Comédie de la lune

Comédie de la lune
Etienne Delessert,
traduction (anglais) par Jean François Ménard
Gallimard, 2010

Delessert le magnifique,

par Christine Moulin

Le dernier Delessert… Respect ! C’est bien l’attitude que suggère d’ailleurs la notice au début de l’album, rappelant la carrière de l’immense illustrateur. Et comme si cela ne suffisait pas, la traduction de l’anglais a été faite par Jean-François Ménard, le traducteur de Harry Potter et Artemis Fowle. Que du lourd !Et c’est magnifique : de superbes illustrations en double page, qui s’éclaircissent progressivement, à mesure que le petit bonhomme qui habite à l’intérieur de la lune fait son travail, « arroser les étoiles, peindre les fleurs, habiller les oiseaux de longs manteaux noirs »… Poésie, fantaisie, prolongement métaphysique (« Tout a commencé il y a très longtemps et tout recommence chaque nuit ») … Cet album est un chef d’œuvre.

Que faire de notre temps ?

Que faire de notre temps ?
Dieter Böge, Bernd Mölck-Tasse
La Joie de Lire, 2010, traduit de l’Allemand (collectif)

Oui, que faire de notre temps ?

par Christine Moulin

Cet album, « à tendance » pseudo-documentaire, décline la réponse, forcément incomplète, en un format répétitif : un texte, dont le titre est à l’infinitif, parsemé de petits croquis qui illustrent, (expliquent ?) certains mots ; une image pleine page, qui fait la part belle aux personnages, disproportionnés par rapport à la scène dans laquelle ils figurent. Toutefois, le propos est quelque peu ambigu : s’il s’agit de présenter les professions aux jeunes enfants, cet album est « encombré » par des réflexions qui peuvent paraître superflues ; s’il s’agit de faire réfléchir les plus grands, peut-être peuvent-ils être rebutés par des explications qui leur sembleront trop simples.

La première page rappelle l’album Pain, beurre et chocolat, d’Alain Serres (Rue du Monde, 1999), en évoquant les tâches, accomplies par des milliers d’anonymes, qui rendent possible la vie de chacun. Le cadre est posé, le destinataire est pris à parti : « Tu pourrais d’ailleurs remercier à longueur de journée toutes sortes de gens que tu ne connais pas ».

Mais les activités professionnelles ne sont pas les seules à être décrites : on trouve ainsi des textes qui ont pour thèmes « courir », « aider », « apprendre », etc., renforçant l’aspect « philosophique » de l’ensemble. Certaines affirmations sont discutables ; peut-être le but est-il d’ailleurs qu’on en discute, en classe, par exemple : « Une chose est sûre : le savoir ne peut pas disparaître. […] Les chercheurs veulent absolument tout savoir ».

Parfois, le ton se fait humoristique : dans le décalage entre texte et image (le peintre est, en fait, un tatoueur), dans les questions saugrenues : « Au fait, les boulangers, quand prennent-ils leur petit-déjeuner ? » ; dans la pirouette finale : « Souviens-toi que quoi que tu fasses, du rodéo ou de la lecture, tu ne dois jamais oublier de te brosser les dents et de rester aimable ». On est d’autant plus surpris par des passages plus didactiques, plus pesants, dont on a du mal à percevoir le second degré : « Prendre du bon temps n’est en aucun cas de la paresse ! »

Un vrai beau cauchemar

La Fois où j’ai eu si peur
Martine Laffond et Fabienne Burckel
Thierry Magnier, 2008

par Anne-Marie Mercier

Une sortie à la fête foraine est interrompue par l’orage. Une fillette suit un garçon plus âgé pour se mettre à l’abri dans une usine désaffectée. Là, le caractère désolé du lieu, les bruits, et les récits du garçons sur ce qui s’y est passé au moment de la fermeture (une attaque de poissons qui se vengent de l’empoisonnement qu’elle produisait), plongent la petite fille dans un état de panique qui lui fait voir toutes sortes de choses.
On ne sait à quel moment la réalité bascule, tout se fait insensiblement, aussi bien au niveau du texte que des images. L’atmosphère inquiétante est d’ailleurs présente dès les premières lignes (cette fête est triste) et demeure même après le retour : un vrai cauchemar subtil, et des illustrations délicieusement inquiétantes.
http://www.editions-thierry-magnier.com

Gros animaux

Les sciences naturelles de Tatsu Nagata (L’Ours, La Vache)
De Tatsu Nagata
Seuil, 2008

par Anne-Marie Mercier

L’Ours (ne pas confondre avec le nounours, ni avec l’ourson) vit souvent dans une grotte, dort tout l’hiver (certains) peut marcher dans la neige sans s’enfoncer, a un cousin tout blanc sur la banquise…
La vache, elle, a bien des soucis : piquée par les mouches, dérangée par les trains (en Inde, bien sûr), elle fournit le lait, les peaux, la viande, mais tout cela une page après l’autre, et avec humour, celui des dessins charmants et colorés de Tatsu Nagata qui renouvelle toutes les évidences.

Lettres en rogne

L’abécédaire de la colère
Emanuelle Houdart
Thierry Magnier, 2008

par Anne-Marie Mercier

De Abdomen, Bagarre, Cris, à Koala, Guerre, puis objets, ou zygomatiques, l’exercice de l’abécédaire n’a pas permis une vraie exploration de ce qu’est la colère, de ses effets, de sa maîtrise, mais offre cependant quelques belles fenêtres dont on espère que les psychologues se régaleront.
Un album qui dérange, tant par ses affirmations complexes et pleines de sous-entendus ou au contraire très claires, que par ses images, pas sages du tout. L’utilisation quasi exclusive des diverses nuances du rouge et du brun, les visions infernales et agressives, les insectes et animaux divers qui parcourent les corps et les vêtements provoquent une belle explosion, à l’image de celle des objets qu’on brise et des paroles qu’on hurle. Explosif !