La retrouvée

La retrouvée
Jo Hoestlandt
Thierry Magnier –Petite poche – 2022

Quand on revient sur les lieux du bonheur passé

Par Michel Driol

Dans une chambre d’hôtel, cinquante ans plus tard, un homme se souvient de son enfance, des week-ends qu’il passait, avec sa mère, dans cette même chambre, des longues promenades sur la plage, des jeux, de sa complicité avec cette mère aux longs cheveux si blonds à qui il arrivait de citer un poème de Rimbaud.

Construit en faisant alterner le présent de l’homme – anonyme – qui fume, se promène et les souvenirs de l’enfance, le récit, dans une écriture très contemporaine, mêle les époques comme pour dire l’amour fusionnel entre ce fils et sa mère, fusion dans l’espace de la chambre, fusion par-delà le temps. Le roman fait appel à plusieurs imaginaires, dont certains s’adressent à des enfants, comme celui de la plage, de ses jeux, du cerf-volant, de l’intimité avec la mère, d’autres plus à des adultes, avec ces grands hôtels du bord de mer, et Rimbaud, bien sûr, cette éternité retrouvée dans les figures superposées de la mer et de la mère. Un récit qui sait aborder des problématiques et des sentiments complexes avec des mots et des expressions d’une grande simplicité pour toucher le plus grand nombre.

Un roman court, destiné à de jeunes lecteurs débutants, qui aborde avec finesse et sensibilité la question du deuil, mais surtout des souvenirs comme une recherche du temps perdu..

L’île sous la mer, Histoires naturelles, Xavier-Laurent Petit

L’ile sous la mer, Histoires naturelles
Xavier Laurent Petit, Ill, Amandine Delaunay
 L’école des loisirs, neuf, 2021.

 

  Ravages des guerres, celles des hommes et celles de la nature et résistance

 Maryse Vuillermet

 

 

 

Marco, le jeune narrateur de cette histoire, bégaye et n’est pas bon en calcul mais il connaît tout de son île, les dunes, les vents, les cachettes et surtout les oiseaux, ses amis, dont il sait imiter les chants et comprendre les messages.  Les mots qu’il invente en bégayant, ses difficultés à l’école et le harcèlement dont il est victime le rendent touchant.

On est en 1917, les jeunes hommes de l’ile s’engagent pour la guerre en Europe, le frère de Marco, Tom, et le frère de sa meilleure amie, Magda, partent.

Une nuit, la tempête souffle si fort que les bâtiments du port, les maisons sont noyés.  L’île semble s’enfoncer.  L’institutrice essaie de comprendre ce qui se passe et mesure l’ile à l’aide de Marco, ses conclusions sont formelles, l’ile s’enfonce de plus en plus.  Peu à peu, les habitants, dont les parents de Magda, décident de partir. Marco est très malheureux.

Ce récit mêle habilement documentaire et fiction car il est construit à partir de faits réels. Et la fiction est très attachante.  Chaque personnage est traité avec soin, l’institutrice, la mère de Marco, sa meilleure amie Magda, son pire ennemi Bill Leroux… La tragédie affleure, l’absence des jeunes hommes partis à la guerre, les drames de la mer et celui de l’exil sont terribles mais la magie de certains instants dans les dunes au milieu des oiseaux, quand les oiseaux soufflent la solution à Marco et les illustrations tendres et drôles d’Amandine Delaunay permettent de s’en évader.

Ce petit roman mêle donc habilement chagrins et joies, désastres et résistance,  Tom parti à la guerre mais qui envoie des lettres pleines de fautes d’orthographe et d’amour fraternel, les deux enfants  séparés puis réunis par la disparition de l’île, l’institutrice inquiète pour son fiancé  aviateur qui le retrouve à la fin de la guerre et ce dernier  offre aux enfants un  voyage en avion  au-dessus de l’ile noyée devenue refuge des oiseaux, le méchant  harceleur Bill Leroux, à la mort de son frère, devient enfin gentil…  une montagne russe d’émotions fortes, donc un bon roman.

A noter qu’un podcast documentaire sur le même sujet est joint : L’île sous la mer de Camille Juzeau

 

Odyssée

Odyssée
Peter van den Ende
Sarbacane, 2021

Tour du monde sans escale

Par Anne-Marie Mercier

Un format adapté et 96 pages, voilà de quoi déplier un beau voyage imaginaire, sans texte, mais avec de nombreuses péripéties. Peter van den Ende propose une succession d’images en noir et blanc, tracées à l’encre et ombrés de multiples dégradés de gris. Elles se déploient sur chaque double page, proposant à chaque tourne de page un moment différent, avec de nouveaux lieux et de nouvelles rencontres fantastiques.
L’Ulysse de ce voyage semble être un petit bateau de papier, issu d’un pliage fait moitié par un diable cornu, moitié par un humain ordinaire ; ou bien serait-ce l’ombre qui s’en extrait à la fin du livre, un génie maritime élégant ? Le petit bateau fragile est ballotté en tous sens, rencontre de nombreux obstacles, part dans les airs, plonge au fond des abysses. Une carte en fin d’ouvrage montre le trajet parcouru, comme dans les éditions de l’Odyssée d’Homère, mais avec un monde plus vaste, du Pacifique au Golfe persique, de l’Antarctique à l’Écosse, doublant le Cap Horn et le Cap de Bonne espérance. Mais cet ancrage dans le réel est bien sûr fantaisiste : à travers lui, c’est surtout l’univers mythique de la mer que l’on rencontre, avec ses monstres, ses plantes, ses machines étranges aussi. Chaque page est pleine de détails curieux, drôles ou inquiétants. En somme ça vit, ça coule, c’est merveilleux.
On peut voir quelques images sur le site de l’éditeur.

Peter van den Ende est aussi, dans une autre vie, guide naturaliste sur les îles Caïman. La précision de son trait en témoigne. Odyssée est son premier album, fruit, on le devine, d’un long travail.

 

Le Phare

Le Phare
Sophie Blackall
Editions des éléphants 2021

Ohé ! Du phare

Par Michel Driol

Un nouveau gardien arrive dans un phare isolé sur une ile. Il écrit à sa femme qui vient le rejoindre.  Puis un bébé nait. Un jour arrive une lettre, par le bateau ravitailleur, qui leur annonce que le phare va être automatisé et qu’il n’y a plus besoin de gardien à demeure.

Cet album se situe entre fiction et documentaire. Fiction par l’histoire de ce couple de gardiens et de leur enfant que l’on voit grandir, façon de marquer le passage du temps dans ce lieu clos et immobile. Documentaire par la double page finale, consacrée aux phares du XIXème siècle, mais aussi par la façon d’évoquer le bateau ravitailleur, les naufrages, le brouillard, la réserve d’huile où le mécanisme à remonter régulièrement. Ainsi, on saisit mieux la vie rude de gardien, et les tâches répétitives à accomplir, ou la façon d’être dépendant du temps, à la fois celui qu’il fait et celui qui passe.

Le texte est rythmé par des Ohé ! Ohé ! qui lui donnent l’air d’une comptine et renforcent à la fois l’aspect répétitif de la vie dans le phare, mais aussi l’absence de communication avec l’extérieur. Les illustrations – encre de chine et aquarelle – s’inscrivent souvent dans des cercles, façon aussi de marquer la rotondité du phare et l’enfermement de ses occupants. La figure du cercle est omniprésente. Mais les illustrations sont aussi documentaires : phare en coupe, scène de transfert d’un passager, scène de naufrage… autant de façon de mieux faire comprendre cette vie de gardien. Elles sont enfin une ode au ciel et à la mer, à leurs changements, à leurs couleurs, à leurs états.

Un bel album docu fictionnel, au format allongé comme un phare, pour rendre sensible la dure vie des gardiens de phare et leur rendre hommage, d’en garder la mémoire.

A la mer

A la mer
Emma Giulani
(Les grandes Personnes) 2021

Raconte-moi la mer

Par Michel Driol

On retrouve Prune et Robin – les deux personnages de Au jardin –  au bord de la mer. Ce documentaire animé les conduit dans les dunes, sur le plage, au port, à bord d’un bateau, sur une ile, puis enfin au départ d’une expédition océanographique.

On découvre ainsi une véritable encyclopédie de l’univers maritime, avec sa flore, sa faune, mais aussi les techniques spécifiques liées à cet univers : la signification des bouées, le fonctionnement d’un phare, ou encore la valeur des pavillons de marine. Il s’agit donc d’un ouvrage documentaire très complet, qui répondra à de nombreuses questions que se posent les enfants. La présentation est soignée et ludique, avec de nombreux rabats à soulever qui rendent cette exploration attrayante. Les textes sont accessibles dans leur syntaxe, mais ont parfois recours à un lexique de spécialiste en général bien reformulé pour le mettre à la portée des lecteurs et des lectrices. Les illustrations, souvent conçues à la façon d’un imagier, sont précises et pleines de détail.

Un documentaire animé, pédagogique, de très grand format, qui se termine en insistant sur les dangers courus par la mer et les animaux marins.

Esther Andersen, Timothée de Fombelle

Esther Andersen
Timothée de Fombelle
Gallimard jeunesse, 2021

 

Vacances inoubliables

 

 Maryse Vuillermet

 

Un petit garçon va chaque année en vacances chez son oncle Angelo. Or, cette année-là, il décide de rouler en vélo plus loin que d’habitude, et il découvre en même temps la liberté, la griserie du lointain, la plage, la mer et l’amour fou d’Esther.

C’est difficile de décrire la grâce et la beauté de cet album. Le texte dresse avec délicatesse le portrait de l’oncle, son originalité, sa fantaisie, son désordre mais surtout son amour immense pour le petit vacancier qu’il comprend sans paroles.  Cet oncle est si farfelu et si pauvre qu’il pourrait faire honte au petit garçon, mais quand il s’agit de retrouver un chien perdu, il est à la hauteur de la situation, il fait preuve d’intelligence « je fais mes déductions, je connais mon affaire », d’intelligence du cœur.  Et ce petit garçon qui n’a jamais vu la mer, est-ce honteux, il demande à Esther « tu trouves ça bête ? ça te fait rire ?  Non. »  En un mot, voilà le petit garçon rassuré, et toute l’histoire est de la même veine, tout est suggéré, effleuré.

L’album raconte aussi la liberté, le bonheur simple de ces moments, l’amour immédiat pour Esther, sa recherche.

Les dessins d’Irène Bonacina s’accordent à cette douceur, elle dessine la grâce des silhouettes légères d’Esther, de l’oncle Angelo et du petit garçon, les paysages de la côte, l’immensité de la mer et l’émotion de la première baignade…

 

La vague

La Vague
Suzy Lee
Kaléidoscope (l’école des loisirs)

Vague heureuse

Par Anne-Marie Mercier

Livre d’artiste ? Livre-jeu ? album pour enfants ? La vague est un peu tout cela.
Voilà un livre idéal pour oublier la « deuxième vague » qui nous submerge en ce moment : celle de Suzy Lee est toute de couleur, d’énergie, de gaieté, et face à elle la petite fille est tour à tour méfiante, défiante, hardie, submergée et trempée, joueuse et heureuse.

Le travail sur la double page est magistral : celle de gauche présente une image crayonnée sur fond blanc, esquissant la silhouette et l’expression de la fillette, la plage, des oiseaux ; la mère n’apparait que tout à la fin, partiellement, puis complètement, présence rassurante. Sur la page de droite, c’est le domaine de la mer, de la couleur bleue qui couvre parfois le trait fin de l’horizon, le blanc de l’écume recouvrant parfois le bleu. Au milieu de l’album, la fillette qui jusqu’ici a joué à avancer et reculer avec la vague en restant de son côté de la pliure, à gauche, passe du côté droit, revient, y retourne, et finit par se faire recouvrir par la couleur qui a débordé sur tout l’espace des deux pages, avant de se retirer, laissant cependant du bleu partout. Avec la couleur, c’est un bonheur plus calme, un jeu tranquille dans un horizon immense.

Toutes ces images sont d’une grande fraicheur; elles sont belles et font du bien : nous voilà rincés et régénérés par la vague de Suzy Lee.
Sous son apparente simplicité, cet album est très riche et dit beaucoup, sans mots. Voir la conversation avec Suzy Lee, sur le site de l’éditeur.

 

Roubaiyat de la mer

Roubaiyat de la mer
Sayed Hegab. Illustrations de Walid Taher
Le port a jauni 2019

Raconte moi la mer…

Par Michel Driol

Un rubaï est un poème à forme fixe de la tradition persane.  Les premiers sont attribués au poète perse Omar Khayyam (1048-1131). Un rubaï est un quatrain, dont les 1er, 2ème  et 4ème vers riment, ce que respecte la traduction française de Stéphanie Dujols. Sayed Hegab était un poète égyptien décédé en 2017.

L’ouvrage se présente sous la forme d’un double leporello, les illustrations aux dominantes jaune et bleu faisant comme une frise où l’on croise des éléments maritimes (poissons, étoiles de mer, phares..) et des humains, très stylisés. Les quatrains sont alors disséminés sur ces frises, à raison d’un par page, au maximum. Le livre est donc d’abord un magnifique objet graphique.

Mais c’est aussi un recueil de poèmes qui se présentent souvent comme des dialogues entre un je et la mer. Tantôt c’est l’un qui parle tantôt c’est l’autre, dans des tonalités bien différentes qui jouent tantôt de l’humour, tantôt de la métaphysique, comme une leçon de vie donnée par la mer à l’homme. Les interrogations sur le monde, sur les relations entre l’homme et la mer succèdent aux affirmations et aux exclamations, rendant les poèmes extrêmement vivants.  On est plus proche d’une longue méditation, écrite dans une langue simple, que du lyrisme. Rien de grandiloquent, mais des petites notations, saisies dans l’instant, évoquant la liberté, la destinée, l’amitié, la permanence du temps…

Une belle réalisation des éditions Le port a jauni, dans laquelle, comme à leur habitude, les  textes sont donnés en arabe et en français. Une façon d’approcher la poésie égyptienne contemporaine.

Belle maison

Belle maison
Anaïs Brunet

Sarbacane

Objets inanimés, avez-vous donc une âme ?

Par Michel Driol

Deux enfants, Lise et Noufou, reviennent passer l’été dans la maison familiale, abandonnée tout l’hiver. Ils retrouvent leurs habitudes, leurs livres, la maquette commencée l’année précédente, la plage où l’on construit des châteaux pour accueillir les poissons. Une histoire ordinaire et simple certes, mais c’est la maison qui raconte, et devient le personnage principal de cet album.

La maison est située au bord de la mer. Elle a des amis : sur une ile, une vieille tour datant du moyen-âge, le mimosa, une famille de pies. Elle a ses coquetteries : elle ne dira pas son âge. Elle a aussi ses regrets, de ne pas avoir voyagé alors qu’elle un tempérament d’aventurière. Pour elle, le retour des enfants, c’est celui de la vie.

On pourra être agacé parfois par le ton précieux de cette maison, qui signe « votre Belle Maison »,  qui parle comme une grand’mère un peu traditionnelle dans son vocabulaire un peu désuet et sa syntaxe bien polie, et évoque « ses terres ».  On sera peut-être aussi gêné de la représentation de cette maison de la bourgeoisie provinciale, avec ses tomettes au sol, son portemanteau années 60, sa salle de bains début 20ème siècle, ses tapisseries à fleur. On sera peut-être aussi gêné par l’absence d’adultes et ces enfants qui vivent leur vie, seuls, en ce bord de mer. Mais c’est qu’au fond le propos de l’album est ailleurs : il faut prendre cette maison sur un plan métaphorique, et y voir le lien de la filiation, l’inscription des nouvelles générations dans une histoire familiale dont la maison garde trace et souvenir. C’est à la fois le retour au cocon – voire au ventre maternel – qui est célébré ici, mais sans que ce cocon ne soit écrasant : les enfants sont libres d’aller et venir, sans obligation de raconter leur journée. La maison souligne leur indépendance et les projette déjà dans leur futur au service des autres (restaurateurs ou médecins).

Finement, l’album oppose l’intérieur et l’extérieur, qui envahit la seconde partie. Scènes de plage qui deviennent vite des  scènes surréalistes mêlant monde sous-marin et monde terrestre, dans une véritable robinsonnade marquée par la construction d’une cabane au milieu des animaux sauvages, comme autant d’images d’une liberté possible d’une enfance qui peut, dans les dernières pages, retrouver ses racines à la cuisine et dans la chambre à coucher.

Un premier album d’une nouvelle auteure de littérature jeunesse à suivre.

 

 

Je serai cet humain qui aime et qui navigue

Je serai cet humain qui aime et qui navigue
Frank Prévot, Stéphane Girel (ill.)

Hong Fei, 2016

« Homme libre, toujours tu chériras la mer ! » … et la poésie

Par Anne-Marie Mercier

Il faut de l’espace pour évoquer le temps, la mer, l’amour, le lien, les racines… L’album est généreux et propose un grand format et même, vers la fin, une quadruple page à déplier. Les dessins, stylisés, plantent un décor de verts et de bleus, qui tournent parfois à l’orangé et au rouge, violet : décor d’herbe, de mer, de nuages, et parfois d’horizons lointains et de motifs exotiques, où l’envers peut être l’endroit.

Sur la plage où il accompagne son grand-père chaque année pendant l’été, un enfant trouve un coquillage sur lequel est inscrite la phrase « écoute-moi ». Il y entend des sons étranges, des rythmes, qui peu à peu deviennent un langage inconnu, langage qu’il finit par traduire, d’abord pour dire le poème qu’est la vie de son grand-père, puis pour dire la sienne avant d’inventer un autre poème.

Ce tâtonnement à la recherche d’un sens à donner au langage poétique s’accompagne d’une interrogation sur les origines : l’enfant  a pour ancêtres un marin européen et une femme originaire de Polynésie. A cette question qu’il se pose, il répond en fin de parcours avec le projet d’« être un humain », ce qui dit beaucoup, mais aussi un humain « qui aime et qui navigue », comme son grand père ; sera-ce sur la mer ou sur les vagues de la poésie ?

Ce narrateur est aussi un humain qui lit de la poésie, les références à des textes et auteurs connus étant nombreuses, sous la forme de clins d’œil, d’évocations plutôt que de citations et la question de l’écoute et de l’appropriation des sons, centrale.

L’histoire, comme les images, est dense, forte, et la magie du chant du coquillage prenante.