La Main

La Main
Ronald Curchod
Le Rouergue, 2021

Nuits d’hiver

 

Par Anne-Marie Mercier

Le conte offre une variation sur le thème de la main coupée (voir la main de gloire, et autres contes fantastiques) : un marionnettiste ambulant, un soir d’hiver, perd sa main en sauvant un ours qui se noie dans un lac gelé. En remerciement, l’ours lui offre une petite fée qui sait chanter. Grâce à elle le marionnettiste connait le succès.
Si le conte aurait besoin de davantage d’éléments pour sonner vrai (oui, même un conte en a besoin), les images sont superbes.
Le texte somme toute ne semble exister que comme support à ces images. Il se déploie amplement sur des pages très aérées, où les blancs servent la temporalité du récit.
L’essentiel est donc dans ces doubles pages d’images traitées en nuances de bleus et de jaunes : elles figurent une nuit d’hiver et de neige, tantôt noire, tantôt éclairée par les derniers ou les premiers rayons du jour ; forêts, ville aux coupoles lointaines, lacs…, le paysage s’y déploie comme sur un vitrail.

Ma grand-mère

Ma grand-mère
Maria Elina
Obriart, 2022

Grand-mère, une reine sans mémoire…

Par Michel Driol

 

Léon, le narrateur, va passer l’après-midi chez sa grand-mère. Il est prévenu : elle est devenue « bizarre ». Elle l’appelle Charlie, se promène pieds nus dans la terre, alors qu’elle ne supportait pas la saleté. Elle ramasse des insectes. Elle raconte qu’elle est une reine, qui vit dans un château de 120 chambres, peuplé de 120 chats dont elle a oublié les noms… C’est alors que Charles, le père de Léon, vient le chercher.

Evoqué à hauteur d’enfant, sans pathos, sans misérabilisme, c’est la question de la perte de mémoire et de la confusion mentale qui atteint les personnes âgées qui est exposée ici. Léon accepte tout de sa grand-mère, sans se poser de questions. Elle l’entraine dans un nouvel univers, celui de ses souvenirs transformés, celui de ses nouvelles activités, celui de son discours fantasque. Léon ne perçoit pas cela comme un manque, une perte, mais plutôt l’occasion de trouver une nouvelle grand-mère. Comme elle est retournée en enfance, les deux univers, celui de la grand-mère, celui du petit fils, entrent dans une nouvelle complicité autour d’un rire communicatif. L’album évoque la capacité des enfants à accepter la dégradation de la santé mentale des adultes, à ne pas les voir comme un changement négatif, mais à pouvoir entrer dans un imaginaire plein de fantaisie et de poésie. Sans doute n’y décode-t-il pas tout. Voit-il dans les « assistants » évoqués par la reine, sa grand-mère, les infirmiers et autres aides à domicile dont elle ne peut plus se passer ? Sans doute non, mais qu’importe.  Qu’importe que la « vérité » qu’il prétend révéler sur sa grand-mère soit une fiction… Sa grand-mère le confond avec son père, qu’importe, l’essentiel est dans le temps passé ensemble, dans les activités partagées, dans l’amour familial qui unit. Léon n’a pas peur de sa « nouvelle » grand-mère, il l’accepte d’emblée telle qu’elle est. Les frontières entre le réel et l’imaginaire sont joliment abolies dans l’acceptation de l’autre tel qu’il est. Rien de triste donc dans cet album, dont les illustrations, aux tons pastels pleins de douceur, montrent deux personnages joviaux et souriants au milieu d’une nature omniprésente : plantes, insectes habitent les pages, comme une façon de dire que la vie est là. La grand-mère est souvent montrée dans des postures enfantines, assise par terre, chevauchant une chaise, coiffée d’un pot de fleurs.

Une histoire qui parle avec tendresse et émotion de la perte de mémoire et des confusions dont sont victimes nombre de personnes âgées et qui met en avant l’inébranlable complicité entre une grand-mère et son petit-fils.

Ma Matriochka

Ma Matriochka
Anne Herbauts
Casterman

Dans ma matriochka, il y a…

Par Michel Driol

Un album tout cartonné, qui a la forme d’une matriochka. En guise de pages, on soulève la tête ou la base, et on découvre un autre visage, ou d’autres pieds. Se succèdent ainsi un gros chat, une souris, un biscuit, un noyau d’abricot, un arbre. Puis les éléments se croisent, reviennent : le chat, la galette… De surprise en surprise, ce livre méli-mélo livre peu à peu les secrets de cette matriochka peu ordinaire.

C’est un album plein de la tendresse et des petits riens qui font l’enfance. Il y a d’abord ce qui se mange et qui se boit, des cerises et de la galette au chocolat chaud, comme un souvenir des gouters de l’enfance. Il y a aussi les animaux familiers, ceux des contes et des histoires plus que de la vraie vie, le chat et la souris, un chat gourmand et câlin, une souris aux bas gris, figure de la petite souris qui échange les dents contre de la monnaie ? Il y a enfin la nature, l’arbre, la lune… Tous ces éléments se conjuguent, à la fois à la manière d’un inventaire ou d’une recette du bonheur. La Matriochka, nom qui, en russe, étymologiquement, vient de mère, devient ainsi le symbole de cet amour maternel et la dédicace, aux mamans, sonne comme un hommage à leur inventivité, leur imaginaire,  leur tendresse.  L’album représente ainsi à la fois la clôture de l’univers maternel, et son ouverture vers le monde extérieur qu’il renferme, en un cercle infini. Dans la matriochka, il y a la lune et dans la lune, li y a la matriochka…

Un album plein d’originalité et de douceur pour lister les ingrédients d’une enfance simple et heureuse…

Oh ! Qu’est-ce que c’est ?

Oh ! Qu’est-ce que c’est ?
Ramadier et Bourgeau
Ecole des loisirs 2021

La chose qui venait du ciel…

Par Michel Driol

Deux chiens, Jack et Georges, tranquillement assis à l’ombre d’un arbre. Et soudain l’arrivée d’une grosse boule tombée du ciel. Et les deux amis de s’interroger sur cet étrange objet, trop mou pour être un rocher, mais boule qui roule et les entraine vers un précipice, qui les sauve en se transformant en parachute, puis en radeau, en couverture, avant de repartir vers le ciel.

Absurde et rebondissement, comique de répétition, voilà un album qui n’engendre pas la mélancolie ! La question du titre, posée à de nombreuses reprises par Georges, attire à chaque fois la même réponse de Jack : Je ne sais pas… Peut-être un…  A la fin de l’album, après de nombreuses péripéties, et transformations de l’objet, on n’en sait pas plus qu’avant, et les deux amis, comme deux personnages de Beckett, dont les rôles sont bien définis, celui qui questionne, celui qui répond, n’auront pas de réponse et continueront d’attendre qu’il se passe quelque chose. Mais quoi ? Illustré sans doute à partir de papiers découpés, avec de grands aplats de couleurs vives et gaies, en doubles pages, l’album donne à voir un monde lumineux, dans lequel s’exprime la curiosité de ces deux amis qui se laissent entrainer par cette chose venue d’ailleurs dans un voyage qui les ramène à leur point de départ. Le plaisir est dans le voyage, dans l’aventure. On ne sait pas ce que c’est, concluent les deux amis, mais c’était merveilleux. N’y a-t-il pas là comme une leçon de vie, une façon de se laisser emporter par ce qui vient sans forcément chercher à le rationnaliser ?

Une histoire pleine d’originalité, de surprises, de péripéties, qui surprendra le lecteur qui s’amusera autant des rebondissements que de l’impassibilité et du flegme des deux chiens dans toutes les situations.

Moon

Moon
Agnès de Lestrade / Stéphane Kiehl
Sarbacane 2022

Sac de nœuds !

Par Michel Driol

Le héros, Moon, est présenté comme un petit sac de nœuds, avec des parents qui l’aiment tel qu’il est, tout emberlificoté. Mais les autres enfants ne l’acceptent pas, ne comprennent pas qu’il aime leur caresser les joues. Lorsque Moon prend le chemin de la forêt, un oiseau prend ses nœuds pour des vers, un chat pour une pelote de laine, mais lorsqu’il parvient, grâce à ses nœuds, à sauver de la noyade une petite fille, le voilà reconnu et aimé par tous, tel qu’il est.

Un corps efflanqué, long, entouré de traits et de boucles jaunes, tel est Moon sur l’illustration, comme un enfant maladroit, incapable de maitriser ses gestes, sans cesse en mouvement. Moon est différent, incompris des autres qui ne l’acceptent pas, et il se sent exclu et inutile. C’est par la métaphore du sac de nœuds, de l’enfant emberlificoté dans ses problèmes que l’album évoque cette question de la différence, pour montrer finalement qu’elle n’est pas une faiblesse, mais peut devenir une force. La force de l’album est de partir dans l’imaginaire sans chercher à évoquer de façon précise un trouble précis du comportement. Cela lui donne une portée bien plus grande, car ce sont toutes les différences qui peuvent ainsi être imaginées par le lecteur. Imaginaire aussi dans la représentation de ce sac de nœuds sous la forme de traces jaunes qui envahissent l’espace, jusqu’à ce que, dans la dernière page, le jaune soit la couleur du fond de page, et que le rouge aux joues, symbole habituel de l’amour ou de l’affection, devienne aussi du jaune. Façon de montrer que c’est la différence qui enrichit si on la laisse s’exprimer. Imaginaire enfin par ce personnage complètement lunaire – d’où son nom – sautillant, bondissant, acrobate aérien auquel on s’attache, personnage en quête de sa propre identité dans la forêt. S’il n’est ni vers, ni pelote de laine, qui est-il ? Comment se libérer de ses problèmes, qui le nouent au propre comme au figuré, qui l’emprisonnent ?

Un bel album pour évoquer, par l’émotion, l’exclusion et l’inclusion, un album tout en finesse et suggestion construit autour d’un personnage touchant.

Qu’est-ce qu’il y a derrière la montagne ?

Qu’est-ce qu’il y a derrière la montagne ?
Ludivic Souliman – Zad
Utopique 2022

Vaincre ses peurs

Marilou a peur, du noir, ou qu’un dragon dévore ses parents… Derrière la forêt familière, il y a une montagne. Mais qu’est-ce qu’il y a derrière la montagne ? se demande la fillette. Lorsqu’elle pose la question aux adultes qui l’entourent, elle s’entend répondre qu’il ne faut jamais poser cette question. Pourtant, elle prend son courage à deux mains et va voir. Derrière la montagne, il y a un monstre, mais, lorsqu’on lui souffle dessus, il devient un minuscule vers de terre, qui lui affirme qu’il est sa peur.

Reprenant les codes et les structures du conte, cet album évoque avec poésie les peurs, non seulement les peurs enfantines, mais aussi celles des adultes, celles des choses dont on ne doit parler, peut-être les tabous qu’il faut taire, d’autant plus inquiétants qu’ils n’ont aucune justification. Tout est fait pour que le lecteur enfant s’identifie à cette petite fille dont il partage sans doute les rituels du soir, histoire, musique, paroles, veilleuse. Ses jeux et activités sont aussi ceux des enfants, du moins ceux qui vivent à la campagne : les cabanes dans les arbres, la cueillette des champignons avec le grand-père. Dès lors, l’enfant-lecteur ne peut que continuer son processus d’identification à la fillette dans sa quête d’un autre monde, un monde dont les adultes interdisent l’accès, symbolisé ici par cette montage qui ferme l’horizon. Qu’est-ce que grandir ? Sortir de la maison des parents pour aller voir le monde. Le monde que Marilou découvre seule est d’abord le monde de la nuit, celui des animaux nocturnes, celui du premier matin, nimbé d’une étrange poésie, un monde à contempler. Puis c’est l’ascension de la montagne, symbolique elle aussi des efforts à faire pour découvrir le monde, sans céder au découragement, au vent qui siffle « fuis ». Et c’est enfin, comme dans les contes, la confrontation avec le monstre qui symbolise le mal et les terreurs. Un adjuvant de taille pour aider Marilou, à la fois pour l’envoyer à l’aventure, mais aussi pour lui donner, à distance, les conseils essentiels : le grand-père, qui incarne la voix d’une sagesse à la fois populaire (dans la vie, il faut parfois aller voir) et pleine de bienveillance et d’imaginaire (souffle sur ta peur, elle partira en fumée). Le recours final au merveilleux, avec la métamorphose du dragon en vermisseau, est une belle image de la façon dont peuvent se dissiper les terreurs. Zad propose des illustrations qui jouent à la fois sur des pages pleines de couleur et des dessins au trait, qui mettent l’accent sur tel ou tel détail du texte. Il en ressort une atmosphère de tendresse, qui magnifie la nature, mais donne aussi à voir le monstre très mythologique qui terrifie Marylou. A noter aussi que l’album est accompagné d’un CD qui permet de l’entendre lu par l’auteur, mais aussi d’entendre la chanson qui le clôt.

Un récit d’apprentissage qui passe par la fiction, par l’imaginaire du conte, pour montrer que vaincre ses peurs fait grandir, à condition de sortir de sa zone de confort.

La Petite Boîte

La Petite Boîte
Yuichi Kasano
L’école des loisirs (« Loulou et Cie »), 2021

Une place pour chacun

Par Anne-Marie Mercier

On connait bien le conte de « La Moufle » dans lequel plusieurs animaux se réfugient dans un gant de laine pour se protéger du froid, gant qui finit par céder. Ici il s’agit d’une caisse en bois bien solide. Un renard y entre par jeu, puis un élan, puis trois canards. Jusqu’ici tout va bien.
Arrive un ours qui demande à les rejoindre et qui malgré leur refus arrive à y mettre les pieds, sans que la caisse cède, au grand plaisir de tous.
Histoire simple, à la chute surprenante par son inexistence, et où tout le monde est content, finalement. Les images ont un grand dynamisme dans leur enchainement, et une grande sobriété, aucun décor ne se superposant à la simplicité de l’action, elle-même réduite. Tout cela est léger, simple  et joli.

 

Aux filles du conte

Aux filles du conte
Thomas Scotto / Frédérique Bertrand
Editions du Pourquoi pas ? 2022

De la peur bleue à l’horizon rouge

Par Michel Driol

En 1975, dans sa chanson Une sorcière comme les autres, la regrettée Anne Sylvestre rendait hommage aux femmes en magnifiant et en banalisant la figure de la sorcière, et évoquait la place difficile des femmes dans le monde et le pouvoir du patriarcat. En 1981, Pierre Peju, dans La petite Fille dans la forêt des contes, proposait une poétique du conte. Il montrait comment, entre la maison paternelle et le château du prince charmant dont elle sera à jamais prisonnière, la fuite dans forêt constitue pour la petite fille l’espace qui l’entraine vers un ailleurs, l’état sauvage, la liberté, lui permettant, dans la parenthèse enchantée du conte, d’échapper aux rôles traditionnels. Le bel ouvrage de Thomas Scotto, qui cite Anne Sylvestre en exergue, se situe quelque part dans cette double filiation, en proposant  une sorte de manifeste porté par une voix de fille, archétype de toutes ces petites filles des contes, une voix qui fait écho avec la condition féminine encore aujourd’hui.

Elle évoque avec subtilité les mauvais traitements dont sont victimes les petites filles du conte sans jamais nommer les contes sources : un indice permet de reconnaitre Cendrillon, Raiponce, ou la Petite Fille aux allumettes, parmi d’autres qu’on ne citera pas ici. Des petits pois sous les matelas aux serrures… ce sont tous les supplices de papier qui sont ainsi évoqués. Elle évoque aussi la figure et le rôle des hommes dans les contes, qui décident à sa place, pour son bien, et ne lui laissent jamais le droit de mener la soirée à sa guise. Elle ne cache pas ses envies de s’ouvrir au monde, d’être autre chose, c’est-à-dire d’être elle-même, libre de ne pas toujours dire oui. Elle constate alors qu’entre ce pouvoir patriarcal, qui pourrait la contraindre à épouser son père, et son intégrité ne lui reste qu’une solution, la fuite. Et le texte se termine sur des futurs pleins d’espoir faits de liberté, d’invention, façon de tourner la page et de dessiner les contours d’un autre avenir possible, d’échapper tant à la maison paternelle qu’au château royal. C’est une ode à la liberté, un appel à vaincre ses peurs pour exister pleinement.

Ce manifeste féministe passe par l’imaginaire pour toucher et faire réfléchir sur des personnages et des situations durablement inscrits dans la mémoire collective de toutes celles et ceux qui ont entendu ces contes, et les invite donc à les questionner, en se demandant quelles valeurs ils représentent et si les principes qui les font agir ont vraiment changé. Cette relecture intelligente des contes ne passe pas par la théorisation, mais par la poésie afin de s’adresser au plus grand nombre, aux enfants en particulier, qui s’identifieront à l’héroïne des contes qui s’exprime tout au long de l’ouvrage, qui donne à entendre son point de vue, et non celui du conteur – Perrault, Grimm, ou Andersen. Les illustrations de Frédérique Bertrand montrent d’abord une petite fille bleue, petite dans la page, dans un monde fait d’escaliers sans fin, de volutes infinies – écheveaux de laine ou cheveux ?-. Puis, après la couture du livre, apparait le rouge et, avec lui, les sourires et la joie. A la page bleue du début correspond une page rouge. A chacun d’interpréter, bien sûr, ce symbolisme des couleurs, porté tant par le texte que les illustrations. Chacun choisira de la lecture qu’il veut faire des riches valeurs représentées par le bleu et le rouge. On se gardera ici d’en dire plus que les auteurs…

Un texte poétique, qui prend appui sur le puissant imaginaire du conte traditionnel, pour parler des aspirations très contemporaines à la liberté de toutes et tous, et à l’égalité entre hommes et femmes.

Le Printemps d’Aubaka

Le Printemps d’Aubaka
Didier Jean et Zad / Pierre-Yves Cezard / Caroline Taconet
Utopique 2022

Comme un Discours de la servitude volontaire.

Par Michel Driol

Lorsqu’il prend le pouvoir à Aubaka, le nouveau roi, Alexander XI, annonce qu’il va lever un impôt pour constituer une puissante armée. Devant le refus du peuple, il renonce. Mais, lorsque le Grand Ordonnateur annonce qu’un soldat est mort en patrouille, chacun obéit à l’ordre royal de mettre des barreaux aux fenêtres. Puis lorsqu’il annonce que les espions ont vu les ennemis aux portes de la ville, tout le monde prête mainforte pour construire des remparts. C’est alors que le jeune Milann revient d’un long voyage, et déclare qu’il n’y a pas d’ennemis dans les parages. Et Milann de sortir à sa guise de la ville, pour cueillir des plantes. Des caricatures du roi se mettent à apparaitre sur les murs, reprenant un bon mot de Milann. Caricatures aussitôt interdites, pour la sécurité de tous, par le monarque. Et lorsque Milann révèle la vérité sur la mort du soldat hors des murs, les soldats refusent d’obéir à l’ordre de le saisir, et tout le peuple sort de la ville. Comme on s’en doute, le roi quitte le château, par une porte dérobée, et s’installe la démocratie…

Cette histoire, inspirée d’une fable qui dit que, si on veut ébouillanter une grenouille, il faut la tremper dans de l’eau de plus en plus chaude pour qu’elle s’y habite, a des échos tristement contemporains. Jusqu’où sommes-nous prêts à sacrifier un peu de nos libertés pour un peu de sécurité ? Jusqu’à quel point sommes-nous prêts à croire les fake-news fabriquées par le pouvoir en place ? Que devient alors notre esprit critique et notre raison ? Qui sera celui qui dit que le roi ment, et que nos peurs n’ont d’autres raisons que sa volonté de nous museler ? Ce dont parle aussi l’ouvrage, c’est de la place du rire dans nos sociétés. D’un côté, on a le nouveau roi, que personne n’a jamais vu sourire, de l’autre on a l’esprit libre et fantaisiste de Milann et le pouvoir des caricatures. Le rire a bien le pouvoir de subvertir l’ordre établi, de libérer, et c’est pourquoi le pouvoir l’interdit. On le voit, cette fable pose de nombreuses questions, et ce royaume imaginaire, par bien des aspects, fait écho à notre monde contemporain. Avec finesse, car tout est ici suggéré plutôt que dit, montré à travers les actes et les paroles des personnages, ainsi que par les illustrations, le plus souvent en pleine page, qui nous plongent dans une époque volontairement indéfinie. S’il y a bien des lignes électriques, les machines pour construire les remparts sont celles des ouvriers du moyen-âge… Les costumes évoquent tantôt le moyen-âge, tantôt le XIXème siècle. A la fin ce sont des vêtements contemporains et des cartables sur le dos des enfants qui disent le présent. Tout cela contribue à montrer que ce texte est intemporel, et qu’il souligne le pouvoir de résistance qui traverse les époques, la force du peuple lorsqu’il est uni pour abattre les dictatures, mais aussi la façon dont certains pouvoirs instrumentalisent la xénophobie pour le maintenir en soumission. Les techniques employées pour l’illustration, crayonnés de Pierre-Yves Cezard, mis en couleur numériquement par Caroline Taconet,  évoquent la ligne claire de la bande dessinée. L’univers représenté n’est pas sans faire penser au dessin animé Le Roi et l’oiseau.

Un album qui répond parfaitement à son double objectif. D’une part, comme toute fiction, raconter une histoire captivante, aux personnages bien posés, d’autre part faire réfléchir, par l’entremise de cette fiction, à notre propre société, le tout à hauteur d’enfant… même s’il n’y a pas d’enfant héros dans cette histoire, juste un jeune homme libre !

Le Loup dans la nuit noire

Le Loup dans la nuit noire
Sandrine Beau – Illustrations de Loïc Méhée
D’eux – 2022

Jeux d’ombres

Par Michel Driol

C’est la nuit. Dans un lit se trouve un loup, qui petit à petit ouvre un œil, puis se lève, le tout avec une grande lenteur qui fait penser à la célèbre comptine Promenons-nous dans les bois. Puis il pousse une porte, et, après une page complètement noire, on découvre la vérité : le loup n’est une fillette qui sort des toilettes, après avoir dit « Maman, j’ai fini »…

Le texte, court, facile à comprendre, est réduit à des schèmes d’action qui commentent avec sobriété l’image. Il est saturé de l’adjectif noir, afin de créer une atmosphère liée aux peurs nocturnes. Tout est fait pour que le lecteur anticipe, sans savoir quoi. Que va faire ce loup qui couche dans un lit, vit dans un appartement ? Et la surprise finale est grande de découvrir que l’on s’est fait avoir par l’album, qu’il n’y a pas de loup, mais une fillette dont on peut penser qu’elle se prend pour un loup. Quant aux illustrations, elles ont surtout recours au noir, comme des ombres chinoises qui se détachent sur des fonds colorés passant d’un bleu reposant à un rouge inquiétant, puis à un jaune qui donne à anticiper la lumière finale.  L’album fait appel, avec intelligence,  à l’imaginaire et à la subtilité du lecteur. La surprise finale, qui fait passer de l’univers du loup, de la nuit, de la peur, à un univers familier et à une action quotidienne, conduit à s’interroger, à faire un effort de compréhension qui parfois désarçonne les jeunes lecteurs. La fillette est-elle le loup ? Est-ce le loup qui s’est transformé ? Les enfants peuvent ainsi émettre de nombreuses hypothèses avant de comprendre – ce qui ne va pas de soi – le jeu des ombres portées de la fillette et de sa poupée qui dessinent ainsi la silhouette du loup.

Un album qui expose les peurs primales du loup et de la nuit pour mieux s’en jouer, pour le plus grand plaisir du lecteur.