D’ici là. Un genre d’utopie

D’ici là. Un genre d’utopie
Christian Bruel, Katy Couprie

Thierry Magnier, 2016

O. L. N. I. (objet livresque non identifié)

Par Anne-Marie Mercier

Album ? récit illustré ? et si oui, de quel genre : science-fiction ? essai ? manifeste ? aventures… La réponse est : rien de tout ça ! Utopie !

Une utopie à laquelle on assiste comme des spectateurs au théâtre, plongés dans une action en cours, avec un décor juste esquissé, des images floues gagnées par la neige d’un écran futur qui nous rappelle d’abord les vieux écrans du passé, au temps où les télés dormaient la nuit, avant de se rapprocher, de manière plus juste, des films de caméra de vidéo-surveillance : cette aventure (car c’en est une) futuriste nous parle aussi de notre monde :

« Une ville tentaculaire du Vieux Monde, un peu avant midi.
Les quinze tonnes d’un fourgon aéroglisseur ordinaire stationnent discrètement aux abords de ce quartier classé sensible par la gouvernance. Resté seul dans la cabine de pilotage, un androïde semble désactivé. Pourtant son scanner balaye continûment le secteur pour détecter la possible approche d’une patrouille.I »

La petite barre après le point et avant mes guillemets n’est pas une faute de frappe, mais l’indication de la place de la souris en fin de double page : ce récit est en train de s’écrire sous nos yeux. Certains mots sont surlignés de vert fluo, comme pour suggérer des liens hypertextuels. Tandis que ce texte défile, inscrit dans des « pavés » de texte gris-bleu insérés dans les images, surgissent des notifications en carrés du même vert fluo, comme des bulles émergeant ça-et-là : définitions de mots (termes techniques, néologismes, mini bios de personnages, lois et traditions de ce monde). Tout cela s’inscrit sur les images de Katie Couprie, images originales pour un réel original, accompagnées d’autres images, images jamais vues et pourtant familières : icônes, tableaux ou photos célèbres. Toutes sont traitées par ordinateurs avec des effets de pixellisation forte qui nous dit bien que ces images viennent de loin, ont été prises en cachette, nous montrent ce que l’on n’aurait pas dû voir. Allez sur le site de l’éditeur pour voir en belle résolution ces images superbes et étonnantes

L’histoire, portée par de nombreux dialogues qui, comme au théâtre, nous font voir le monde par ce qu’en disent les acteurs, débute par une scène tournée en caméra cachée : une belle fille sert d’appât pour nourrir les « archives comportementales » qui montreront les manifestations de sexisme des derniers spécimens de machos avant leur extinction définitive – du moins c’est l’idée. L’héroïne, Sacha, est une jeune fille de 16 ans. Elle est indépendante mais proche de sa mère, une activiste comédienne qui la conseille parfois, ce qui donne une touche morale à l’apologie de toutes les libertés que propose le récit (seule règle : ne pas faire de mal à l’autre). Elle a beaucoup d’amis, les principaux étant un loup-cyborg, une femme-cyborg, un ex geek et une fille de son âge, Adriana, avec qui elle souhaite vivre,

La rencontre entre Sacha et Devil, un motard du groupe ennemi, les machos de « la Horde », est l’un des épisodes principaux de ce récit qui en propose plusieurs, chacun révélant un aspect de ce monde (hommes et femmes, amour, société…) : Devil, humain augmenté, devenu androgyne à son grand dam de motard appartenant à un groupe cultivant la virilité, est la pièce maitresse d’un complot contre la mémoire et l’imagination de l’humanité : en les inhibant, on consoliderait « le besoin de croyance, au détriment de la pensée créative. Ainsi se perpétueront la domination masculine, les religions, l’exploitation et le profit. » Si cet épisode manque un peu de vraisemblance (on ne voit pas bien comment un humain aussi « augmenté », retors et savant que Devil peut être berné si facilement par une toute jeune fille – certes, aidée de ses amis), la tension entre les deux personnages, l’attirance et la répulsion qui se mêlent et le pacte qui les lie en font un moment fort.

Mais plus forte encore est la peinture du monde en train de naître, c’est-à-dire la partie proprement utopique de l’ouvrage, qui est parfaitement cohérente, détaillée, séduisante : rapports entre hommes et femmes, ressources, communications, place des animaux, transports, architecture, tout est installé par petits détails.  La « Compagnie », la société dans laquelle vit Sacha, est une communauté de 78 personnes, âgées « de deux à cent quatre ans » – chacun y a sa place –, qui vit en quasi autarcie, se préoccupe de droit animal et est membre de l’une des fédérations qui composent un « réseau coopératif horizontal ». Sacha est belle son monde est beau : on a hâte, « d’ici-là », de voir se combler tous les fossés, tomber toutes les barrières, et en attendant on se délectera des belles images et des belles idées portées par ce livre « gonflé », exigeant, dont on aura compris qu’il n’est pas pour les enfants, ni pour les lecteurs paresseux, mais bien pour ceux qui veulent explorer de nouvelles manières de penser, de conduire un récit, de construire des mondes et des images.

S’il fallait rapprocher ce livre d’un autre de Christian Bruel, on choisirait Venise n’est pas trop loin, pour l’aspect puzzle, la complicité entre les personnages, le trouble des situations, la tension, et l’âge du lecteur ou de la lectrice. Et pourtant, cela n’a rien à voir, on est en dehors de tous les cadres. Les auteurs, qui ont travaillé longtemps sur ce projet ont créé un livre venu du futur, qui nous promet des lendemains heureux, quand le Vieux Monde sera définitivement entravé et nous donne une lecture présente heureuse, « d’ici là »…

 

 

Les Fugitifs du futur

Les Fugitifs du futur
Valérie Dayre et Pierre Leterrier
La Joie de Lire (« Encrage »), 2015

Enfants-cobayes

Par Clara Adrados

Des savants « fous », des adolescents charismatiques, des hackers, des squatteurs … une course poursuite entre les personnages. Tout est là pour faire haleter le lecteur, le plonger dans cette histoire. Et on y plonge la tête la première !

Achille et Yak sont deux neurochirurgiens de renom et semblent avoir utilisé leurs enfants, respectivement Mila et Ilam (des jumeaux) et Liam, pour mettre au point leur expérience. Malheureusement, les découvertes scientifiques sont toujours convoitées, et pas que par des gentils. Voilà donc l’intrigue dans laquelle nous plongeons, nous lecteurs.

Plongeons, parce que nous sommes directement happés dans le récit : un narrateur, dont nous ne savons que peu de choses, hormis qu’il connaît Mila et que c’est un agent-dormant, nous transporte dans cette histoire. Le lecteur doit reconstruire la chronologie des événements, replacer le narrateur dans l’histoire… et essayer de comprendre à qui ce dernier s’adresse. En effet, le lecteur est placé dans la position de témoin. Il est pris à partie par le narrateur qui s’adresse soit à lui soit à une instance légitimatrice. Le lecteur devient alors juge de l’histoire qui lui est contée. Le narrateur semble vouloir justifier ces actes et montrer leur nécessité.

On nous invite ainsi à réfléchir sur la nature des découvertes scientifiques et leurs bienfaits, sur la question éthique des expériences médicales, et l’utilisation que certains peuvent ensuite faire d’une découverte scientifique, née au départ d’une volonté de faire avancer le monde.

Un roman donc à dévorer, qui est édité dans la collection « Encrage » de La Joie de Lire. Les lecteurs imprégnés de culture cinématographique et adeptes de SF seront heureux de retrouver des références à ces mondes parallèles ou futuristes.

La Grande Forêt. Le pays des Chintiens

La Grande Forêt. Le pays des Chintiens
Anne Brouillard

L’école des loisirs (Pastel), 2016

Un Pays à vivre

Par Anne-Marie Mercier

Anne Brouillard construit ici tout un univers que l’on espère pouvoir explorer davantage très vite : la Grande Forêt n’est qu’une partie du Pays du Lac tranquille, à l’intérieur de Chintia qui comporte bien d’autres provinces : le Pays Lointain, le Pays Disparu, le Pays des Châteaux… mais aussi le Pays Comici, sans parler du Pays Noyé ou des îles qui l’environnent… Des cartes, soit générales, soit détaillées, nourrissent les « amateurs de cartes et d’estampes » et travaillent avec finesse la veine des pays imaginaires.

Les créatures qu’on y rencontre n’ont rien de trop extravagant ou terrifiant : un chien, Killiok, installé confortablement dans une petite maison où il prend le thé, son ami, un humain, Vari Tchésou (« magicien rouge », on ne nous en dit pas plus), qui devrait être revenu comme tous les étés et qui n’arrive pas, Véronica, une fille qui habite une grande maison, deux corbeaux qui parlent, des bébés-mousse, Monsieur Hysope, Suzy le cheval blanc, des jumeaux volants, le chat Miroir, le chat Mystère…

Il y a un peu de l’univers d’Alice dans la fantaisie des personnages et des situations, un peu du Vent dans les saules avec ces petites maisons de formes diverses très meublées et ces gouters répétés, une pointe de roman d’aventures avec les préparatifs de l’expédition, les sacs à dos, les pique-nique, les dangers, le suspense… et beaucoup d’Anne Brouillard avec le mélange de familier et d’étrange, l’atmosphère nocturne des images, une ombre générale qui fait que la moindre déchirure de ciel bleu est un éblouissement. On se régale.

L’intrigue se déroule pas à pas et se complexifie progressivement ; on découvre par bribes ce monde, tout d’abord à travers Killiok qui, inquiet de ne pas voir arriver son ami, part demander à Véronica si elle a des nouvelles, puis repart avec Veronica et les corbeaux. De rencontres en rencontres, la petite troupe s’agrandit, va de mystère en mystère… et sauve les bébés-mousse. Mais on sait qu’un danger demeure…

Génération K

Génération K
Marine Carteron
Rouergue (Epik), 2016

Pot-pourri scientifico-fantastico-apocalyptique

Par Anne-Marie Mercier

Marine Carteron s’était fait connaître par les Autodafeurs, une trilogie publiée au Rouergue entre 2014 et 2015. Son ancrage dans la SF noire se confirme ici avec un roman haletant, faisant alterner les points de vue de différents personnages qui ne se retrouvent qu’en fin de roman (technique que l’on retrouve dans Game of Thrones, etc., aussi bien à l’écrit qu’à l’écran). L’arrière-plan du roman, fait d’annonce d’épidémies et de réveils de volcans, le rattache à une pensée de l’apocalypse que l’on retrouve dans beaucoup de romans récents (voir la série U4). On l’aura compris, ce roman efficace est dans l’air du temps, et plus encore.

Supers-pouvoirs d’une « race » qui remonte aux temps du déluge (tiens, on dirait le dernier Salman Rushdie, Two Years Eight Months and Twenty-Eight Nights…) , enlèvements, poursuites, retrouvailles inattendues, monstres sadiques, savants sans scrupules, manipulations génétiques, Mafia napolitaine, voitures puissantes, réveil d’un ancêtre mystérieux (on pense à un certain comte Dracula)… On retrouve ainsi des ingrédients connus d’une certaine littérature frénétique (donc post-gothique comme l’était le Romantisme frénétique). A cela s’ajoute un ancrage dans la tradition légendaire, celle du Livre d’Hénoch, apocryphe biblique qui a inspiré John Dee, des courants maçonniques et mystiques, et jusqu’à certains jeux vidéo. Le roman garde une certaine distance grâce à l’un de ses héros, Georges (ou plutôt Georg !) qui ne se laisse impressionner par rien : « Enoch, un descendant de Noé, […] une histoire d’anges qui se seraient accouplés avec des humains et auraient transmis certains de leurs dons à leurs enfants. Bref, un gros ramassis de bêtises », dit-il, préférant s’attarder sur la partie scientifique, théories de Mendel et étude de paires chromosomiques.

Si le livre a été primé (Prix Lire Meilleur roman jeunesse 2016), c’est sans doute grâce à ses héros, un garçon, délinquant violent au grand cœur et très très fort, une adolescente riche et rebelle (avec piercings et tatouages donc), accrochée à son portable et à sa musique « metal », et son amie de cœur (et peut-être plus), jeune fille sage de milieu modeste, en quête de son père.  Tous découvrent leurs origines ou la vraie personnalité de leurs parents (les mères s’en sortent mieux que les pères…), c’est sans doute grâce à ce mélange détonnant (mais pas très étonnant) que la sauce a pris.

 

Stéphane

U4. Stéphane
Vincent Willeminot

Nathan/Syros, 2015

U4 – La filière lyonnaise

Par Anne-Marie Mercier

Quatrième et dernière chronique à propos de U4.

Stéphane est à la fois le plus « ado » (au sens de dur, violent) et le plus enfantin de la série : ce paradoxe s’explique en partie par le fait que la narratrice et héroïne, Stéphane, n’a pas perdu toute sa famille dans l’épidémie, contrairement aux autres personnages et est même persuadée que tous sont en vie, quelque part : le père tout puissant aura réussi à les sauver. Ce père est un scientifique, un médecin qui travaillait au fameux laboratoire « P4 » de Lyon, chargé de la recherche sur les virus hautement dangereux ; il voyageait beaucoup, allait en « mission humanitaire », et transmettait à sa fille quand il la voyait (pas très souvent…) son savoir. La naïveté de Stéphane dure longtemps, comme son espoir de retrouver son père, forcément (selon elle) pas au courant de ce qui se passe, pas d’accord avec les violences de l’armée, et capable de tout arranger dès qu’elle l’aura retrouvé. La première partie du roman est fait de contrastes forts, entre la rencontre avec un garçon qu’elle aimera et avec qui elle essaie de sauver les animaux du parc de la Tête d’Or et le massacre qui les détruira, lui et les bêtes qu’il voulait sauver, et entre l’implication de Stéphane dans le travail de réorganisation voulue par les officiels et sa révolte et sa fuite avec Yannis et Jules.

On pourrait ajouter que la naïveté du roman découle du traitement du personnage  de Stéphane : du fait de sa filiation, elle est considérée comme savante, capable de travailler dans les hôpitaux de fortune. Il est vrai que, tous ceux qui étaient âgés de plus de dix-huit ans étant morts, ceux-ci sont dirigés par gens à peine plus qualifiés qu’elle, des étudiants de médecine de première année pour la plupart (on se demande comment tous les blessés ne sont pas morts et les talents de Stéphane, capable de réaliser une amputation laissent perplexe, mais bon, l’intérêt du livre n’est pas là – on attendait un peu plus de vraisemblance cependant).

L’intérêt du roman tient à la personnalité de l’adolescente, capable de dureté extrême, confiante dans l’autorité et pétrie des préjugés et illusions de sa classe, et à son détachement progressif de ses certitudes (sa rencontre avec Yannis, adolescent du quartier du Panier à Marseille, l’y aide).

Le trajet de Lyon à Paris reprend les éléments donnés par les trois autres romans, mais à travers son point de vue, assez différent de celui des autres du fait de sa situation particulière, que l’on a évoquée plus haut. La violence de Stéphane, physique et verbale, le rapport très distant avec le jeu Warriors of time qui réunit les protagonistes, la rencontre avec son père et le retour au réel qui s’ensuit le mettent un peu à part. Mais chacun de ces romans n’est-il pas d’une manière ou d’une autre « à part » des autres ? C’est la réussite de l’entreprise de U4.

Sang-de-Lune

Sang-de-lune
Charlotte Bousquet
Gulf Stream éditeur 2016 – Collection Electrogène

Sombre futur…

Par Michel Driol

A Alta, les femelles, les Sang-de-Lune, sont soumises à l’autorité implacable des Fils-du-Soleil. Elles doivent leur obéir, épouser l’homme que leur père leur a choisi, et porter ses enfants. A la moindre incartade, c’est la condamnation à mort par lapidation. Dans cet univers, Gia est attachée à sa petite sœur Arienn, qui découvre une carte d’un monde inconnu. Pour échapper au mariage promis avec l’homme brutal responsable  de la mort de sa cousine Dana, elle part avec Arienn, qui trouve la mort dans la fuite. Elle se retrouve alors avec les rebelles, dans un monde encore plus souterrain, tentant à la fois d’affronter son propre passé et de  comprendre comment l’humanité en est arrivée là.

Le monde dépeint par Charlotte Bousquet est un univers de science-fiction post apocalyptique. Des champignons fluorescents éclairent les cavernes. Des restes de galeries, mines, tunnels, systèmes d’éclairage subsistent, mais on vit de l’élevage des moutons et de la cueillette. La force de ce roman est d’y dépeindre une idéologie complexe et simple, dans laquelle les ténèbres – féminines pour l’essentiel –  sont source d’angoisse et de menace pour la lumière, incarnée par les hommes.  Cette idéologie s’y impose à tous, à toutes devrait-on dire, car les femmes, les mères, sont les premières à vouloir garantir l’ordre social qu’elle organise, à de rares exceptions près.

Le monde souterrain, celui des rebelles, des Noctes, n’est pas plus optimiste : conflits pour prendre le pouvoir, violence, suspicion, et dangers courus de toutes parts entre lesquels Gia tente de survivre avec l’aide d’une ancienne amie d’Alta, qu’elle retrouve par hasard.

L’intérêt de ce roman vient à la fois de l’imaginaire de son auteure, un imaginaire à la fois sombre et violent, mais aussi de sa complexité : complexité du récit, qui mêle l’histoire de Gia avec des extraits de contes d’Alta, de textes de lois d’Alta, mais aussi les découvertes faites par une érudite, Rovina, relativement à l’origine d’Alta. Complexité de l’arrière-plan social et philosophique, qui illustre la condition de la femme dans certains pays aujourd’hui, mais aussi plus largement, et montre comment la force des idéologies est de faire endosser par les victimes le souhait de ne pas changer leur condition, même si elles en souffrent.

Un seul regret : la fin un peu rapide et elliptique de ce roman – qui fait pourtant plus de 300 pages. On y devine comment Alta est née d’une utopie, d’une volonté de vivre en paix, qui a mal tourné, à l’issue d’une catastrophe, mais c’est peut-être là aussi que l’on aimerait en savoir plus sur les mécanismes qui ont fait basculer l’histoire dans ce qui deviendra une  tragédie pour les femmes.

Des personnages attachants, complexes au service d’un roman qui parle des relations hommes femmes dans notre monde, de la soif de liberté et de la révolte contre ce qui apparait insupportable. A lire d’urgence…

 

 

Zapland

Zapland
Marie-Aude Murail, Frédéric Joos (ill.)

L’école des loisirs (Mouche), 2016

De l’apprentissage de la lecture,
ou Naissance d’une écrivatrice

Par Anne-Marie Mercier

 

Tanee vit dans un monde futuriste, en 2054, avec des télé-transports, du télé-travail, des professeurs de plus de 80 ans, des voitures volantes, de la nourriture synthétique… Comme elle a huit ans, elle doit apprendre à lire mais ne sait pas bien à quoi cela peut servir : elle dicte tout ce qu’elle veut à un phonoscript, et toutes les informations nécessaires sont données vocalement ou à l’aide d’images. Elle fréquente donc, en s’ennuyant beaucoup, le cours de madame Poincom. Elle travaille sur écran avec le jeu (« débile ») de la forêt enchantée de Zapland dans lequel elle doit trouver et exterminer des A, des O…, enfin toutes les lettres de l’alphabet : enseignement « ludique » qui l’ennuie profondément car il est dénué de sens.

On comprend vite que ce qui est visé là c’est l’enseignement de la lecture par le « code » (le B. A., BA ou méthode syllabique, qui fait son grand retour depuis quelques temps via les nostalgiques de l’école à l’ancienne). Lorsque cet apprentissage n’est pas couplé avec celui du sens et ne correspond pas à un désir, même a minima celui de faire plaisir à son entourage, ou du moins à une curiosité de l’enfant, il est voué à l’échec : lire ce n’est pas décoder, mais c’est comprendre, pour reprendre les termes d’E. Charmeux. On comprend aussi pourquoi ce texte est dédié à Jean Delas, fondateur de l’Ecole des loisirs : cette maison d’édition s’est définie par la volonté de proposer de vrais textes, bien écrits, inventifs, touchants, des textes qui donnent envie de lire et qui donnent du sens à cet apprentissage difficile et laborieux pour la plupart des enfants.

Mais ce petit roman drôle et prenant n’est pas un manifeste : on suit les aventures de Tanee qui, avec son amie C@ro, s’aventure dans Lequartier, une zone en ruine, interdite. Elle y découvre un livre illustré, sans bien savoir ce qu’elle a dans les mains (cela donne un très joli passage) et, avec l’aide de sa grand-mère, entre dans la magie de l’histoire que celle-ci lui lit, et comprend qu’autrefois il y avait des écrivains (« écrivatrice » au féminin ? la grand-mère ne sait plus). Cela lui donne envie de la lire elle-même, puis d’en écrire d’autres, et enfin de les illustrer… à la main, avec d’autres antiquités rarissimes : des crayons de couleur.

C’est un autre mérite de ce petit roman : il évoque la perte que constitue l’abandon de l’écriture manuscrite et plus généralement de l’habileté graphique au profit de réalisations faites par des machines. Ce n’est pas uniquement un problème pour l’enseignement primaire (dans certaines écoles d’Amérique du Nord on n’enseigne plus l’écriture des lettres, tout écrit se faisant en lettres bâtons ou en traitement de texte), mais il concerne toute la société : être capable de faire un croquis et d’écrire rapidement et lisiblement à la main sont des talents qui deviennent rares.

Ces idées fortes ne sont pas assénées, elles restent en arrière-plan, dans une vraie histoire, de vrais personnages, et une vraie aventure : du beau travail d’écrivatrice !

Hector et les pétrifieurs de temps

Hector et les pétrifieurs de temps
Danny Wallace
Traduit (anglais ) par Marie Leymarie, illustré par Jamie Littler
Gallimard jeunesse, 2015

La guerre des montres

Par Anne-Marie Mercier

Ce roman presque graphique est abondamment illustré et de nombreux dialogues sont composés avec une typographie particulière, indiquant des cris, une voix aigre, etc. il est donc très imagé à tous les sens du terme.

L’aventure d’Hector se déroule dans une bourgade où il est dit qu’il ne se passe jamais rien en dehors des petits tracas habituels, notamment ceux d’un écolier tourmenté par des camarades plus forts et plus agressifs. Il demeure que le père du héros a disparu dans des circonstances mystérieuses, comme d’autres adultes du village, que certains adultes autrefois aimables sont devenus très désagréables, et que Hector fait l’expérience d’un temps arrêté pour tous mais non pour lui. Passée l’exaltation de voir qu’il peut pendant quelques minutes faire tout ce qu’il veut sans sanction, il découvre que des monstres envahissent la ville durant ces pauses, que ce sont eux qui sont à l’origine de tous les événements bizarres, et que d’autres enfants du même âge que lui se sont ligués pour les anéantir et retrouver leurs parents. Ce n’est que le début d’une future série – que je ne lirai sans doute pas.

Le récit est trépidant, les personnages nombreux et caricaturaux ; l’utilisation fréquente de situations grotesques et peu originales (avec des incursions dans le scatologique ou le dégoûtant monstrueux) mettant en scène aussi bien des enfants que des adultes (receveuse des postes, marchande de bonbons, enseignants…) sont autant d’ingrédients visant de manière ciblée des lecteurs pré-adolescents qui ne rechercheraient pas la finesse. Mais la question du temps et de sa mesure est vue avec une certaine habileté.

U4. Yannis

U4. Yannis
Florence Hinckel
Nathan / Syros, 2015

U4- la filière marseillaise

Par Anne-Marie Mercier

Sur le projet global de U4, voir sa présentation dans un article précédent.

u4-yannisDans le volume de Florence Hinckel, le personnage central est Yannis. Lorsque le roman commence, il est encore dans sa chambre, dans l’appartement où se trouvent encore les corps de ses parents et de sa petite sœur, morts dans l’épidémie. Son premier acte est de mettre le feu à l’immeuble, faute de pouvoir les enterrer comme le veut leur religion. On devine assez vite que Yannis, originaire du quartier populaire du Panier à Marseille, est de milieu populaire et musulman, sans que cela soit dit explicitement : c’est un roman à la première personne et donc une évidence qui n’a pas besoin d’être assénée. Marseille, le lieu de la dernière grande épidémie européenne (celle du choléra au 19e siècle a été plus limitée et mieux contrôlée) est en proie à une guerre civile où dominent les garçons du quartier de Yannis. On voit très vite, comme dans les autres romans de la série, que la situation est encore plus grave pour les filles que pour les garçons s’ils ou elles sont isolé/es et non armé/es.

La première partie du roman est un « road movie » : Yannis part pour Paris en s’accrochant à son dernier espoir, celui du message envoyé par Khronos, maître du jeu en ligne WOT où il a comme avatar le Chevalier Adrial. Sans cesse, Florence Hinckel le montre partagé entre deux personnalités, celle de Yannis, pleurant et souffrant de la perte de ceux qu’il aime, inquiet de son chien nommé Happy, fou de joie lorsqu’il retrouve des amis… et de douleur lorsqu’il les perd, terrorisé en permanence, et Adrial, héros prêt à tout pour sauver les princesses en détresse et rejoindre la quête proposée par Khronos. En voiture ou en motocyclette, squattant un appartement ou une villa cossue désertée par ses habitants, bivouaquant dans le froid en forêt, fuyant toujours, tous les êtres rencontrés étant des ennemis, il rejoint Lyon pour tenter de retrouver un autre expert du jeu « Lady Rottweiler ».

La peinture de la situation à Lyon est pittoresque pour qui connaît la ville : tout y est mieux organisé (qu’à Marseille…), il y a du brouillard, les rescapés sont logés pour certains dans le lycée du Parc (petite description assez fidèle) et dans le Parc de la tête d’or, la petite bande qui accompagne Yannis s’enfuit en Kayak en descendant le Rhône jusqu’au confluent…

Mais Lyon est aussi le lieu de la violence, celle du meurtre que commet Yannis pour défendre une fille, celle des pillards, celle qui provoque des massacres d’animaux, celle de l’armée qui passe aux Napalm les ados récalcitrants… Et au-delà de Lyon, où la fuite continue, en voiture ou à pied à travers le Morvan, dans le froid et la compagnie des loups, les fantômes accompagnent Yannis qui semble laisser des morts sur son passage comme un Petit Poucet des cailloux, des fantômes dont il ne se délivre que progressivement au cours de roman, en donnant une sépulture à d’autres que les siens.

Roman du deuil et des larmes, bien écrit, varié quant aux situations et aux paysages, porté par un personnage sensible et fragile mais capable d’agir face au danger, Yannis est une belle étape dans le parcours U4.

 ( à suivre… prochainement, Stéphane, par Vincent Villeminot)

U4

U4
collectif U4 : Yves Grevet, Florence Hinckel, Carole Trébor, Vincent Villeminot
Nathan / Syros, 2015

Phénoménal… et contagieux

Par Anne-Marie Mercier

u4Le projet de U4 est étonnant par sa nouveauté et son ambition : il s’est agi de faire écrire la même histoire par quatre auteurs différents qui se sont focalisés chacun sur l’un des protagonistes. Ce sont en fait quatre histoires différentes, car si des nœuds et des étapes cruciales les réunissent, tantôt par paires, tantôt tous ensemble, les héros sont séparés la plupart du temps. Chaque volume est écrit au présent et à la première personne et commence par le même prologue, daté du 1er novembre (veille du jour des morts) :

« cela fait dix jours que le filovirus méningé U4 (pour « Utrecht », la ville des Pays-Bas où il est apparu, et 4e génération) accomplit ses ravages. […] il tue quasiment sans exception et en quarante heures ceux qu’il infecte : état fébrile, migraines, asthénie, paralysies, suivies d’hémorragies brutales, toujours mortelles. Plus de 90% de la population mondiale ont été décimés. Les seuls survivants sont les adolescents. La nourriture et l’eau potable commencent à manquer, Internet est instable. L’électricité et les réseaux de communication menacent de s’éteindre. »

Les adeptes d’un jeu en ligne, Warriors of Time (WOT), ont reçu un message du maître de jeu, Khronos : « ensemble nous pouvons éviter la catastrophe en réécrivant le passé. Croyez en moi, croyez en vous et nous gagnerons contre notre ennemi le plus puissant : le virus. Rendez-vous le 24 décembre à minuit à Paris sous la plus vieille horloge de Paris ». Les quatre héros sont des « Experts » du jeu et leur rencontre dans la vie « réelle » de la fiction a le piquant de la surprise : ils se sont bien connus sous les traits d’avatars de super-héros et se voient alors tels qu’ils sont. Mais le réalisme s’arrête là : héros dans le jeu ils sont, héros dans la vie ils demeurent : petite démagogie auctoriale à l’adresse du public adolescent : on poursuit l’illusion, de l’identification du jeu aux livres.

Allez donc voir le trailer, qui rime avec Thriller…

Une vidéo très intéressante pour savoir comment les auteurs ont travaillé : https://www.facebook.com/LireEnLive/videos/vb.184559568289367/949623048449678/?type=2&theater

Et le 3 novembre dernier a paru Contagion, recueil de nouvelles écrites par les quatre auteurs, de 2 BD (de Marc Lizano, sur un scénario de Carole Trébor ; et de Pierre-Yves Cezard sur un scénario de Lylian) et 4 fan fictions par Claire Juge, De La Rauses, Clara Suchère, Sylvain Chaton, issues du concours de fan fiction lancé par les éditeurs.

Donc, le phénomène est contagieux, il se répand d’un livre à l’autre, d’un medium à l’autre…