Agoulou Granfal et le rocher de la gourmandise

Agoulou Granfal et le rocher de la gourmandise
Alex Godard
Albin Michel Jeunesse, 2015

Le Festin de Nany-Rosette

Par Anne-Marie Mercier

Agoulou GranfalIl n’y a pas assez d’œuvres issues de la francophonie dans les bacs des bibliothèques et des librairies pour la jeunesse ; il y en a bien peu dans les programmes scolaires : quelques contes en 6e, quelques romans plus tard. Voilà au moins un album qui répare un peu ce manque bien qu’on soit encore dans le domaine du conte. Il le fait avec couleur, fantaisie, gourmandise enfin puisque c’est le thème de l’histoire.

On voit sur une île des Antilles une petite fille, Nanie-Rosette, qui se régale de la cuisine que lui prépare sa mère, une mère qui se régale de cuisiner pour elle et pour ses amis, et le lecteur lui-même se prend à avoir faim de toutes ces bonnes choses. Mais voilà, gare à l’Estomac sur pattes, Agoulou Granfal, qui dévore les gourmands qui ne veulent pas partager !

Dans ce conte enlevé on trouve les pauses du conteur, sa verve, ses « Crik et Crak », des épisodes proches du folklore européen (le conte des sept biquets), et enfin, une fin ouverte sur un choix entre plusieurs scénarios. Oui, décidemment, cet album est un vrai festin de saveurs et de couleurs.

C’est aussi l’occasion de réfléchir au rôle des collecteurs, notamment au personnage de Lafcadio Hearn (1850-1904), écrivain irlandais né dans les îles ioniennes, orphelin, borgne, rejeté, devenu journaliste aux Etats-Unis, renvoyé de son travail pour avoir épousé une métisse, découvrant le créole à la Nouvelle Orléans, puis aux Antilles, et devenu japonais sous le nom de Yakumo Koizumi. Il a traduit le conte du créole, et l’a publié dans Trois fois bel conte (Mercure de France, 1932). Et enfin revoilà Agoulou, tout vert avec des grandes dents et bien vivant pour tous les enfants  de langue française (et pourquoi pas les autres ?): quelle aventure…

 

Le Noël blanc de Chloé

Le Noël blanc de Chloé
André Marois, Alain Pilon
Grasset jeunesse, 2015

Y aura-t-il de la neige à Noël ? Le Père Noêl et la COP 21

Par Anne-Marie Mercier

« C’est beau, un grand ciel bleu, mais pas quand on attend qu’il neige. Il faisait même si chaud que Chloé ne portrait presque jamais ses moufles. Ses joli moufles qu’elle avait hâte de plonger dans la neige pour lancer des boules de neige à ses amis. »

Le Noël blanc de ChloéQue voilà un album de circonstance ! L’hiver semble avoir déserté notre espace et on a une curieuse impression en voyant les décorations de Noël devant une foule vêtue comme au printemps. C’est ce qui désole la petite Chloé qui veut un « Noël blanc » comme d’habitude à Québec, c’est à dire sous la neige, et se demande comment le traineau du Père Noël va pouvoir se déplacer sans neige, et ce qu’elle va faire du cadeau qu’elle attend : des skis de fond. Elle part donc chercher la neige elle-même, en montgolfière, qu’elle dirige avec l’aide de harfang des neiges et d’ours blancs.

Sur des fonds unis, blancs, noirs, blancs (neige, nuit, ciel), Chloé vêtue de rouge, droite dans ses bottes incarne l’avenir : les enfants sauveront-ils la planète ?

A pas de loups

A pas de loups
Germano Zullo, collectif (ill.)
A pas de loups, 2014

 

A pas de velours, une nouvelle maison d’édition depuis 2014

Par Anne-Marie Mercier

a_pas_de_loups-ZulloLes éditions A pas de loups ont commencé leur existence l’an dernier en Belgique, avec un album qui porte le même nom, programmatique du projet : le « personnage » traditionnel est réinventé par une écriture moderne qui choisit de ne pas s’enfermer dans un fil narratif; de multiples illustrateurs montrent toute la variété que l’on peut apporter à un même thème.

Cette nouvelle maison d’édition jeunesse  se définit ainsi : «  à pas de velours, sans bruit, discrète mais bien présente pour stimuler l’imagination des petits loups ! ». Elle a déjà un beau catalogue, à visiter sur son site .

 

Le Petit Poucet

Le Petit Poucet
Thisou d’Artois
Rouergue, 2015

Broder sur les contes

par Anne-Marie Mercier

Petit Poucet_ThisouL’histoire du Petit Poucet n’en finit pas d’inspirer les auteurs et des illustrateurs. La mode du méli-mélo de contes ne s’épuise pas. Pourtant, ce petit album parvient à étonner.

Les illustrations reproduisent l’image d’un tissu blanc sur lequel sont brodés des arbres, une maison, des personnages, des animaux. Parfois le fond devient noir (c’est quand on rencontre le loup…). Ce procédé permet de montrer à nouveau une même scène, inversée : retournant le tissu, on voit le chemin se dérouler dans l’autre sens, les figures sauvages et brouillonnes se discipliner, ce qui est caché se révéler: l’apparition des trois ours après le dénouement est une belle surprise.

Tout un art, qui en réunit plusieurs : celui de la narration, celui de la broderie, tantôt effectuée à grand traits, tantôt soignée, celui de l’entrelacs, qu’il soit de textes ou de fils.

La Conquête de l’espace, vol.1 : le château des étoiles

La Conquête de l’espace, vol.1 : le château des étoiles
Alex Alice
rue de Sèvres, 2014

Les espaces infinis

Par Anne-Marie Mercier

lechateaudesetoilesAvec cette bande dessinée qui couvrira plusieurs volumes, les éditions rue de Sèvres (c’est-à-dire la branche bandes dessinées de l’école des loisirs) se lance dans une entreprise qui les hissent à la hauteur des grands: l’objet est tout d’abord superbe, avec une couverture raffinée, à l’ancienne, et une impression sur papier fort qui met en valeur toutes les nuances des dessins aquarellés. La technique du dessin mélange plusieurs styles, ligne « claire », hyperréalisme, crayonnés ; les personnages bénéficient de traitements différents, ce qui introduit une bizarrerie, à laquelle on s’habitue vite, porteuse de signification.

L’histoire ne manque pas non plus d’ambition, mettant en scène la grande histoire en la personne du roi de Bavière Ludwig et sa cousine l’impératrice d’Autriche, connue sous le nom de Sissi. On passe dans des décors somptueux de forêts, de château étrange et labyrinthique, et on s’envole dans de drôles de machines.

Les personnages inventés reprennent des caractéristiques classiques des héros de romans d’aventures : une femme disparue mystérieusement, son mari, un savant quelque peu renfermé mais ferme sur ses principes, un fils courageux et sensible, d’autres enfants, pauvres et hardis, dont une fille, des espions sinistres et sans pitié qui tentent de découvrir le secret emporté par la mère du garçon, et complotent contre le roi, et surtout de merveilleuses machines volantes et un rêve d’aile qui emporte tout.

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Tor et les gnomes

Tor et les gnomes
Thomas Lavachery
L’école des loisirs, 2015

Eloge de la compassion

Par Anne-Marie Mercier

Tor de Borgcouvmouchegabaritisvik est un enfant sensible, qui aime bien son père et son oncle, mais est capable de penser qu’ils peuvent avoir tort. Il va à la pêche avec eux, et si ça ne mord pas, c’est forcément la faute d’un farfajoll que père et oncle piègent et exposent moribond sur la place du village. On devine la suite : Tor le sauve, et est récompensé par la suite de cette bonne ( ?) action.

Certes, cela n’a rien d’original, à part le cadre nordique et la description du farfajoll, être délicat et étrange. Mais on ne se lasse pas de ces histoires d’alliance entre l’enfance et le bizarre, le petit, l’improductif.

Enfin, les dessins de Thomas Lavachery qui propose toute une encyclopédie d’êtres formant le « petit peuple » ont bien du charme.

Chien pourri sans collier

Chien pourri
Colas Gutman, Marc Boutavant (illustrateur)
L’école des loisirs (Mouche), 2013.

Par Bérengère Avril-Chapuis

Chien Pourri est né dans une poubelle et de nombreuses rumeurs courent à son sujet : il aurait été abandonné par ses parents, sentirait la sardine et confondrait sa droite avec sa gauche. Tout cela est vrai, mais ce n’est pas tout : Chien Pourri est également recouvert de puces et ne se

déplace jamais sans un fan-cub de mouches.

50106-h245Ainsi débute le premier volet de la très originale série des Chien pourri créée par Colas Gutman et le très doué Marc Boutavant. Sous un visage animalier et dans un registre humoristique très décalé, le personnage éponyme s’affirme, on l’aura compris à la lecture de cet incipit, comme le digne héritier de Lazarillo de Tormes. Chien pourri n’a ni nom ni maître, il pue, il est moche et il n’est pas non plus très intelligent – pour ne pas dire franchement bête. C’est donc un anti-héros à part entière qui fait sourire (voire franchement rire) le jeune lecteur à ses dépens, ce qui peut s’avérer une expérience un peu déroutante – et bien sûr amusante. Le lecteur a toujours une longueur d’avance sur le pauvre animal qui ne comprend ni ne devine jamais ce qui risque d’arriver : « Chien pourri, tu es aussi naïf que moche, et tu es très moche ! » s’exclame ainsi (p.33) son compagnon d’infortune Chaplapla, chat de gouttière de son état.

Toutefois, nous dit-on, Chien pourri est affectueux. En mal d’amour, le ventre creux, à la recherche d’un maître plus encore que d’un sac de croquettes, notre sac à puces se retrouve pris malgré lui dans divers épisodes aventureux, croisant brigands et autres trafiquants.

On peut regretter que cette veine ne soit pas davantage exploitée – on adorerait. Mais on reste ravi à la découverte d’un personnage aussi original, comme on l’est d’entendre de jeunes lecteurs rire à gorge déployée à la lecture de ses aventures. Les illustrations sont magnifiques – riches, précises, colorées, marquées du style unique de leur auteur – et ajoutent encore à la saveur et à l’humour totalement décalé de ce roman très adapté aux plus jeunes des lecteurs autonomes.

Little Man

Little Man
Antoine Guilloppé

Gautier-Languereau, 2015

Le rêve de l’exilé

par François Quet

 thLe personnage s’appelle Cassius. On croit d’abord que ce sera une histoire de boxe. Mais non. C’est juste l’histoire d’un rêve d’enfant. Celui-ci rêve qu’il franchit un pont et part à la conquête de la Ville. À la fin de l’album, son père le réveille, c’est son anniversaire : le moment est venu de passer le pont. De Cassius, on sait juste qu’il a fui un pays en guerre, une guerre qui l’a forcé à franchir l’Océan et dont Guilloppé présente deux images terrifiantes sur un fond de végétation proliférante. Sur la ville de l’autre côté du pont, on ne sait rien non plus, sinon qu’une statue gigantesque y veille sur les réfugiés et que cette statue est celle de la Liberté.

Antoine Guilloppé utilise les papiers découpés avec une intelligence magique. De little man aux façades de Big Apple, tout n’est que jeux de proportions et de formes : la préciosité des dentelles de papier évoque ici une toile d’araignée, ailleurs les barreaux d’une prison ou les grilles limitant l’accès à un Eldorado, ailleurs encore une boule à facette réfléchissant une lumière fragmentée ou encore le filet protecteur d’un vitrail splendide. La silhouette de l’enfant noir s’inscrit toute petite sur la trame insensée de la ville géante ; d’autres fois c’est son visage devenu immense qui absorbe et reflète les lumières de la ville.

Le texte d’Antoine Guilloppé est résolument optimiste puisque tout semble devoir sauver l’enfant réfugié, déjà parvenu aux portes de la ville désirée, sous la protection de sa célèbre statue et bientôt admis à la visiter autrement qu’en rêve. Ses images sont cependant beaucoup plus ambiguës. L’enfant est si petit…, il n’arrête pas de courir, il ne rencontre personne (« il a rêvé qu’il jouait à cache-cache avec les adultes »). Sur l’écriteau accroché à une grille (« Please Keep Dogs Off »), c’est Keep off que je lis ou que j’entends ; la silhouette des policiers qui l’observent ne me rassure pas complètement et la beauté de la ville, redessinée par les ciseaux de Guilloppé m’effraie autant qu’elle m’éblouit.

La technique des papiers découpés, habituelle dans le travail de Guilloppé, prend ici une ampleur considérable en raison du thème abordé, mais aussi en raison des dimensions de l’ouvrage (un très grand format carré de 31 x 31) et surtout parce que les pages sont effectivement découpées, ce qui permet des jeux de superpositions saisissants. C’est un tour de force magistral sans doute, mais pas seulement. La magie de l’illustration permet en effet d’interroger la surnaturelle séduction de la métropole américaine.