Les Jeux du Père Castor :  Jeu des familles

Les Jeux du Père Castor :  Jeu des familles
Flammarion jeunesse, 2020

« Dans la famille X (des jeux du Père Castor), je demande Y (les sept familles ­– ou plutôt ici les huit) mais j’aurais pu demander la bataille, le mistigri, la boite à jeux, les puzzles…
Le principe est simple : les cartes sont illustrées avec des personnages des contes les plus célèbres des histoires du Père castor (la poule rousse, le cheval bleu, Michka…). Une carte donne la règle du jeu et c’est parti !

L’originalité ici est que les catégories de personnages ne sont pas familiales comme c’est l’usage (le fils ou la fille, le père ou la mère, etc.) mais catégorielles : on trouve une carte pour le héros, une autre pour son ami ou amie, une pour sa maison, une autre pour son repas, enfin, un objet occupe une autre carte. Les catégories structurelles du conte se retrouvent là en partie et l’on peut imaginer bien d’autres jeux à partir de ces cartes en mélangeant les catégories pour faire de nouvelles histoires. Tout en accompagnant la lecture des contes et leur remémoration, ce pourrait être un bon support pour la « grammaire de l’imagination » telle que l’a présentée Gianni Rodari.

Gordilok

Gordilok
Taï-Marc Le Than, Christine Roussey
De La Martinière jeunesse, 2019

Grrrrrrrr !!!!!

Par Anne-Marie Mercier

oilà un monstre digne de rejoindre les Gruffalo et autres cauchemars de placard : il est vert, il a de très grandes dents acérées qu’il montre à tout bout de champ, il se cache partout : dans les bois, dans le noir, dans la salle de bain, dans la chambre, sous les lits…
L’album joue sur les peurs mais les images sont assez grotesques pour ne pas être effrayantes et l’accumulation des clichés permet de traiter cela avec humour.
Enfin, il propose à quatre reprises au lecteur de dire à voix haute une comptine. Ce côté interactif est bien venu, tout comme la surprise qui vient au milieu de l’histoire : dite un quatre fois, la comptine attire le monstre : ça y est, il nous a repérés…
Mais en dernière page une autre comptine répétée quatre fois permet de faire rentrer le monstre dans son trou. Le lecteur est sollicité et interpellé. Il peut mettre ses peurs à distance, les regarder de haut.
Le nom du monstre est bien trouvé sur le plan phonique, mais il ressemble curieusement au nom de Boucle d’or en anglais (Goldilocks). Étrange rencontre.

Raconte à ta façon

Raconte à ta façon Roule Galette
Raconte à ta façon Le Petit Poucet

Sonia Chaine, Adrien Pichelin
Flammarion jeunesse (« Raconte à ta façon »), 2019

Images en kit à l’appui

Par Anne-Marie Mercier

Ces histoires sont des classique chacune à leur manière (un conte  de Perrault, et une des histoires du Père Castor qui figure dans bien des bibliothèques de classes maternelles). Mais le principe de la collection repose à la fois sur la nouveauté et la familiarité : il vaut mieux que l’enfant ait eu connaissance du texte d’origine, celui de de Natha Caputo, ou de Perrault, avant de se lancer dans l’aventure qui consiste à « raconter à sa façon ».
Les histoires sont résumées en trente-deux étapes qui figurent sur un marque-page, avec la légende des figures : en effet les illustrations fonctionnent avec un nombre limité d’icônes (un rond jaune pour la galette, un rond gris pour le loup ; différents types de triangles pour les personnages du petit Poucet, etc) et un décor très shématique qui dans les deux cas est plus un parcours qu’une image.

C’est très inventif et cela produit des effets de sens intéressants : le rythme des histoires, les répétitions sont ainsi mis en valeur et le support pour la narration est assez dépouillé pour que le narrateur ne se perde pas dans trop de détails.
Dans la même collection, de nombreux autres classiques ont été revisités sous la même forme.

feuilleter Le Petit Poucet
Roule Galette

Le Carnet du dessinateur

Le Carnet du dessinateur
Mohieddine Ellabbad
Le Port a jauni, 2018

Petite leçon sur les images, d’ailleurs et d’ici

Par Anne-Marie Mercier

Mohieddine Ellabbad (1940-2010), illustrateur égyptien célèbre dans le monde arabe, est ici présenté aux lecteurs francophones à travers un album publié dans deux langues, arabe et français. Son Carnet du dessinateur, « autobiographie graphique de ses sources d’inspirations », est, à la manière du « Je me souviens » de Pérec, un parcours à travers les images qu’un habitant du Caire pouvait voir au milieu du XXe siècle : illustrations de livres pour enfants orientaux ou occidentaux, billets de banque, timbres, cartes postales, calligraphies… Sur ce terreau il a  développé un regard critique et une pratique artistique longue sur laquelle il porte un regard amusé et modeste.
L’album, au format allongé et étroit, se lit de droite à gauche (on commence par la « fin »), et les deux versions encadrent les images, de manière variée. Beau livre, imprimé sur papier fort, avec des couleurs éclatantes, il rend justice à un maître. Il nourrit la réflexion sur le pouvoir des images, sur leur circulation, sur la rencontre de cultures populaires ou savantes de mondes que bien des choses oppose, mais que l’amour de la beauté réunit.

Le Port a jauni a publié un autre ouvrage de cet artiste, dans le même format : Petite histoire de la calligraphie arabe, recensé sur lietje par Michel Driol.

 

Kaléidoscopages

Kaléidoscopages
Delphine Perret
Rouergue, 2019

Petite leçon de dessin et de coloriage

Par Anne-Marie Mercier

On dirait un imagier, mais un imagier très dépouillé, proposant de simples traits ou dessins au crayon, parfois coloriés à la va vite, sur fond blanc. A la manière d’un imagier, l’album associe une image à un mot : ainsi, un point, c’est « un point », deux points, c’est « deux points », deux points auxquels on ajoute une parenthèse renversée c’est un visage, une multitude de points évoque… une poule (le picoti-picota, sans doute), ou quelques points disséminés sur le. blanc, le ciel (traces d’oiseaux lointains…). Le tracé d’un ovale, c’est une lettre ou un chiffre, quelques lignes parallèles, ça peut être le sillon d’un champ, une portée…
Plus on avance, plus la poésie et la rêverie s’invitent à ce qui n’est pas un décodage mais une création : comme l’enfant joue avec les objets, les détournant de leur rôle, Delphine Perret explore les possibles des matières et des formes ; elle explore aussi la symbolique des tracés et des couleurs comme la polysémie des mots.
Comme le tableau de Magritte, intitulé « la trahison des images », le petit album de Delphine Perret invite à penser la langue,  les symboles et les icônes. C’est drôle, instructif, stimulant, poétique…

 

Fais ce qu’il te plait !

Fais ce qu’il te plait !
Michel Boucher
Møtus, 2020

À vos crayons !

Par Anne-Marie Mercier

Finir son assiette, ne pas parler, obéir, croire tout ce qu’on nous dit, arrêter de rêver, faire confiance aux adultes, se méfier des étrangers… Tous ces préceptes sont ici retournés pour donner à l’enfant des leçons d’indépendance et de survie et l’inviter à développer son esprit critique.
L’originalité de ce petit livre est qu’il propose en vis-à-vis le précepte traditionnel et son contraire, ou du moins son antidote : la page de droite reprend la phrase donnée en page de gauche, en supprimant certains mots ou mêmes des lettres à l’intérieur de mots, pour lui donner un autre sens. Ce caviardage est fait avec astuce et invite à poursuivre le jeu. Ainsi, « Travaille au lieu de t’amuser si tu veux réussir » devient « va t’amuser » en extrayant le -va- de tra-va-illle.
Bien sûr on peut considérer que c’est un peu facile de dire aux enfants qu’ils peuvent revendiquer d’aller au pays des jouets (celui de Pinocchio) ou à celui des quatre cent mille volontés (d’André Maurois) et de moquer les figures d’autorité en leur donnant des têtes d’animaux, mais on peut répondre à cela qu’il n’y a pas d’âge pour apprendre à jouer avec les images et les mots et prendre un peu de distance avec l’impératif.

 

 

 

Les Lapins de la pleine lune

Les Lapins de la pleine lune
Camilla Pintonato
Seuil jeunesse, 2019

Au clair de la lune…

Par Anne-Marie Mercier

Chacun sait que dès que les humains dorment il se passe de drôles de choses chez les jouets et chez les animaux. Les « petits » lapins étant à mi-chemin entre le jouet et l’animal, ils jouent doublement bien le rôle d’animateurs des nuits.
L’album, de format carré assez grand, idéal pour y inscrire de nombreux ronds blancs lunaires sur fond bleu de nuit, raconte en plusieurs doubles pages un mystère de pleine lune : ces cinq lapins, « où vont-ils », « que transportent-ils ? » On les suit… L’histoire est contée à travers un texte court en vers de mirlitons, pas plus de deux par page. Les illustrations sont simples, de tonalités sombres (c’est la nuit) avec de vifs contrastes.
Dans un souterrain on découvre un atelier où de nombreux autres lapins s’affairent pour imprimer et découper des invitations que l’on verra ensuite distribuer à divers animaux : « c’est soir de pleine lune, venez ! ». L’attente, scandée par de nombreuses répétitions telles que les enfants les aiment, est comblée par un merveilleux spectacle de lanternes dans la nuit : « Petits lapins tout gris Nous sommes tous éblouis. Juste là, sous nos yeux, la lune brille de mille feux. Autour d’elle dansent les lanternes. Voyez ça comme elles sont belles». Et chacun rentre chez soi : une histoire idéale pour aller dormir ?
L’histoire est simplissime et dure le temps d’une nuit. Elle rassemble divers animaux que les enfants auront plaisir à retrouver. La générosité du spectacle gratuit, pour tous, « vivant », collectif, qui s’appuie sur un simple lever de lune est séduisante, tout comme le rappel de la splendeur de ce spectacle, qui revient tous les mois lunaires, et qu’on oublie trop souvent de contempler.

Le Grand Voyage en abécédaire

Le Grand Voyage en abécédaire
Christian Demilly, Alain Pilon
Grasset jeunesse, 2019

La chaloupe et le canot

Par Anne-Marie Mercier

Ce très grand album a une petite allure ancienne, tant par son graphisme que par son principe : il s’agit d’apprendre en s’amusant, et pour cela on a fabriqué une histoire un peu rocambolesque et pleine de rebondissements présentant l’aventure de deux jeunes héros (une fille et un garçon) à travers un texte à contrainte : chaque épisode/ page doit contenir le plus possible de mots comportant (graphiquement mais pas toujours phoniquement) la lettre qu’il illustre : ainsi on trouvera dans l’épisode où les héros montent dans la chaloupe les mots « casse-cou », « creux », « courant », « casse-croute », « citronnade », « confort », et à la fin on largue «la corde du crochet qui maintenait le canot à quai ».
La lisibilité du texte est loin d’être parfaite (les jeunes lecteurs risquent par exemple de ne pas faire le lien entre la chaloupe et le canot) et on peut adresser à l’album les critiques habituelles à l’égard des textes artificiels tels qu’on les trouvait souvent dans les anciens (?) manuels de lecture. Le choix du modèle de l’écriture cursive pour la typographie accentue ce caractère scolaire un peu désuet.

Mais avec l’aide d’un adulte, cela peut être un beau voyage ; les allitérations et assonances donnent parfois un joli rythme à la promenade. Les illustrations évoquent un coloriage aux formes simples. Enfin, le dispositif proposé en dernière page est intéressant : chaque image de l’album est reproduite en petit format ; les objets cités dans le texte qui comportent la lettre étudiée sont en couleurs ; l’enfant doit les retrouver ­– donc retrouver leur nom : chaloupe ou canot, lequel gagnera ?
Lire un extrait sur le site de l’éditeur

Les Aoûtiens

Les Aoûtiens
Olivier Douzou, Frédérique Bertrand
Rouergue, 2019

Un OVNI dans le potager

Par Anne-Marie Mercier

Les albums publiés par le duo constitué par Olivier Douzou et Frédérique Bertrand sont toujours une surprise, tant ils sont décalés, drôles et énigmatiques. Ils font partie de ces « petits » livres qu’il faut lire plusieurs fois pour tenter d’en saisir  tous les sens, depuis On ne copie pas (Prix Bologna Ragazzi de la foire du livre de jeunesse de Bologne, Rouergue, 1999), véritable OVNI ou plutôt ANI (Album non identifié) dans le paysage de l’édition pour la jeunesse. Se sont succédé Remue-ménage, (Rouergue-Centre Pompidou, 2000), Les Mauvais Perdants (Rouergue, 2001), Le Conte du prince en deux ou l’histoire d’une mémorable fessée, (Seuil, 2005), Pierre et le l’ours (MeMo, 2007), Le Petit Bonhomme pané  (Rouergue, 2011), Minou, Ours, Teckel, Poney (Rouergue, 2012), Costa Brava (où apparait le personnage de Petit Pierre), Zignongnon, Truite (Rouergue, 2013). Frédérique Bertrand collabore avec bien d’autres auteurs, notamment Michaël Leblond pour la série des Pyjamarama ­– le visage de petit Pierre, dans Les Aoûtiens, est proche de celui de ses personnages dans ces albums). La plupart de ces titres ont été recensés dans li&je.
Les Aoûtiens semble présenter une situation simple : , Pierre, un petit garçon, accompagne son grand-père au jardin et écoute, sans doute un peu distraitement, le long monologue de celui-ci, louant la vie au grand air, la nature, ses qualités de jardinier, et la nouvelle sagesse qu’il a acquise en passant de l’activité de maçon à celle d’amoureux des plantes. Il lui montre les courgettes, les petits pois en passant par les haricots, et s’attarde sur sa variété de tomate préférée, sa « tomate maison » qu’il va laisser mûrir un peu.
Il ne voit pas ce que voit Petit Pierre : une soucoupe volante attaque au canon (un rayon laser ?) le mur de brique qui enclot le potager où broutent Geneviève la vache, Poney (le même que dans un album précédent), Biquette en compagnie de canard (qui ne broute pas), et de quelques oies. La soucoupe volante aspire Geneviève la vache, tandis que l’attaque contre le mur continue. Celui-ci s’ouvre, brique après brique, comme dans un jeu électronique bien connu, puis l’image est grignotée et envahie de blanc, comme si ses pixels colorés fondaient sous le rayon laser, puis de noir. Pendant ce temps, Pierre tente en vain d’attirer l’attention de son grand-père et les autres animaux s’affolent avant de passer à l’attaque, subissant plusieurs changements. Enfin, la nuit est tombée, Pierre et son grand-père rentrent à la maison. Le lendemain, la tomate « maison » est habitée… Le mieux est donc l’ennemi du bien, n’est-ce pas Grand-père ?
On peut prendre cela comme un récit « vrai ». On peut aussi le lire comme un récit double, montrant d’une part la scène entre le grand-père et son petit-fils tandis que le jour décline sans que le grand-père s’en rende compte (« avec tout ça on n’a même pas vu la nuit tomber », dit-il, à la fin), d’autre part ce que Pierre imagine, perclus d’ennui face à ce long monologue plein de lieux-communs. Alors que le texte est accaparé par le grand-père, l’imaginaire enfantin se déploie dans l’image, sous bien des facettes : extraterrestres, jeux de console, film de cow-boys ou de cape et d’épée, animaux humanisés, jouets animés… mots pris au pied de la lettre (comme « maison »). On retrouve le talent que Frédérique Bertrand avait montré dans le très beau et très juste Le Mensonge (Rouergue, 2016), avec un texte de Catherine Grive, qui représentait à merveille la pensée enfantine

Quant au titre, je ne sais pas comment le comprendre : désigne-t-il le fait que Pierre est en vacances ? Alors pourquoi ce pluriel ? inclut-il le grand-père retraité ? ou bien désigne-t-il les envahisseurs ? Je sèche… Sans doute Poney a-t-il la réponse ? Ou vous?

 

 

 

 

 

 

 

Encore une histoire d’ours

Encore une histoire d'ours
Laura et Philip Bunting
traduit de l'anglais (australien) par Rosalind Elland-Goldsmith
Kaléidoscope, 2020

Postmodernisme à la maternelle

Par  Christine Moulin

Tout commence normalement : "Il était une fois..." mais très vite, le protagoniste de l'histoire interrompt la narration pour protester: il y a trop d'histoires d'ours et cela l'empêche de dormir car il est toujours sur la brèche. Il s'ensuit une grève que l'auteur essaye de réprimer en ridiculisant et torturant son personnage, en une forme parodique de récit cumulatif, dont les références ne sont pas absentes: "Et il fit un gros bisou baveux à une grenouille pour la transformer en prince charmant". Après négociation, l'ours essaye alors de trouver un héros qui pourrait le remplacer. On se croirait alors dans la publicité, que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître, "Le casting de La-Vache-qui-rit" : à chaque fois que l'ours propose un animal, l'auteur oppose une objection, toujours drôle et souvent fondée sur un jeu de mots. A côté d'animaux bien connus, il y en a de plus surprenants, comme la roussette ou le poisson-globe, mais à tous les coups, la réplique de l'auteur fait mouche (non, il n'y a pas de mouche, pourtant...) . La chute en forme de compromis et de mise en abyme est un nouveau clin d’œil à un conte bien connu.

Le texte est émaillé de traits d'humour subtils comme lorsque l'ours énumère les "activités géniales", "par exemple, dormir, roupiller ou faire la sieste" ou lorsqu'une interrogation gourmande ("où est passé le saumon?"), quasi passée inaperçue, resurgit bien des pages plus loin, initiant les bambins à un procédé qui ressemble au  "set up pay off". Les illustrations sont malicieuses mais toujours lisibles. Bref, tout est délicieux dans cet album qui plaira sans aucun doute à l'adulte sommé de le lire mais également , peut-être pour d'autres raisons, à l'enfant qui l'aura embauché!