … L’heure des mamans, pour le petit héros,  on la découvrira dans la  double page qui termine  l’album : c’est samedi et dimanche, l’heure des câlins dans un grand lit.

SI le décor est bien celui d’une ville, d’une école, d’un appartement aujourd’hui, les personnages sont des animaux illustrant la diversité des enfants de la classe : porc-épic, girafe, kangourou…, humanisés par leur posture sur deux pattes et un accessoire vestimentaire (bottes, gilet). On retrouve cette même diversité dans la représentation des adultes. L’illustration de Sophie Rastégar, pleine de tendresse,  fourmille de détails humoristiques : le parent kangourou tend sa poche à son enfant, un bébé chat vole une plume à une maman oiseau.

Yaël Hassan propose un texte léger et limpide, avec des mots simples, à hauteur d’un enfant qui s’interroge sur la pertinence du vocabulaire des adultes (l’heure des mamans). Voici un album qui pose la question des stéréotypes dont le langage de l’école est porteur. Il n’y a pas que les papas qui travaillent. Et bien des enfants sont attendus par quelqu’un d’autre que leur maman. Et pourtant, cela reste « l’heure des mamans ».

Un album plein de fantaisie et de poésie sur les rythmes de vie d’aujourd’hui, sur les modes de garde après l’école et sur les relations familiales, dans lequel se reconnaitront de nombreux enfants qui fréquentent l’école maternelle.

Mais quelle idée !

Mais quelle idée !
Pascal Brissy – Didier Jean & Zad
Utopique

En l’honneur de papi Charly !

Par Michel Driol

maisquelleTibelle, la petite écureuil, est inquiète. Son grand-père va bientôt mourir, lui dit son père qui lui explique que c’est comme la pomme de pin sur l’arbre, car, un jour ou l’autre, il faudra qu’elle tombe, qu’on le veuille ou non. Alors Tibelle accroche solidement la pomme de pin à l’arbre, pour conjurer le destin. Par une nuit de tempête de neige, elle monte même sur l’arbre pour retenir la pomme de pin. Mais la tempête est plus forte. Papi Charly lui demande alors un service, de planter une graine pour que pousse un nouvel arbre… tandis que Tibelle jette quelques noisettes à la tête du renard, en l’honneur de son grand père.

Comment parler de la mort aux enfants ? Voilà un nouveau livre qui aborde ce sujet délicat avec tendresse et humour, à hauteur d’imaginaire d’enfant qui peut s’imaginer qu’on peut échapper à la fatalité, empêcher la pomme de pin de tomber. Aux réponses embarrassées du père correspond le dernier câlin du grand-père à sa petite fille, la demande secrète, insistant sur la complicité des deux personnages. C’est une histoire d’amour et de transmission entre générations, vue exclusivement à travers le point de vue de l’enfant.

Les pastels et gouaches de l’illustration montrent des personnages très humanisés, facilitant encore plus l’identification du lecteur, avec leurs grands yeux, parfois perdus dans la forêt de la vie, comme dans les contes.

Un ouvrage qui deviendra sans doute un classique pour aborder la question de la mort avec les enfants.

Plouf plouf

Plou plouf
José Parrondo
Rouergue 2014

Histoire sans paroles

Par Michel Driol

ploufVoici un album sans texte, qui met aux prises un marin sur son bateau et une baleine bleue. Le marin perd sa casquette, tente de la rattraper, au gré des vagues et du mouvement du bateau. Mais voici que la casquette se retrouve coiffer une baleine bleue, qui rit… comme seule une baleine peut le faire. Devenu capitaine Achab, le marin tente d’harponner la baleine pour récupérer sa casquette. Mais au bout du compte, c’est le bateau et le marin qui serviront de couvre-chef à la baleine.

Un album sans paroles, comme du temps des films muets, à la grande époque du burlesque. Album en noir et blanc, à l’exception du bleu de la baleine et de certains éléments du bateau et du marin. Comme au temps du muet, les visages sont sur-expressifs (inquiétude, joie, colère).  Un flippe-book (sic), dans lequel l’image se reproduit, d’une double page à l’autre, presque à l’identique, avec une petite variation (de place de la casquette par rapport au bateau par exemple), ce  qui suffit à faire progresser l’intrigue vers son dénouement à travers gags et retournements de situation. Du marin ou de la baleine, qui sera le plus fort ? Qui aura le dernier mot ?

Un album minimaliste par sa forme, reposant sur des ressorts du comique bien établis, opposant l’agitation forcenée vaine et stérile du marin à la force tranquille et pleine d’humour de la baleine… Le rire n’est pas que le propre de l’homme !

La Valise

La Valise
Frédérique Bertrand
Rouergue

Colère noire !

par Michel Driol

valiseTous les enfants, un jour où l’autre,  ont fait une grosse colère, et pris la décision de faire leur valise, et de tout emporter. C’est ce que fait le petit personnage de cette histoire,   sans nom pour qu’on puisse plus facilement s’identifier à lui.

Au fil des pages de l’album, il fait le tour du logement et, pièce après pièce, remplit sa valise de tout ce dont il aura besoin… ou envie de garder avec lui. Tout y passe, des vêtements aux jouets, de la nourriture aux affaires de toilette… Tout, absolument tout,  contenu et contenant (armoire, frigo)…Jusqu’à prendre aussi Papa et Maman… Bien sûr, la valise noire minuscule au début prend la taille de la dernière page, entrainant l’inquiétante question finale : Mais qui va porter ma valise ?

Le texte, simple et efficace, associe phrases courtes et listes, liste des choses à emporter. L’image, très stylisée, montre la silhouette de ces objets, statiques ou dans leur vol vers la valise. Les couleurs accompagnent le changement de pièces (rouge pour la chambre, bleu pour la cuisine, vert pour la salle de bains), permettant des repérages faciles. Quant aux parents, ils sont systématiquement représentés sur un fond de page de cahier… à réglure Seyès, image de l’ordre et des repères auxquels le héros veut échapper.

Un album, en apparence simple, qui devrait plaire aux tout-petits et qui aborde, non sans humour, la question de ce dont a besoin pour être heureux et de la difficulté à se séparer de son univers familier.

Détectives de père en fils (Tome 1)

Détectives de père en fils (Tome 1)
Rohan Gavin
Gallimard Jeunesse 2014

Le retour de Sherlock, père et fils ?

Par Michel Driol

detectivesOù il est question d’un étrange livre, Le Code, qui produit d’inquiétants effets sur les lecteurs, les terrifiant par des hallucinations insupportables. Où il est question aussi d’une association criminelle, la Combinaison, force du mal responsable de tous les crimes.  Où il est enfin question d’un père détective, sortant à peine d’un coma hypnotique de 4 ans, et de son fils, petit génie aux facultés déductives extraordinaires. Et aussi d’un oncle Bill, membre éminent de Scotland Yard, d’un beau-père présentateur d’une émission consacrée à la voiture, d’un professeur de physique inventeur à ses moments perdus, d’une concierge – femme de charge roumaine…

Bref, voici un livre touffu et dense : dense par le nombre de pages (près de 400), touffu par les intrigues qui s’y croisent, relançant sans cesse le suspense dans une série de rebondissements qui vont conduire les héros jusqu’au cœur de Londres, dans un souterrain désaffecté. De la galerie de portraits un peu caricaturaux se détachent les deux détectives, le père et le fils, dont la relation est bien décrite par l’auteur, avec un mélange d’admiration et de déception de la part du fils.

L’humour –  britannique – enfin ajoute une dimension supplémentaire à ce roman.  Théorie du complot, livre aux pouvoirs étranges traversant les âges, passion pour les voitures et la technologie : on retrouve là  quelques-unes des caractéristiques de notre société.

Attendons le tome deux…

La nuit quand je dors

La Nuit quand je dors
Ronald Curchod
Editions du Rouergue, 2014

Rêve à interpréter ?

Par Michel Driol

lanuitUn album sans texte – mis à part quelques rares et minimalistes « hou hou » ou « tic tac » perdus dans les images, en apparence sans lien entre elles, si l’on exclut la présence récurrente d’un petit personnage, et la similitude de la première et de la dernière  image (une chambre où dort le personnage), en pleine nuit traitée en sépia au début, en couleurs à la fin, marquant le retour au jour.

C’est le dormeur dont on va suivre, tout au long de l’album, le rêve…  à moins qu’il ne s’agisse d’un cauchemar auquel il essaierait d’échapper, car, le plus souvent, on le voit courir d’une page à l’autre, d’une image à l’autre, à la rencontre des animaux ou des monstres échappés des contes ou de son inconscient : des animaux comme un renard de feu, un monstre poilu mangeur de poils, un oiseau à pattes et une sirène (femme oiseau), un ours blanc, des chats…

Le monde dépeint est inquiétant : il a perdu ses mesures, les radis ont la taille de la maison, qui semble réduite à une fournaise. Il a perdu son orientation (une maison est toit en bas), les hybrides s’y multiplient (vêtement en peau d’ours / pardessus à pieds…), parapluies accrochés à côté d’une chauvesouris à tête humaine.  Il a perdu ses repères géographiques : l’ours blanc porte des fleurs tropicales sur le front, et le pingouin côtoie les Africaines au milieu de plantes exotiques. D’une page à l’autre, les métamorphoses se multiplient : le volcan devient usine. Comme dans le rêve, on se déplace : on gravit une montagne, on en redescend accroché à un parapluie pour se retrouver près d’un gratte-ciel. Nature et culture, tout se mêle : les champignons ont d’étranges couleurs radioactives.  Petit à petit, un univers urbain prend la place de la nature.

A partir du milieu de l’album, c’est l’œil qui devient la figure inquiétante par excellence : l’œil du personnage, de plus en plus ouvert, démesuré, l’œil des personnages (la femme aux chats), l’œil du chat, l’œil de la grenouille, l’œil de la pieuvre, autant de regards fixés sur la proie qui fuit…

Graphiquement, l’album est magnifique, porté par un imaginaire que ne renieraient pas les surréalistes ou Magritte. On suivra y avec attention la logique – ou les logiques – qui font se succéder une page à une autre et qui créent – comme dans le rêve – des séquences qui ont leur cohérence propre. Et peut-être se prendra-t-on à jouer au psychanalyste ? Ou plus modestement à se laisser porter, en toute sécurité, par ce flot menaçant et continu d’images, d’hallucinations, mais bien enfermées dans les pages d’un album… De quoi rassurer finalement les jeunes lecteurs : ils ne sont pas les seuls à faire des cauchemars.

Go escargot go !

Go escargot go !
Elena et Jan Kroell
Editions du Rouergue, 2014

Éloge de la lenteur et du minimalisme

Par Michel Driol

goescargotConçu dans les années 1970 par un couple d’architectes, Elena et Jan Kroell, cet ouvrage est enfin édité. Le récit est minimaliste : un escargot sort de sa coquille pour aller faire ses courses, réalise qu’il est sorti du mauvais côté, et rentre à nouveau dans sa coquille… pour enfin en ressortir du bon côté, ce que laisser penser la 4ème de couverture.

Le texte est très simple, et s’amplifie de page en page à mesure que l’escargot sort. Mais c’est dans le silence que l’escargot rentre dans sa coquille, avant de proférer sa seule parole « Où avais-je donc la tête ». La typographie accompagne l’effet de lenteur, (présentation en colonne, distordant les mots, découpés en syllabes). Il nous situe dans un univers proche de celui de Jacques Roubaud, et cet escargot aurait bien sa place dans les Animaux de tout le monde

Quant au graphisme, influencé par les productions des deux architectes-auteurs, il est à base de formes géométriques à la limite de l’abstraction, que renforce le choix de deux couleurs, orange et marron. La sortie, puis la rentrée de l’escargot sont traités à façon de certains flip-books : la silhouette de l’escargot se reproduisant, de façon immuable, au centre de la page de droite. Avec humour, le mot go, qui renvient plusieurs fois, est traité graphiquement avec les composants de l’escargot…

Objet graphique et poétique original bien plus complexe qu’il n’y parait à première vue, cet album aura sa place dans tous les bons bestiaires.

Comme si

Comme si
Orit Bergman
Rouergue 2014

Dominant dominé ?

par Michel Driol

comme siAprès Plus grand que toi, voici le retour de Piou, l’oiselle, petite et malicieuse, un brin imbue d’elle-même, et de Toto, l’éléphant, gentil comme tout ! Sur la proposition de Piou, ils jouent à faire comme s’ils étaient d’autres qu’eux-mêmes. On le devine, à ce jeu adoré des enfants, chacun veut prendre le dessus sur l’autre. Et l’on passera du lièvre (Piou, bien sûr) et la tortue (Toto) à la reine du directeur du cirque dominant le marchand de glace. Mais, bien sûr, dans cette dialectique, le gentil, qui se révèle le roi de la glace, va l’emporter.

L’illustration, au graphisme épuré, met en lumière les deux personnages, met en relief leur opposition de taille. Rien de trop : les décors, souvent stylisés, et le graphisme dans l’image (dans un style très BD où seuls les personnages parlent) soulignent encore ces rapports de force mouvants.

Un bel album qui permettra de parler des rapports humains (petit/grand, fille/garçon, teigne/gentil) et du désir de puissance aux plus petits, avec des termes très simples, dans un imaginaire proche du jeu enfantin : qui n’a pas joué à « Alors je serais… et toi tu serais… »

waf & waf

Waf & waf
José Parrondo

Editions du Rouergue, 2014

Histoires sans paroles

Par Michel Driol

wafDans cet album sans texte, Waf et Waf sont un bonhomme-chapeau et son chien, dont on suit les aventures absurdes et fantaisistes d’une page à l’autre.

Chaque page est conçue comme un strip de quelques vignettes, tendues vers une chute surprenante  et cocasse souvent, pleine d’humour. Le monde s’y désagrège à loisir, une barrière masquant en fait un paysage  morcelé. Du miroir sort un double avec lequel on prend plaisir à jouer. Certains éléments sont récurrents, comme ce petit train qui circule parfois, abandonnant ses passagers au  pied d’une montagne, lorsqu’on découvre que les rails sont en fait une échelle, ou ce bus, interdit aux chien. Les bandes des passages cloutés deviennent des pièges redoutables. L’auteur – avec, dit-il, la complicité pour certaines pages d’Anne Herbauts – nous livre un univers qui n’obéit qu’à ses propres lois.
Si certaines pages se laissent appréhender facilement, d’autres demandent au lecteur un effort d’observation et de compréhension pour trouver ce qui a été déréglé dans l’univers.

Un album burlesque dans lequel le monde n’arrête pas de se métamorphoser.  Et c’est bien réjouissant !

Lola

Lola
Oliver Douzou
Editions du Rouergue 2013

La petite fille de Jojo la mache

Par Michel Driol

lolaComme Jojo la mache, il y a 20 ans,  Lola est une vache qui perd petit à petit tous ses attributs  (dents, cornes… de lait !). Mais à l’été, tout a repoussé, et la voilà redevenue telle qu’elle était au début, mais est-elle vache-animal de pré ou vache-image sur une brique de lait ? Sans doute les deux, puisqu’à la fin, on ne retrouve sur le pré que sa cloche… « Mais on raconte qu’elle se promène sur la voie lactée ».
Au format carré de Jojo la mache succède un format allongé, avec des dominantes de  bleu et d’orange. Le dessin est encore plus stylisé, géométrique. Le dessin en belle page accompagne cette disparition des attributs de la vache, qui jonchent petit à petit le sol. Le texte joue avec les graphismes, souligne par deux couleurs les tremblements, les éternuements. Il y a du Malevitch et du constructivisme dans la façon de jouer avec les lettres de Lola sur la page de gauche.
Un bel album anniversaire, épuré à souhait, qui évoque le cycle de la vie. On attend avec impatience le suivant, dans 20 ans !