Le Jour où je suis devenu un oiseau

Le Jour où je suis devenu un oiseau
Ingrid Chabbert, Guridi
Gallimard jeunesse, Giboulées, 2017

L’amour donne des ailes

Par Anne-Marie Mercier

Un enfant est amoureux. Celle qui l’aime ne le voit pas et ne s’intéresse pas à lui, mais elle aime les oiseaux. Alors, lui aussi les regarde, tente d’en devenir un, se déguise, ne quitte plus ses ailes, jusqu’à ce que le miracle arrive et qu’un tendre geste le dépouille de son costume. C’est une histoire toute simple d’apprivoisement, racontée avec un ton sérieux comme il se doit et peinte en quelques traits qui suffisent à dire l’action et l’émotion.

La Prophétie de Dysplasia

La Prophétie de Dysplasia
Caroline Pistinier
Kaléidoscope, 2018

L’espérance comme combat : médecine et fiction

Par Anne-Marie Mercier

Manifeste, belle histoire, cet album est les deux à la fois. Il évoque une maladie rare, la « maladie de l’homme de pierre » ou F. O. P. (Fibrodysplasie ossifiante progressive) et nous raconte avec des dessins charmants, aux teintes douces et au traits délicats, l’histoire d’une princesse à qui, à sa naissance, une méchante sorcière, la vieille Dysplasia a jeté un sort : l’enfant a pour destin de finir transformée en statue. L’entourage, les parents (le roi et la reine), le grand frère (le prince) s’interrogent sur le sens de cette malédiction jusqu’au jour où ils constatent qu’en effet, la petite fille se rigidifie. Le royaume est en émoi et lorsque l’on apprend qu’une plante, la graine de Clémence, peut sauver l’enfant, tous se mettent en route pour affronter la sorcière et trouver la plante. L’équipe de chercheurs qui travaille sur la dysplasie est dénommée « Clementia ».
Ce conte, adressé en priorité aux enfants atteints de cette maladie et à leur famille, parle à chacun de la nécessité de garder de l’espoir, et de l’attente face aux lenteurs mais aussi aux progrès de la recherche médicale. Souhaitons à Clementia la pugnacité et l’inspiration du petit prince qui triompha de la sorcière – espérons qu’elle triomphera un jour comme lui.

Foot mouton

Foot mouton
Pablo Albo, Guiridi
Didier jeunesse, 2018

Scoops

Par Anne-Marie Mercier

Première nouvelle, les moutons savent compter – le troupeau est composé de 71 individus. Deuxième nouvelle, quel que soit le nombre qu’on est, si c’est un chiffre impair, on peut jouer au foot, car cela fait deux équipes et un arbitre. Quant au ballon, c’est une pelote de laine (rouge, éclatante dans ces pages où presque tout est gris, noir ou blanc).
A partir de ce scenario, tout est possible mais pas la partie prévue : tout se ligue contre eux pour empêcher la partie, même le loup…
Scoop final : le foot serait d’abord et surtout un jeu, et non une compétition. Cet album en offre une belle démonstration.

Chevalier Ned et les braillards

Chevalier Ned et les braillards
Brett et David McKee
Kaléidoscope, 2017

Des vertus de l’harmonie

Par Anne-Marie Mercier

Un roi, une mission, un chevalier et le tour est joué : Ned, parti chasser ceux qui saturent le pays de leurs hurlements part dans les bois ; il trouve successivement un troll, une sorcière, un loup, quelle coïncidence ! Eh bien contrairement à ce qu’on voit dans de nombreux ouvrages qui font de la salade de contes un argument de vente, ici, la coïncidence est dénoncée et Ned apparaît bien comme ce qu’il est : un gros naïf : ces personnages se sont donné le mot pour lui tendre un piège dans le bois car ce sont eux les braillards.

Ned sort de l’épreuve par le chant : l’harmonie subjugue les sauvages, comme dans la chanson.

Ce n’est pas le meilleur McKee, mais difficile de rivaliser avec les chefs d’œuvre d’antan ! Les monstres sont affreux à souhait, Ned impassible comme il se doit.

Newton et la confrérie des astronomes

Newton et la confrérie des astronomes
Marion Kadi et Abram Kaplan, Tatiana Boyko
Les Petits Platons, 2018

Le rêve de Newton

Par Anne-Marie Mercier

Faire découvrir à de jeunes lecteurs les grandes figures de la physique cosmique et leurs théories est une tâche qui pourrait sembler un peu trop ambitieuse. Pourtant, Marion Kadi et Abram Kaplan s’y sont essayé et ont créé un petit livre beau, inventif et réussi qui réunit les figures de Newton, Kepler, Copernic, Galilée, Ptolémée (qui est ici une femme, tiens ?), réunis en confrérie sur la lune. Ils débattent de leurs théories sur la gravitation, la pesanteur, la gravité, la densité, les comites, le système des planètes, etc. dans des dialogues percutants, brefs, et souvent drôles.

Pour arriver sur la lune, Newton et son ami Haley voyagent par différents moyens, un peu comme Cyrano de Bergerac (le « vrai », ou plutôt le narrateur de son livre, États et empires de la lune) :  comme Alice, passant à travers le cœur de la terre et au-delà (où l’on rencontre le pingouin des antipodes), avec une catapulte, en bateau sur les tourbillons (au passage, on rencontre Descartes et Leibniz), ou accroché à une comète…

Poétique, scientifique, plein d’humour, c’est un régal d’intelligence et de beauté. Les couleurs éclatantes rappellent parfois que Newton a inventé l’optique, comme on le voit au début du livre. Le fond de ciel nocturne constellé de planètes ou d’objets insolite donne envie de s’y promener.

 

Flamme

Flamme
Zhu Chengliang
HongFei 2017

Mère courage et ses enfants

Par Michel Driol

Flamme est une renarde qui vit dans une forêt avec ses deux petits, Moucheté et Petit Roux. La forêt est perturbée par le passage du chemin de fer, ce qui conduit à Flamme a chercher la tranquillité ailleurs. Malheureusement en chemin, Moucheté est pris dans un piège et enfermé dans une cage par des chasseurs. Flamme fait preuve de ruse et tente tout pour délivrer son petit, malgré l’agressivité de chiens et les dangers. A la fin, la solidarité et l’union entre les renards permettra de libérer Moucheté et de reconstituer la cellule familiale.

Les thèmes – l’amour maternel, la persévérance, le courage, la ténacité – ont été souvent abordés en littérature de jeunesse. L’originalité de l’album tient à leur traitement tant graphique que textuel.  Les teintes dominantes sont celles de l’automne, en harmonie avec le pelage roux des renards. Une fois la première image passée, on l’on voit la mère et les deux enfants au repos, tout ensuite est mouvement : fuite des renards, chute dans le piège,  coq et poule qui volètent,  course effrénée de la renarde pour échapper aux chiens. Le rythme graphique et textuel s’accélère, la page se découpe en trois. Le texte se raccourcit. Les plans se succèdent : plongée, travelling et donnent cette illusion de mouvement rapide pour arriver  au moment où tout s’inverse et où ce sont les chasseurs qui fuient devant l’armée des renards, dont la seule présence statique au sommet de la colline les effraye.  Le texte, avec discrétion, s’intègre dans l’image, la bruite parfois (tchou chou, ouah ouah…) et souligne avec concision les actions.

Cet album, résolument du côté des animaux, s’inscrit dans une nature dont l’homme dérange et détruit l’harmonie et la quiétude : c’est le train, ce sont les chasseurs qui sont les dangers. L’album dit aussi simplement qu’il ne faut pas avoir peur, et que l’union des petits fait la force s’ils sont déterminés à agir.

Une histoire touchante qui tiendra en haleine ses lecteurs.

Calpurnia

Calpurnia
Daphné Collignon, d’après le roman de Jacqueline Kelly
Rue de Sèvres, 2018

Un nouvelle vie pour un personnage

Par Anne-Marie Mercier

Daphné Collignon s’est emparée du personnage du roman de Jacqueline Kelly sans se laisser impressionner par les illustrations existantes (celles des couvertures – Calpurnia est une série) et a créé une jolie silhouette, une brunette dynamique et sympathique, au milieu d’une fratrie composée par ailleurs de garçons. Son rapport à la nature, son rapport à son grand-père, tout cela est très charmant et narré avec poésie.

On assiste à la naissance d’un esprit scientifique, né de l’observation de petites choses, de patience, et d’indépendance, et à des exercices d’affirmation de soi, face aux garçons mais aussi aux amies plus timorées. Calpurnia est une belle héroïne qui incarne l’émancipation des jeunes filles par la connaissance à la fin du XIXe siècle.

Big Nate, vol. 7 : « C’est ma fête »

Big Nate, vol. 7 : « C’est ma fête »
Lincoln Peirce

Gallimard jeunesse (folio junior), 2017

Amis/ennemis de toujours et d’hier

Par Anne-Marie Mercier

 

Lorsqu’on est chargé de servir de mentor à un nouvel élève tout juste débarqué au collège, on doit faire face à de nombreux défis : le protéger des brutes auxquelles on ne sait pas résister soi-même, le renseigner sur les difficultés (profs tyranniques, cantine redoutable, élèves fourbes…), mais aussi le supporter, même si on le trouve insupportable et si on n’a rien en commun : voilà le défi de Nate, qui s’en sort plutôt bien grâce à son amie Dee-Dee (vive les filles !) après bien des dérapages.

Un autre sujet est abordé en parallèle : l’anniversaire du collège, et la découverte du journal illustré d’une élève qui le fréquentait cent ans plus tôt. Cela permet d’informer les jeunes lecteurs sur ce qu’était l’éducation autrefois (plutôt plus sévère et très austère), sur les changement et les invariants (profs tyranniques, cantine redoutable, élèves fourbes… et humour des élèves dessinateurs).

L’étoile Molaire

L’étoile Molaire
Les Aventures inter-sidérantes de l’Ourson Biloute – L’étoile molaire
Julien Delmaire- Reno Delmaire
Grasset 2018

Biloute et le Kozmic Blue Band

Par Michel Driol

L’Ourson Biloute continue sa mission (Tome 1 et Tome 2) pour trouver un antidote à la redoutable sauce Z, il rejoint à bord du vaisseau spatial de la Résistance Janis et Lemmy.  L’analyse de l’échantillon démontrant que le seul antidote possible est la plume de dindon que l’on ne trouve plus que sur la planète Durillon 3, les voilà partis. Après quelques mésaventures sur cette planète, et un combat contre Bast Ador, voici l’Ourson de retour au foyer, avant d’apprendre que sa prochaine mission sera de contacter l’Enfant Electrique sur la planète Lady Land.

Dans une parodie d’aventures spatiales façon guerre des étoiles, les auteurs reprennent les procédés qui ont bien fonctionné dans les deux premiers épisodes : un peu de patois du Nord pour la langue, explicité par un sommaire. Un accompagnement musical très seventies et éclectique qui va de Janis à Jethro Tull en passant par Zappa et Dassin (représentés pour certains assez explicitement dans l’illustration et crédités sur le rabat de la 4ème de couverture). De ce fond hippie revient comme un refrain le slogan paix et amour. L’imaginaire est au pouvoir dans ce nouvel épisode qui prône la force mentale comme arme, où l’on croise des dindons mutants et un jardinier qui fait pousser ses plantes au son de la flute traversière. Cette série qui touche à la littérature populaire en se voulant aussi peu réaliste que Fantômas fait la part belle aux allusions psychédéliques et entraine le lecteur dans un univers de fantaisie encore plus que l’épisode précédent, l’ancrage dans la famille du Nord étant moins présent Quant au pauvre Biloute, il n’échappe pas au rituel passage par la machine à laver…

A suivre…

Les Cités obscures, livre 2

Les Cités obscures, livre 2
François Schuiten, Benoît Peeters
Casterman,
2018

« Bloc ici-bas chu d’un désastre obscur »…

Par Anne-Marie Mercier

 

Les Cités obscures de François Schuiten et Benoît Peeters font partie du patrimoine européen (et peut-être mondial) de la bande dessinée : ce qu’on peut désigner sous le nom de « série » bien que les choses soient plus complexes (onze albums publiés, à partir de 1983), propose une rêverie architecturale évoquant à la fois la beauté et la grandeur des villes, leur monstruosité et leur fragilité. Ces villes sont souvent nées de projets portés par l’Hubris, la démesure (comme celui de le tour de Babel) ou la soif de pouvoir, mais aussi parfois par des idéaux esthétiques, politiques et sociaux qui font la grandeur de l’homme.
Tous ces récits, sous la forme de fables fantastiques se déroulent dans des
univers parallèles qui communiquent parfois avec notre monde, mais ont toujours un rapport avec celui-ci. « La Tour » évoque tout à la fois la tour de Babel et l’Italie de la renaissance (à travers l’architecture des étages élevés et à travers les personnages : le « mainteneur » maçon Giovanni et la belle Milena – et peut-être la Prague de Kafka à travers elle ?) puis par un saut dans le temps, les guerres européennes du XIXe ou XXe siècle ; « La Route d'Armilia » nous fait voyager vers le grand nord à bord d’un zeppelin, tandis que tout au long de leur voyage les personnages voient sous leur vaisseau Brüssel envahie par des lianes à croissance fulgurante, Bayreuth désertée de ses habitants, Kobenhavn aux mille tours menacée… Dans "Brüsel", on découvre la folie d’un projet immobilier (proche de celui qui a détruit une partie de l’ancienne ville du même nom) et la catastrophe qui va engloutir la ville sous les eaux. "Le Dossier B", qui reprend des éléments d’un faux documentaire produit pour la télévision en 1995. "Les Chevaux de Lune", récit sans texte, est plus directement orienté vers un jeune public (il est du moins paru en 2004 dans une collection qui leur est destinée, les « Petit Duculot », toujours chez Casterman et "La Perle", jolie réécriture de la « Princesse au petit pois » dans un univers qui fait penser Monaco du prince Albert et Grace Kelly (voir le film d’animation, qui suit plus fidèlement le conte et ne donne pas à la mère du prince le mauvais rôle) .

Des dossiers permettent de mieux comprendre l’architecture imaginaire (à tous les sens du terme) de cet ensemble : l’inspiration d’artistes comme Bruegel et Piranèse (les Prisons), Orson Welles (qui a servi de modèle à la figure de Giovanni) ; une « encyclopédie des transports présents et à venir » montre les prototypes qui ont servi à la dynamique des déplacements. Enfin, ce lourd et épais volume, comme les autres (4 volumes parus) est une pierre essentielle à l’édification de l’ensemble,