Judith et Bizarre

Judith et Bizarre
Benoït Richter

Nathan, 2018

Qui est le monstre ?

Par Anne-Marie Mercier

Les parents de Judith sont éleveurs, et celle-ci se prend d’affection pour un petit animal tout mignon, qu’elle cache et tente de sauver lorsqu’elle comprend le sort qui lui est réservé…
On sait le drame lorsque des enfants s’attachent à un petit animal alors qu’il est destiné à être abattu pour la boucherie. Mais ce récit échappe au réalisme sentimental pour s’attaquer conjointement à un autre sujet, très à la mode en ce moment, celui des clones, ou des donneurs d’organes, de l’immortalité, etc.  (voir un roman récent, La Déclaration) : Bizarre est, comme tout le « bétail » élevé dans la ferme, un minotaure, élevé pour fournir des organes aux humains. Mais il est exceptionnel par le fait que, au lieu d’avoir une tête de bovin sur un corps d’enfant, il a une tête d’enfant sur un corps de bovin. Il parle, il a des émotions…
Entre préoccupations sur le bien-être animal et débats sur la légitimité de l’élevage et de la consommation de viande, ce petit roman arrive à ne pas asséner de leçon, à ne pas prendre parti de façon abrupte, mais à poser les questions de manière simple, à travers une histoire touchante et prenante.
Les bons romans de science-fiction pour la jeunesse sont rares, celui-ci est donc le bienvenu, après l’Enfaon d’Eric Simar qui traitait de la tolérance des mutants.

Génial, il a neigé ! (série Marco et Zélie)

Génial, il a neigé ! (série Marco et Zélie)
Arnaud Alméras et Robin
amaterra, 2013

Temps clair

Par Anne-Marie Mercier

Pas d’actualité, certes, vu la douceur de la météo et le moment. Pas récent non plus, car cet ouvrage date de 2013. Mais c’est une série que nous en connaissions pas et il était grand temps.
Question de temps, dans tous les sens donc : comme le dit le titre, « il a neigé », et depuis il fait beau, le temps d’une promenade en famille dans le parc, avant la prochaine chute qui se produira une fois que tout le monde sera rentré ! Dans ce monde parfait, la famille est à l’unisson : les deux enfants, fille et garçon – ou plutôt renardeau femelle et renardeau mâle –, sont en harmonie, les parents renards aussi et les plaisirs de l’hiver sont déclinés : beauté du paysage, bonhomme de neige, luge, gaufre…
Cette perfection est rompue par l’intervention de deux « garnements » (des chiens alors que la famille est renarde) qui cassent par plaisir le bonhomme de neige. Le désir de vengeance de Marco est modéré par son père qui propose plutôt de reconstruire et de protéger leur œuvre : petite leçon de vie…
Cette série comporte 6 titres, publiés la même année. On ne les trouve plus sur le catalogue d’Amaterra: le temps de l’édition jeunesse est en accéléré…

Je ne sais dessiner que des vers de terre
Will Mabbit
Père Castor 2018

Album à compter

Par Michel Driol

Dès le titre, tout est dit… L’auteur présente les vers de terre qui se succèdent dans l’histoire : peu de différences entre eux, des lunettes sur l’un, une couleur sur l’autre. Histoire minimale illustrée par des vers de terre (normal, l’auteur répète à l’envi qu’il ne sait dessiner rien d’autre), l’un chevauche une licorne (non dessinée, évidemment). Un horrible drame survient : l’un d’eux se fait couper en deux… Un autre part au petit coin. Et tous les dix se réunissent. Voici un album à compter, ou du moins à utiliser la comptine numérique car chaque vers de terre est désigné par son numéro, avant de les trouver réunis sur la dernière page (ce qui illustre le nombre 10). On est sensible à l’humour de l’album : modestie de l’auteur, qui dessine des vers de terre minimalistes, mais leur prête des sentiments, des aventures, ce qui bien sûr ne se voit pas. L’ensemble de l’album est conçu sur le mode de l’adresse au lecteur : un « je » s’adresse à un « vous », commente ses dessins, les explique par des considérations matérielles (la perte du feutre rose par exemple).

Suspense, exclamations, la narration joue des codes de l’histoire extraordinaire pour mettre en valeur une histoire au ras du sol… pour le plus grand plaisir du lecteur. Comme quoi même les vers de terre peuvent être des héros incroyables !

Zette et Zotte à l’uzine

Zette et Zotte à l’uzine
Marion Brunet, Ill. Fabienne Cinquin
L’atelier du poisson soluble 2018,

L a vie en usine et le conflit social expliqué à hauteur d’enfants

Par Maryse Vuillermet

Zette et Zotte, deux soeurs « zouvrilleuses » c’est-à-dire ouvrières, travaillent dans une fabrique de luxe pour un tout petit salaire.
Dans un langage amusant fait de mots-valises ou d’expressions détournées, l’auteure nous fait ressentir leurs dures conditions de vie et de travail. « Elles gagnaient des miettes et quelques légumes », « Vaut mieux faire des zeurs-sop pour gagner du beurre dans les zépinards »
Puis elle nous présente, le déroulement d’un conflit social, la grève, l’occupation de l’usine,  l’intervention de la police, et surtout les différentes positions politiques, Zotte est pour la lutte individuelle, les heures sup, la promotion interne, elle devient « sous-sous-sous chef », Zette est pour l’action collective.
Zotte, à l’heure de la délocalisation,  a perdu comme les autres, elle est renvoyée, mais les ouvrières réussissent à sauver leurs machines et,  grâce à la lutte collective, elles s’organisent pour reprendre la production mais, cette fois, elles produiront des habits beaux et simples. On pense aux ouvrières de Lip et encore plus près de nous, à celles de Lejaby.
Une belle histoire, une leçon généreuse : « On décide toutes ensemble et on partage tout. Sinon ça recommence. »
Les illustrations de Fabienne Cinquin faites d’encre de Chine, et de collages très colorés participent de cette atmosphère bon enfant, inventive et très pédagogique, elles sont drôles, et envoient des clins d’œil pleins de verve et d’humour, l’usine s’appelle « Job », la nouvelle marque « lezabits » (Cf Lejaby) .
Une réussite.

La Petite Maison de bois

La Petite Maison de bois Christofer Corr Traduit (anglais) par Marie Ollier Gallimard jeunesse, 2016

Crise du logement

Par Anne-Marie Mercier

A la manière du conte célèbre « La Moufle », cette histoire montre plusieurs animaux se mettant successivement tous à l’abri dans un même endroit, chacun demandant l’accord des présents avant d’entrer, jusqu’à ce que cet abri cède sous le nombre. L’album de Christofer Corr propose des variations intéressantes : c’est une maison qui s’offre à ceux qui cherchent un abri, avec une porte rouge et neuf fenêtres – ces précisions sont répétées à chaque étape – et si cet abri cède c’est parce qu’un ours à qui on a refusé l’entrée s’est couché sur le toit et l’a fait s’effondrer : fable sur l’effet de la vengeance ou sur les conséquences du rejet d’autrui ? Mais tout finira bien : cet ours est une bonne recrue finalement car il reconstruit la maison, aussi belle qu’avant, mais un peu plus grande : capable d’accueillir une souris, un lapin, une grenouille, un castor, un renard, un coq, un cerf, un écureuil, une chouette, deux pies, un pic-vert… et un ours. Tout cela est léger, coloré et naïf, et l’intérieur de la maison comme les bois qui l’entourent sont composés en palettes de couleurs variées, surprenantes, qui mettent en valeur le blanc des murs de la maison.

Pompon Ours dans les bois

Pompon Ours dans les bois Benjamin Chaud Hélium, 2018

« Boucle d’or » inversée

Par Anne-Marie Mercier

On se réjouit à chaque retour de l’ours de Benjamin Chaud, tant pour son caractère ingénu et les situations loufoques que suscite son insouciance, que pour l’univers de l’illustration, saturée de détails et organisant un parcours sinueux du regard, jamais complet . Dans cet épisode, Pompon semble avoir grandi (de fait, ces albums se suivent puisqu’on trouve ici le petit frère, Tout Petit Ours, dont l’arrivée avait été célébrée dans un album précédent). Il se comporte en pré-ado boudeur qui s’ennuie et veut être ailleurs, être un autre,  un petit garçon par exemple. Il se perd dans les bois et arrive dans une maison qui se trouve pour l’instant vide de ses habitants. Il la parcourt sans vergogne… Voilà « Boucle d’or » mise à l’envers. Mais la maison qu’investit l’ourson pour son plus grand bonheur est plus grande et pleine de ressources ; la double page le montre dans toutes les pièces de cette maison, ouverte comme une maison de poupée : de la cave au grenier, il y a de quoi s’amuser, jusqu’à ce qu’un bruit fasse lever les terreurs, toutes sortes de maxi-monstres imités de Sendak, qui précipitent la chute, cocasse et tendre.

Ruby tête haute

Ruby tête haute Irène Cohen Janca, Marc Daniau Editions des Eléphants (collection « Mémoire d’éléphant »), 2017

L’école pour tous !

Par Anne-Marie Mercier

Ce superbe album de très grand format est construit autour d’une exploitation pédagogique qui offre un mode d’emploi pour les enseignants tout en aidant à l’identification du lecteur, ou plutôt de la lectrice puisque le texte a deux narratrices, Ruby et une écolière d’aujourd’hui à qui on présente le tableau de Norman Rockwell, « The problem we all live with ». Dans ce tableau on voit Ruby aller à l’école sous protection policière : une foule haineuse l’attend ; elle a six ans, elle est noire et on est en 1960, en Louisiane. La Cour Suprême vient de décréter que la ségrégation doit cesser dans les écoles.

Les images à fond perdu sur la page de droite, des pastels gras aux couleurs éclatantes et épaisses, illustrent de manière forte un texte sobre et émouvant qui relate la première année d’école de Ruby Bridges, qui a fait partie des premiers enfants noirs à fréquenter une école de blancs. Le récit qui suit le récit qu’en a fait Ruby elle-même, devenue une héroïne malgré elle, présente un point de vue d’enfant qui tarde à comprendre ce qui se passe et les raisons de la solitude qui l’entoure.

C’est à la fois un superbe album, une histoire intéressante et un biais intelligent pour faire saisir aux générations actuelles le chemin parcouru – et celui qui reste à faire.

Un de nos « coups de coeur » !

Autisme, surdité, temps, mort…

Autisme, surdité, temps, mort…

Cette année, de bons mémoires de Master 2 sur la littérature de jeunesse ont porté sur des questions thématiques plus que sur les questions de compréhension/lecture.
Deux mémoires sur l’inclusion des élèves à besoins particuliers (dits autrefois « handicapés »), développant l’un le cas particulier de l’autisme, l’autre celui la surdité.
Un mémoire sur la structuration du temps en petite et très petite section avec des albums de E. Jadoul ; un autre sur la littérature pour parler de la mort, un sujet qui intéresse beaucoup les stagiaires chaque année.

D’autres mémoires suivront, en fonction des réponses des étudiant/es sollicité/es.

Ces mémoires sont consultables dans « l’espace étudiants » de lietje.

Lia

Lia Daniela Tieni Rouergue, 2018

Etre ou ne pas être

Par Christine Moulin

Lia est une fraise, solidement amarrée au centre de la couverture comme de la première page. Mais elle rêve à ce qu’elle pourrait être si elle n’était pas ce qu’elle est: défilent alors toutes sortes de fruits dont elle pourrait adopter l’identité. Finalement, elle se perd et se laisse gagner par la panique mais heureusement sa maman est là pour lui rappeler en la berçant de tout son amour: « Tu es libre de devenir qui tu veux, tu seras toujours merveilleuse, sous n’importe quelle forme. Mais n’oublie pas qui tu es, il faut croire en toi. » Les désirs de Lia sont ceux de bien des enfants, contradictoires et surprenants: s’amuser, avoir l’air forte, être toute petite, etc. Les raisons qu’elle trouve pour, finalement, refuser d’être autre chose qu’elle-même sont également bien trouvées et dessinent, en creux, une personnalité, des choix de vie (Lia ne veut blesser personne, veut pouvoir bouger, etc.). La leçon finale, quoique peut-être un peu trop « assénée », est salutaire. Les illustrations,  apparemment simples, laissent la place à deux oiseaux (une mère et sa fille?) qui animent malicieusement le propos de l’auteur. L’ensemble est sobre mais peut amener de jeunes enfants à un début de réflexion sur les choix existentiels.

Le chat

Le chat Magali Attiogbé Amaterra, 2017

Mon (tout premier) documentaire

Par Christine Moulin

Voilà un album qui peut initier les tout-petits à l’intérêt des documentaires. Quelques concessions sont faites à leur jeune âge: le format est carré, le carton épais, c’est le chat qui parle (ce qui, soit dit en passant, ne facilite pas forcément la lecture). La présentation est ludique: trous et rabats permettent de dynamiser les découvertes. On n’échappe pas à l’anthropomorphisme (« Ce que je préfère, c’est jouer avec mes chatons ») mais dans l’ensemble, les informations ne sont pas inexactes, sans être vraiment précises, il est vrai. Les illustrations sont engageantes. Nous avons donc affaire à un ouvrage qui plaira sans doute aux enfants passionnés de chats.