Mirabelle Prunier

Mirabelle Prunier
Henri Meunier & Nathalie Choux
Rouergue 2020

Rejeton rejeté

Par Michel Driol

Prénommer sa fille Mirabelle quand on se nomme Prunier, voilà un choix qui parait bien insensé. Et la petite fille devient la cible des quolibets, des moqueries, qu’elle encaisse en ne leur opposant que l’amour. De plus en plus isolée, elle s’installe en lisière du village, sur un coin de terre stérile, où elle finit par prendre racine et se métamorphoser en un prunier qui offre à tous de magnifiques fruits.

Henri Meunier et Nathalie Choux proposent ici un bel album poétique, complexe, qui pourra faire l’objet de multiples lectures tant les thèmes qu’il tisse sont riches. Il y est question de violence et d’amour, du pari de l’intelligence contre la bêtise. Il y est question de ce que peut une méchanceté gratuite contre un enfant, de la souffrance et de la discrimination, des souffrances psychologiques causées par l’inattention ou la bêtise, de la violence des comportements harcelants. Il y est question aussi de la force de l’amour, du don de soi, contre toutes les formes d’exclusion et de violence. Mais à quel prix ? Celui de l’abandon de sa condition, d’une façon de s’endurcir, de se raidir, de s’aliéner pour devenir autre chose que soi. Cette métamorphose, qui inscrit l’album dans un réseau très riche, n’a lieu que pour échapper au pire. Passant de l’humain au végétal, l’héroïne ne perd rien de son amour et de sa générosité, pardonne, et offre ce qu’elle a de mieux à offrir, et que les hommes n’ont pas su voir, et inaugure une nouvelle ère remplie d’espoir.

Proche du conte, par l’univers merveilleux dans lequel il se situe et la métamorphose qu’il raconte, l’album est écrit dans une langue poétique superbement travaillée, rythmée, faite d’anaphores qui invitent à prendre le temps de la lecture et du récit. Les images, quant à elles, donnent d’abord à voir la dégradation de la petite fille, cheveux de moins en moins soignés… Puis le temps qui passe, les saisons, les ans, dans une grande douceur qui contraste avec ce que le texte peut avoir de violent dans la métamorphose. L’album se tient sur une ligne de crête, un entre-deux riche entre amour et violence, acceptation et rejet, aliénation et identité, acidité et sucré. Rien n’est caché de la cruauté enfantine, du désespoir et de la tristesse qui submerge la fillette, de la patience qu’il faut pour devenir arbre, s’endurcir et finalement se livrer aux saisons et au temps qui passe. Rien n’est tu non plus de ce mouvement qui pousse vers l’autre, du pardon et de l’amour comme force supérieure.

Un album atypique, plein de poésie qui se termine sur une leçon optimiste et pleine d’espoir : il est possible de trouver sa voie contre un destin tout tracé.

Cigale

Cigale
Shaun Tan
Traduit de l’anglais (Australie) par Anne Krief
Gallimard jeunesse, 2019

La cigale serait-elle devenue une fourmi ?

Cigale évoque Kafka : le gris des pages, le labyrinthe dans lequel le personnage est enfermé, son allure d’insecte habillé d’un costume d’employé, son métier de gratte-papier, l’absurdité de sa situation, son insignifiance, sa solitude, sa future mort programmée, tragique.
Superbe album où le gris domine, éclairé au début par une touche de vert, cassé à la fin par des touches de rouge, Cigale est aussi une fable. Allégorie des petits, des sans grades méprisés par une société qui les exploite ? La cigale est ici une fourmi laborieuse, mais la fin de l’album retourne la situation de manière drôle et grinçante :

« Cigales toutes retournées forêt
Parfois repenser humains
Rire beaucoup, beaucoup ».

Faut-il en rire ou en pleurer ? et si on partait dans la forêt ?

Le Voyage de Fulmir

Le Voyage de Fulmir
Thomas Lachavery
L’école des loisirs, 2020

Road movie vers la vie

Par Anne-Marie Mercier

Dans l’ancienne civilisation féérique, la tradition des nains veut que, à l’approche de la mort, ils se rendent vers leur cimetière, un lieu caché où sont entreposés leurs trésors – un peu comme les éléphants, le trésor en plus. Fulmir, âgé de plus d’une centaine d’années, l’âge mûr pour un nain (et les éléphants), se croit appelé vers ce lieu. Il se sent fatigué, en bout de course. Il a fait tous les métiers, a naviguer, il sait monter à cheval, se battre, avec ou sans armes, et a parcouru tout le pays. Bref, il est temps.

Ce « voyage » est donc son parcours. C’est aussi un retour à la vie, qui revient peu à peu : son corps mis en mouvement est de plus en plus alerte. Les rencontres font naitre de nouveaux sentiments et surtout transforment ce qui aurait dû être un lent cheminement intérieur et physique vers le dernier repos en fuite éperdue : pour sauver deux jeunes gens de la mort, Fulmir a blessé un jeune noble. Celui-ci cherche à le retrouver pour se venger et découvre que le mieux est de l’attendre là où il se rend pour, du même coup s’emparer du fameux trésor. La perfidie et la nocivité de l’un est égale à la générosité de l’autre qui, sur son passage, relève et recueille des êtres faibles et abandonnés.

À pied, à cheval, en charrette, en bateau, par bois et champs, montagnes et rivières, Fulmir parcourt tout l’espace d’un pays en guerre, pour tenter d’emmener ses ouailles à l’abri. Dans ce petit groupe qui fuit, le personnage principal est plein de ressources que l’on découvre peu à peu. Il est sympathique, bien qu’un peu bourru tout d’abord ; à travers lui on finit par en savoir beaucoup sur ce monde des royaumes en conflit et sur les organisations politiques diverses qui les entourent ou les ont précédé. Les enfants sont parfaits (reconnaissants, désireux de tout apprendre), les adules discrets, les paysages variés. Les aventures s’enchainent à un rythme soutenu, enfin, c’est un récit bien écrit et une lecture très agréable, où l’action ne faiblit pas, sans entraver cependant la réflexion ou l’émotion.
Feuilleter sur le site de l’éditeur

Alma

Alma, tome 1 : Le vent se lève
Timothée de Fombelle, François Place (ill.)
Gallimard jeunesse, 2020

L’esclavage et la fiction pour la jeunesse : une impossible rencontre?

Par Anne-Marie Mercier

La parution d’Alma, dont l’héroïne est une jeune africaine au destin marqué par la traite négrière en 1786, a été accompagnée par une polémique : les éditeurs du Royaume uni et des États-Unis renonçaient à le traduire pour le public anglophone. On disait que c’était pour éviter le reproche d’ « appropriation culturelle » de plus en plus mis en avant lorsqu’un auteur blanc écrit l’histoire des noirs. On y reviendra.
Alma est un très beau roman, marqué par le style de Timothée de Fombelle, une belle écriture, une attention aux détails, une inscription dans des paysages souvent beaux. Les illustrations de François Place augmentent encore le plaisir. C’est aussi un roman relativement complexe, tissant le destin de plusieurs personnages : celui d’Alma et de sa famille, vivant dans un petit paradis une existence paisible qui sera brisée par l’irruption d’un cheval venu d’ailleurs, auquel Alma donne le nom de Brouillard. À cause de ce qui apparait comme une belle rencontre, ils seront tous happés par les marchands d’hommes, de manières différentes : Alma parce qu’elle part à la recherche de son petit frère, fugueur d’abord, sur le dos du cheval, et captif ensuite, puis sa mère et son frère, parce que le départ du père, parti pour la même raison, les a laissés sans protection. C’est aussi l’histoire du jeune Joseph Mars, français, enfant trouvé, embarqué comme mousse sur La Belle Amélie, un bateau qui fait route vers les ports négriers. Joseph semble en savoir long sur un trésor qui se trouverait à bord et il œuvre pour quelqu’un d’autre… C’est encore celle d’Amélie de Barsac, fille de l’armateur propriétaire du navire qui porte son nom. Victime d’une sombre machination, elle s’embarque de Bordeaux pour rejoindre la plantation et le navire, armé par son père, afin de récupérer sa fortune, du moins ce qu’il en reste. C’est aussi l’histoire de multiples personnages rencontrés sur  le bateau où, par hasard et sans le savoir, Alma, sa mère et son frère ainé sont enfermés dans des lieux différents : Poussin le charpentier qui semble avoir un secret, Cook le cuisinier, pas très net lui aussi (on pense à l’Ile au trésor), Gardel le cruel capitaine, obsédé par le trésor d’un pirate qu’il croit pouvoir trouver avec l’aide de Joseph…
En résumé, c’est un très beau roman d’aventure, avec une pointe de fantastique (la famille d’Alma a des « pouvoirs »), et non un roman sur l’esclavage. Si la situation cruelle des captifs n’est pas édulcorée, elle ne reste qu’un arrière-plan vite oublié. Alma, avec son arc et ses pouvoirs n’est pas une esclave, ni une enfant ordinaire : il semble que la littérature de jeunesse ne puisse  se passer de héros avec un héritage. Soit ils sont effectivement riches, soit ils le sont par leur hérédité (Harry Potter), ou par un don spécial : ils doivent « briller ».
Donc, traduire Alma aux États-Unis pouvait effectivement poser problème. En outre, pour ceux qui sont sensibles à ce sujet, plus que l’appropriation culturelle, c’est le recours à la fiction qui fait question, comme dans le cas des fictions autour de la Shoah. Rappelons la condamnation du film de Spielberg, « La Liste de Schindler », par Claude Lanzmann : « En voyant La Liste de Schindler, j’ai retrouvé ce que j’avais éprouvé en voyant le feuilleton Holocauste. Transgresser ou trivialiser, ici, c’est pareil : le feuilleton ou le film hollywoodien transgressent parce qu’ils « trivialisent », abolissant ainsi le caractère unique de l’Holocauste » (Claude Lanzmann, « Holocauste : la représentation impossible », Le Monde, 3 mars 1994). Alma trivialise et esthétise (je pense à la scène du chant de la mère d’Alma qui envoute tous les prisonniers) ce qui devrait être de l’ordre de l’irreprésentable.
Enfin, le roman insiste beaucoup sur la responsabilité des Africains eux-mêmes dans la capture et la vente des leurs : toute la première partie porte sur ce sujet. Ce récit est issu, d’après une interview de l’auteur de souvenirs d’une visite, dans son enfance, des ports de la côte de l’Afrique de l’Ouest où se faisaient les tris (proches de la « sélection » des camps) et les embarquements. On comprend que ce partage de responsabilités soit mal venu dans un livre destiné à un public qui ne comprendra pas toujours que le commanditaire du crime est aussi criminel, sinon plus, que son exécutant.
Donc, si Alma est un beau roman, ce n’est pas un roman qui doit être utilisé pour donner à un jeune lecteur une idée sérieuse de l’esclavage et de la responsabilité des Européens d’Europe et d’Amérique, à moins de l’accompagner dans cette réflexion. Au passage, signalons un très beau roman qui se déroule dans l’Amérique pré-abolitionniste et qui a de nombreux points communs avec Alma, intriquant lui aussi histoire de pirates, quête de trésor  et esclavage : Les Trois Vies d’Antoine Anacharsis, d’Alex Cousseau
(Rouergue, 2012)

Pour une réflexion plus large sur la littérature de jeunesse et la difficulté de fictionnaliser les drames de l’histoire, je me permets de renvoyer à deux chapitres d’un ouvrage que j’ai dirigé avec Marion Mas, à paraitre prochainement aux éditions Garnier, Écrire pour la jeunesse, écrire pour les adultes : d’un lectorat à l’autre. L’un, est de Gersende Plissonneau et Florence Pellegrini, « Enfants perchés et jeune fille en fuite, Adam et Thomas et Tsili d’Aharon Appelfeld : deux exemples de la nécessaire fictionnalisation de la Shoah à destination de différents lectorats » (la citation de Lanzmann vient de là), et l’autre est de Pauline Franchini, autour de deux romans de Maryse Condé, Ségou et Chiens fous dans la brousse, qui traitent de l’esclavage.

Enfin, Alma est le premier tome d’une série, on devine que le deuxième nous conduira chez les pirates, qu’on retrouvera le cheval Brouillard (qui fait lui aussi le voyage !) et qu’on verra la belle Amélie (peut-être pas si douce que le laisse croire le nom du navire) affronter le problème des responsabilités, collectives et personnelles… vite, la suite !

Feuilleter sur le site de l’éditeur

 

 

 

 

Kaléidoscopages

Kaléidoscopages
Delphine Perret
Rouergue, 2019

Petite leçon de dessin et de coloriage

Par Anne-Marie Mercier

On dirait un imagier, mais un imagier très dépouillé, proposant de simples traits ou dessins au crayon, parfois coloriés à la va vite, sur fond blanc. A la manière d’un imagier, l’album associe une image à un mot : ainsi, un point, c’est « un point », deux points, c’est « deux points », deux points auxquels on ajoute une parenthèse renversée c’est un visage, une multitude de points évoque… une poule (le picoti-picota, sans doute), ou quelques points disséminés sur le. blanc, le ciel (traces d’oiseaux lointains…). Le tracé d’un ovale, c’est une lettre ou un chiffre, quelques lignes parallèles, ça peut être le sillon d’un champ, une portée…
Plus on avance, plus la poésie et la rêverie s’invitent à ce qui n’est pas un décodage mais une création : comme l’enfant joue avec les objets, les détournant de leur rôle, Delphine Perret explore les possibles des matières et des formes ; elle explore aussi la symbolique des tracés et des couleurs comme la polysémie des mots.
Comme le tableau de Magritte, intitulé « la trahison des images », le petit album de Delphine Perret invite à penser la langue,  les symboles et les icônes. C’est drôle, instructif, stimulant, poétique…

 

Grandir (2)

Grandir
Élodie Brondoni
Møtus, 2020

Où vont les ours ?

Par Anne-Marie Mercier

Le thème annoncé par le titre peut sembler rebattu, pourtant il suscite des albums très originaux. On a vu récemment  celui d’Emmanuelle Houdart et Laetitia Bourget; celui d’Élodie Brondoni l’est tout autant, différemment : c’est un curieux album, aussi bien par sa forme que par son contenu.
Sa forme est celle d’un leporello, un album accordéon. Mais il ne se déplie pas de gauche à droite comme c’est l’usage, mais de l’avant vers l’arrière : la première page, la moins haute, laisse voir un dessin qui se continue de pli en plis. La forme participe au sens : chaque page est une reprise de la précédente avec des éléments supplémentaires, et un espace qui « grandit ».
Le texte met en scène un « tu » énigmatique, autant que la voix qui parle. Sur l’image on voit un ours et une petite fille. L’ours est très grand, elle petite, mais progressivement les tailles s’inversent et l’ours se réduit à la fin à une peluche, dont tout l’album montre l’importance : il accompagne l’enfant dans toutes sortes de situations qui disent la recherche d’indépendance, d’équilibre et d’assurance. À la dernière page, qui montre une rentrée des classes, il a disparu de l’image mais reste cependant présent par une affirmation (« je serai avec toi toujours. Partout »): il est devenu une présence intérieure, une force qui a construit l’enfant ; c’est lui qui lui parle à travers ce « tu ». On devine dans la dernière page que le relai est pris par l’ami(e), qui accueille l’enfant (il/elle porte un bonnet à oreilles d’ours). C’est une belle parabole sur le fait de grandir, sur ce qui aide et sur ce qu’on abandonne au bout du chemin.
Le voir, sur le site de l’auteure.

Les Fabuleux Farfelus vont au travail

Les Fabuleux Farfelus vont au travail !
Sandra Poirot Chérif
Rue du monde, 2018

Non-devoirs de vacances ou découpages, folle grammaire, arithmétique poétique

Par Anne-Marie Mercier

Sur le principe du pêle-mêle, Sandra Poirot Chérif aligne des personnages pas forcément farfelus, accomplissant des travaux parfois farfelus mais pas toujours, comme : jouer avec des carottes fraichement récoltées, collectionner des petits trésors, consoler une otarie, arroser une grenouille, nettoyer son parapluie, attendre son amoureuse…
Si on mélange les personnages qui peuvent accomplir ces actions (maitresse déguisée en citrouille, dresseur de ouistitis, musicienne parfumée, exploratrice fort curieuse…) avec les lieux, temps, ou circonstances (tiens ! ça fait même travailler la grammaire de la phrase !) où les actions sont accomplies (avant de réparer le camion de sa grand-mère, dans un parking désert, au milieu des oies, en faisant attention de ne pas glisser…) ça devient tout à fait farfelu !
Le tout est très bien fait : les dessins se superposent parfaitement, et glissent facilement sur la reliure spiralée, les languettes en carton  promettent une manipulation fréquente sans risque de déchirure, la typographie comme les images est très lisible : il n’y a plus qu’à se mettre à l’oeuvre et créer de multiples histoires, les développer, faire se rencontrer les personnages, à l’infini : il y a 19683 possibilités : c’est moins que les Cent mille milliards de poèmes de Queneau qui a (je crois) inventé le genre, mais ce n’est pas mal pour commencer !
Et on peut faire des maths avec : voir une expérience avec le livre de Queneau

Sur le site de l’auteure, on peut voir certaines combinaisons et trouver des conseils pour fabriquer son propre pêle-mêle : voilà un non -devoir de vacances parfait !

Les fabuleux farfelus vont au travail

La Route froide

La Route froide
Thibault Vermot, Alex Inker (ill.)
Sarbacane, 2019

Aventures gelées

Par Anne-Marie Mercier

Rien de tel qu’un roman dans le grand froid à lire pendant l’été : cela vous incite à rester cloitré à l’intérieur et vous rafraichit, et cela vous donne un horizon dégagé pour les saisons futures.
Le livre de Thibault Vermot renoue avec la grande tradition des romans du nord : on y trouve un jeune garçon, adolescent qui part, bien couvert et bien chaussé, avec son pique-nique, pour ce qu’il pense être une promenade d’une journée, aux environs de sa nouvelle maison, en Alaska (ses parents et lui ont quitté quelques mois auparavant la Californie), un vieux trappeur qui s’est pris d’amitié pour lui et l’a prévenu du danger d’un certain lieu, vers lequel sans le savoir il se dirige, un chien, une tempête de neige qui arrive, et des êtres mystérieux qui prennent forme tandis que la panique s’empare petit à petit de lui.
Le début du roman qui fait alterner préparatifs et scènes de marches pleines d’allant avec des retours en arrière racontant la vie d’avant, au soleil de Californie, la décision des parents qui rompent avec leur travail et une vie confortable mais vide de sens pour affronter la vie rude du nord, le point de vue du garçon, mêlant regrets et enthousiasme, sont par eux-mêmes intéressants. Ils proposent une expérience de retour à la nature avec tous ses aléas, économiques, thermiques, architecturaux, relationnels… Et en toile de fond, qui devient parfois le sujet même, la beauté des paysages, les sensations, les bruits.
La montée progressive de l’inquiétude, avec d’abord la mise en place raisonnée de techniques de survie apprises dans les livres ou en écoutant les adultes, puis l’entrée dans un délire causé par la fatigue, la faim, l’hypothermie et la terreur, les visions inquiétantes, de vieilles histoires de malédictions indiennes, tout cela forme un ensemble prenant.
Les illustrations à l’encre d’ Alex Inker, auteur de BD, sont parfaites dans cet exercice de dépouillement / enrichissement. Elles montrent bien que chaque épisode reprend et renouvelle un thème : la maison, le couteau, l’allumette, le sandwich, la hache, le chien, la carte, le fleuve gelé… et en ajoute de nouveaux : la montre, le téléphone – absent (superbe épisode!), la main coupée (brrr…): frissons garantis, et pas que de froid!

Les Nouvelles aventures de Lester et Bob

Les Nouvelles aventures de Lester et Bob
Ole Könnecke
Traduit (allemand) par Svea Winkler-Irigoin
L’école des loisirs, 2017

Amitiés complémentaires : la part du gâteau

Par Anne-Marie Mercier

On retrouve avec plaisir le coupe de Lester (canard malin et un peu profiteur des trop gentils) et Bob (ours amateur de pâtisseries – à faire et à manger – et bonne pâte.

Ces nouveaux épisodes montrent leurs échanges de services (toujours en défaveur de Bob), les ruses de Lester contre les crocodiles ou contre Bob (gagné pour la deuxième), leurs disputes et réconciliations…

Tout cela est savoureux, à lire et à regarder, et donne envie de partager une tranche de ces gros gâteaux amicaux.

Chez les voisins

Chez les voisins
Hélène Lasserre, Gilles Bonotaux
Seuil jeunesse, 2019

Carnaval des animaux

Par Anne-Marie Mercier

Chez les voisins, c’est formidable : il se passe toujours quelque chose. Si vous avez passé le confinement à votre fenêtre, peut-être êtes-vous de cet avis, ou peut-être pas. Dans cet album, en tout cas, le bonheur est permanent : l’on déménage ou emménage, on fait du cinéma en plein air, on récolte les légumes du jardin partagé, on regarde tomber la pluie ou la neige, on commente les travaux des uns et des autres, tout est passionnant…

Ce qui fait la grande fantaisie de cet album, en dehors de son format vertical allongé comme un immeuble, c’est sa scénographie, qui propose un même plan fixe, de double page en double page, sur l’immeuble haussmannien vu en coupe : on plonge ainsi dans les appartements, voyant la cuisine ou le salon de l’un, la salle de bains d’un autre, et un bout de jardin, le bistrot situé à un angle de l’immeuble, les chambres de bonne du grenier, la terrasse, le toit… et dans ce décor les très nombreux habitants, de tous âges, et de goûts différents, du rustique au design.

Son autre originalité, c’est le fait que les habitants sont des animaux : pieuvre, serpent, éléphant, pingouin, cochons, vaches, chèvres… le narrateur est un mouton ; on peut le reconnaitre à un indice dès la première double page et le chercher  dans chacune des suivantes. Le jeu qui consiste à retrouver dans l’image tous les personnages dont les noms sont cités dans le texte, sans mention de son espèce, est infini. Les illustrations fourmillent de détails souvent drôles, de clin d’œil à la littérature de jeunesse ou au cinéma ; les couleurs et la finesse du trait évoquent la tradition de la « ligne claire ».