Le Zoo poétique

Le Zoo poétique
Bruno Gilbert

Seuil Jeunesse, 2018

Par Matthieu Freyheit

« Mon amie le croit bête, parce qu’il est poète »

« Les animaux assistent au monde. Nous assistons au monde avec eux, en même temps qu’eux », suggère Jean-Christophe Bailly dans Le Versant animal. Le Zoo poétiquepublié chez Seuil Jeunesse tente de restituer cette coexistence en interrogeant la forme singulière de la parole animale lorsqu’elle s’incarne en poésie. La tradition est ancienne : elle consiste à trouver dans la poésie un espace de recherche pour donner un langage à ceux qui ne parlent pas et à ce qui ne parle pas. On y dit l’indicible, on y fait parler les silencieux, on y livre le parti-pris des choses, et des êtres.

Pas d’anthologie animale, ici, mais une proposition recueillant des textes de Charles Cros, de Jules Supervielle, de Francis Jammes ou d’Emile Verhaeren, entre autres, tous illustrés par Bruno Gilbert à qui l’on doit déjà, chez le même éditeur, un travail consacré à la poésie de Maurice Carême (La Poésie est un jeu d’enfant, 2015). La poule est faite d’automne, le cheval de blanc vide, la panthère faite de nuit ; l’écureuil se confond avec la feuille. La géométrie l’emporte, comme les remplissages simples de figures d’un seul tenant. Ainsi les animaux sont-ils formes et couleurs en plus d’être mots. Les écrevisses, élégantes dans leur costume, « s’en vont […] à reculons, à reculons ». Le merle, croquant le givre, « croit à la jeune saison ». La panthère tire la langue à la nuit, tandis que « les bruits cessent, l’air brûle, et la lumière immense endort le ciel et la forêt ». L’âne, bien sûr, porte ses charges, et trompe bien son monde : « Mon amie le croit bête, parce qu’il est poète. » La langue et l’image ne font pas que révéler l’animal, mais se laissent également révéler par lui. C’est que « l’identité de l’homme comme celle de l’animal s’éclairent de leur mutuelle confrontation », précise Dominique Lestel dans L’Animalité. Cette complexité est en jeu dans le Zoo poétique, et en fait un objet de contemplation esthétique autant que de réutilisation pratiques avec des classes pour une exploration des relations texte-image, et des relations entre fond et forme.

Une Vache dans ma chambre

Une Vache dans ma chambre
Dominique Cagnard et Aude Léonard

Motus, 2008

Par Matthieu Freyheit

Les vaches sauveront la poésie

La poésie sauvera le monde. Les vaches sauveront la poésie. Les vaches sauveront-elles le monde ? Nous connaissons les éloges et les hymnes, les élégies et les dithyrambes. Rien d’aussi solennel ou grandiloquent ici. Dans la poésie de Dominique Cagnard, les vaches se promènent, broutent et secouent les mouches. Elles attendent et elles dorment, et ne demandent rien : « […] nous sommes si bien / à regarder les boutons d’or. / Les vacances c’est pour les hommes. / Nous ne voulons rien que le ciel / et un coin d’herbe / pour abriter nos yeux. » Dans la poésie de Dominique Cagnard, les vaches donnent à vivre petitement, elles laissent deviner le silence, ruminent et rêvent sans savoir qu’elles font un paysage, et que d’ailleurs il « n’y a rien d’autre à faire / qu’à regarder les vaches ». Dans la poésie de Dominique Cagnard, les vaches visitent nos chambres, veillent la nuit et quittent la terre, remplissent et vident successivement le monde : « Au loin les vaches s’en vont / dans des camions / tassées dans la nuit / et personne n’y fait attention. »

Motus agrandit avec Une Vache dans ma chambresa remarquable collection « Pommes pirates papillons », unique dans le paysage français pour son parti-pris et la qualité de ses propositions. Le volume issu de la collaboration entre Dominique Cagnard, poète, et Aude Léonard, illustratrice, est l’un des plus beaux de la collection, et un recueil rare. Les vaches immenses envahissent le monde d’un imaginaire nourri de prés et de vent. Mises bout à bout, elles déploient des territoires familiers qui ont nos mots à nous, sans hermétisme ni symboles, ou extravagances poussives. La langue et l’image reproduisent et inventent les vaches, leur donnent des formes et des pouvoirs qui sont, précisément, ceux de la poésie capable non pas de transformer l’univers, mais de modifier ou de nuancer le regard posé sur lui. Le travail de photographie et d’incrustation mêle alors la nostalgie rurale à l’onirisme des éléments et au temps de l’enfance : « Je n’ai que sept ans », assure celui qui écrit les vaches. « À chacun son lyrisme d’enfance », souligne Sophie Nauleau dans La Poésie à l’épreuve de soi. Le lyrisme des vaches, chez Cagnard, regarde le temps passer, se souvient peut-être de Petit Pierre partageant une danse avec sa vache préférée, secoue la neige et dîne tout le jour. Nulle obsession, mais observation d’une vie qui dit un rythme, celui de la contemplation de celles qui « ruminent pour ne pas oublier ». Ruminons, alors, à notre tour, ce que dit le reflet des vaches, ainsi que nous y invite l’admirable couverture d’Aude Léonard.

Un livre irremplaçable qu’on souhaiterait garder pour soi, n’était le sentiment de devoir partager sa valeur, la nécessité de le donner à lire, et à aimer.

Moi j’irai dans la lune, et autres innocentines

Moi j’irai dans la lune, et autres innocentines
René de Obaldia, Emmanuelle Houdart
Grasset jeunesse, 201

Jardins d’enfants fous

Par Anne-Marie Mercier

Avec Obaldia, la poésie s’affranchit, et pourtant elle rime toujours. Les mots se tordent, les sens se multiplient, les syllabes se contractent et l’esprit d’enfance fait sa révolution. Le garçon et la fille de « Chez moi » rivalisent d’exagérations, l’enfant du « secret » court après des choses vues en rêve, la fillette de « J’ai trempé mon doigt dans la confiture » est excessive, Pétronille veut être un garçon, Zaza envie le zizi de son frère, « Antoinette et moi » rêvent de grandir pour être amants en vrai… On n’a donc pas que des histoires de confitures et de jeux ici, et quand il y en a, ça s’emballe sérieusement et les chevaux de bois ruent dans les brancards, tandis que les enfants mordeurs ne se laissent pas faire. Les dessins  colorés d’Emmanuelle Houdart ont la cruauté et l’innocence qui sied.
Un texte déroule toutes les caractéristiques de la langue anglaise et des anglais (enfin, celles que le locuteur débutant imagine), un autre un voyage dans le lune, un autre le charme des départs en « Ouiquenne, un autre une Sologne rêvée…

Vivement mes dix ans
(Ah ! cogne mon cœur cogne !)
Vivement mes dix ans
Pour aller en Sologne

En Sologne la neige
Tombe jusqu’au mois d’août
On y chasse en cortège
On y chasse le loup

Des loups qui sont tout blancs
Mais avec des dents noires.
Leurs pattes de devant
Ecrivent des histoires. […]

Dans les forêts perdues
Quelque part en Sologne
Mon cœur déjà fendu
bat pour les autochtones.
[…]

 

Petit jardin de poésie Robert-Louis Stevenson

Petit jardin de poésie
Robert-Louis Stevenson,  Ilya Green
Grasset jeunesse (la collection), 2017

Jardin d’enfants sages

Par Anne-Marie Mercier

Suivant le principe de « La collection » de Grasset, l’illustratrice a disposé d’une palette limitée à trois ou quatre couleurs et d’une semaine de délai pour illustrer le texte classique qui lui a été proposé. Les dessins d’Ilya Green ont une allure un peu désuète, imitant à la perfection des images de livres d’enfants d’autrefois.
Les poèmes de R.L. Stevenson sont joliment traduits, sagement, avec des rimes et des vers réguliers. Ils évoquent la maison, les heures de la journée, les jeux et les jouets, toutes choses charmantes reflétant l’idée que l’on se faisait à l’époque des bonheurs enfantins – du Maurice Carême en somme avec des problèmes liés à la traduction.
Cette sagesse fait un contraste intéressant avec l’album précédent de la collection, La Valse de Noël de Boris Vian, décapante et détonante.

Si Les pommes avaient des dents

Si les pommes avaient des dents
Milton et Shirley Glaser
adapté par Didier da Silva
Helium, 2017

A croquer et déguster lentement

Par Anne-Marie Mercier

« Si on laissait le choix au truites, elles prendraient certainement la fuite », « Si les oursonnes étaient coquettes, elles s’occuperaient de leur poilette (sic) », « Si les rhinocéros portaient des pulls, ils seraient certainement ridicules »…
Les formules jouent tantôt sur les sonorités des mots, tantôt sur la forme des objets et des animaux. Les plus intéressants sont ceux dans lesquels le rapport entre les éléments n’est pas évident : on cherche, on associe… Les dessins sont absurdes à souhait : la pomme souriante mais un peu inquiétante de la couverture en est un bon exemple.

Une « lecture » active et stimulante,

La géographie absente

La Géographie absente
Jeanne Benameur
Editions Bruno Doucey 2017

L’exil vu par une enfant

Par Maryse Vuillermet

Ce recueil de poésies raconte « l’exil, à travers le regard d’une enfant et le courage muet des mères ».
C’est une poésie presque narrative, évocatrice, faite de notations précises d’instants clés. L’exil se dit par les souvenirs.
De départs,
Les mains de nos mères avaient glissé
Sur la poignée des portes
Elles avaient fermé à clef
Ce qu’elles n’ouvriraient plus
De sensations,
La craie au fond de la gorge
D’attitudes corporelles, de gestes
 Depuis leurs gestes restaient
Suspendus
Et leurs bouches
Closes .
Des formules incandescentes, presque philosophiques, ramassent en courts-circuits le drame :
 L’enfance de nos mères
est une terre sans aveu
nous y marchons pieds nus .
Le contexte est la guerre d’Algérie pour l’auteur,  mais ces poèmes parlent de tous les exils de tous les enfants.

Passagers d’exil

 

Passagers d’exil
Anthologie présentée et établie
par Bruno Doucey et Pierre Kobel
Editions Bruno Doucey 2017,

De quoi faire aimer la poésie aux ados
Par Maryse Vuillermet

Cette anthologie vient enrichir la collection Poes’idéal « une collection engagée de poèmes rassemblés autour d’un idéal » dirigée par Mireille Szac qui a déjà publié Guerre à la guerre, Vive la liberté !, Chants du métissage, Quand on a que l’amour.
Elle rassemble soixante poètes d’âges, de nationalités et de sensibilités très différentes, comme Mahmoud Darwich, le Palestinien, Mohamed Cherfi et Soprano, les rappeurs d’origine algérienne et comorienne, les romanciers français Laurent Gaudé, Didier Daeninckx , les poètes classiques comme Jacques Prévert, Herman Hesse ou plus contemporains comme la Mauricienne Ananda Devi, Gaël Faye…
Elle se structure en cinq parties qui sont les étapes du parcours de l’exil :
I Il a fallu partir,  parle de l’arrachement, du départ et de ses causes, la misère, la guerre, la persécution.
II Maintenant il faut traverser Les poèmes disent les dangers et les douleurs du voyage.
III Cet endroit n’entend pas, décrit la douleur et la surprise d’arriver dans un lieu indifférent, hostile, froid, d’être rejetés
IV Et les portes se referment, disent l’exil, l’errance, la solitude et l’anonymat.
V Parle-leur d’espoir Là, on nous parle de fraternité, de collectif, de langue et de paroles pour s’exprimer.
Entre chacune des parties, une double page de citations, phrases percutantes et fortes.

L’anthologie est accompagnée d’une introduction et d’une conclusion de Bruno Doucey, poète et éditeur, qui rappelle avec ses images, son histoire personnelle et de manière poétique, le contexte historique et politique.
Et enfin, chaque poème ou texte est accompagné d’une courte biographie de l’écrivain mettant l’accent sur sa relation au thème, personnelle, familiale,  politique, ou d’engagement personnel.
Bibliographie, discographie, filmographie ainsi que des références bibliographiques de chaque extrait permettent d’aller plus loin.
C’est vraiment un très beau travail que l’illustration de Bruno Clarke,  subtile et forte,  sert avec justesse, les textes sont émouvants, le choix est varié, le propos n’est jamais larmoyant mais toujours, les mots des poètes parviennent à dire mieux que tous les documentaires l’humain, le singulier et l’inacceptable de cette actualité.

 

La Valse de Noël

La Valse de Noël
Boris Vian
Nathalie Choux
Grasset (« la collection », 2017

Croire au Père Noël?

Par Anne-Marie Mercier

Le principe de « la collection » de Grasset : « puiser dans le patrimoine littéraire des textes adaptés aux jeunes lecteurs » et proposer à un/e artiste contemporain de l’illustrer en suivant un cahier des charges contraignant : travailler pendant une semaine seulement, et en utilisant une palette limitée à trois ou quatre couleurs.
Après les Histoires naturelles dont nous avons parlé sur lietje, voici Boris Vian à travers un texte peu connu, écrit en 1955 (voir dans l’album les détails sur ce texte fournis par Nicole Bertolt, de la Fond’Action Boris Vian).
On retrouve le goût de Vian pour les accumulations dans cette liste de tous ceux que Noël intéresse (ou non) : enfants, bébés, parents, dévotes, mais aussi travailleurs de la mine, clochards, soldats…, et des cadeaux qu’ils reçoivent (ou non). On retrouve aussi un appel à la paix et au partage, qui rappelle que Noël ce n’est pas que pour les cadeaux :

Valse des gens de la terre
Qui partageront en frères
le pain et le sel

Mais, pour ceux qui savent lire, la fin est moins rose :

C’est une valse éternelle
Pour ceux qui préfèrent
Plutôt que de faire la guerre
Croire au Père Noël…

Les illustrations de Nathalie Choux donnent la part belle à un beau gris, rayé de fines rayures bleues ; il fait le fond de toutes les images, en dehors de celles où apparaissent des soldats, donnant une note douce et un peu mélancolique à la fête.

Danse, Petite Lune !

Danse, Petite Lune !
Kouam Tawa – Illustrations Fred Sochard
Rue du Monde

La plus merveilleuse des danseuses

Par Michel Driol

Tout commence par une adresse au lecteur : « Regardez, regardez ». Ce que l’album nous donne à voir, c’est une vieille dame qui marche, courbée sur sa canne. Mais cette vieille dame a été une grande danseuse dans son village, et l’album raconte alors sa vie et sa danse, dans toutes les circonstances de la vie. Son espoir aussi de danser la plus belle des danses le jour de son mariage… Mais qui oserait épouser la plus belle danseuse du village ? Si elle ne danse plus maintenant, elle donne, par son maïs, la force aux oiseaux de danser.

Tout se passe, dans cet album, comme si un griot racontait la vie de Petite Lune, s’adressant à plusieurs reprises aux auditeurs. De fait, le recueil mime l’oralité, dans ses reprises et ses anaphores, dans ses structures syntaxiques. Tout est fait pour suggérer la profération du texte dans cet  album qui met l’art en abyme : Petite Lune nait dans une famille d’artistes, son père est joueur de tamtam et sa mère chanteuse. Il est donc « naturel » qu’elle devienne danseuse. Mais l’album parle aussi de la solitude de l’artiste, être un peu à part, isolé, à la fois apprécié et craint pour sa capacité à faire naitre des émotions. Petite Lune devient alors une légende dans son village, et on lui prête des pouvoirs surnaturels.

On voit se déployer ici une poésie narrative, qui raconte la vie d’un personnage féminin, dans une forme qui se veut proche des contes et des généalogies africains. Les illustrations, presque toujours en double page, accentuent ce côté africain, en reproduisant, sans le copier, un art naïf et débonnaire, d’une Afrique quasiment idéalisée.

Cet ouvrage fait partie de la sélection pour le prix de la poésie Lire et Faire lire 2018

Les Petits Malheurs

Les Petits Malheurs
Jean-Claude Dubois – Images Estelle Aguelon
Cheyne

L’art d’être grand père

Par Michel Driol

39 poèmes en vers libres qui disent la relation entre des grands-parents et des petits enfants. Tout commence par la présentation de la famille : les deux grands parents (Opa et Oma) et les cinq petits-enfants. Suivent alors des sortes d’instantanés, petits riens de vacances, promenades estivales, courses, devoirs de vacances, questions existentielles. Le recueil se clôt avec la rentrée des classes et le départ des petits-enfants.

Le titre invite à rechercher, dans ce bonheur partagé, ce que sont les petits malheurs : une petite blessure, la solitude, le silence ou les pleurs d’un enfant, sans que l’on sache quoi dire, la mort, la séparation. C’est là que, dans la tendresse de cette relation, le recueil prend une dimension philosophique : ces petits malheurs, à l’échelle d’un homme, le sont-ils pour des enfants ? Un enfant doit pouvoir s’abandonner aux larmes.  Il est question d’apprentissage et de découvertes, d’étonnements devant les choses du quotidien, du pain laissé pour les poules à l’église au centre du village, mais aussi de l’école. Là, c’est le grand-père qui questionne cette dernière, non sans humour. L’école apparait alors comme un lieu étrange, artificiel et superficiel face à la profondeur de la relation vécue pendant les vacances.

Je rêve d’une école où on leur apprendrait la nostalgie, et non à lire, écrire et compter, les points cardinaux, ou ce qu’est un métro.

Après Hugo, Jean-Claude Dubois renouvèle l’art d’être père : l’art de perdre au jeu tout un été, l’art de guetter les mots que forment  les enfants, l’art d’être indulgent, de comprendre l’enfance et de la prendre au sérieux. Le tout est dit dans une langue quotidienne, simple, qui tisse le « je » de l’auteur avec le « on » du couple et le « ils » des enfants.  Cette immédiateté de la langue n’empêche pas des subtilités ou des trouvailles linguistiques :

Il y a des exercices difficiles :
par exemple celui où il faut écrire
une jolie phrase
mais conjuguée au passé perdu.

Nostalgie, temps qui passe, parenthèse de l’été, transmission, ce recueil dit, avec une grande simplicité et modestie, beaucoup de choses de cette relation entre grands-parents et petits enfants. Les images d’Estelle Aguelon, à base de cartes à jouer découpées, donnent un côté ludique au recueil.

Cet ouvrage fait partie de la sélection pour le prix de la poésie Lire et Faire Lire 2018