Joyeux anniversaire, Maman

Joyeux anniversaire, Maman Satoe Tone Balivernes, 2017

Attention, douceur!

Par Christine Moulin

L’ouvrage frappe d’abord par la douceur des coloris de ses aquarelles. Douceur que confirme le texte: on entre dans un univers de tendresse: « C’est l’anniversaire de Maman aujourd’hui! Tout le monde l’aime et lui apporte de jolis présents ». Les narrateurs sont cinq poussins qui partent à la recherche du « plus beau cadeau de tous les temps ». Cette quête prend l’allure d’un conte de randonnée métaphorique: nos jeunes héros vont chercher des diamants dans les herbes, dans l’écume de la mer, etc. Ils sont, évidemment, à chaque fois déçus, ils bravent quelques dangers et finalement, jettent leur dévolu sur un arc-en-ciel. Leurs parents s’inquiètent, pendant ce temps, mais très vite, toute la famille est réunie. La chute, quoique déjà vue, est jolie: ce sont les poussins revenus bredouilles qui sont le plus beau des cadeaux pour leur maman… L’album est mignon, mais il n’est que mignon.

Miss Pook et les enfants de la lune

Miss Pook et les enfants de la lune
Bernard Santini
Grasset jeunesse, 2017

Sombre terre, mystérieuse lune

Par Anne-Marie Mercier

Depuis Le Yark (2011), jusqu’au tout récent Hugo et les secrets e la nuit, Bernard Santini explore avec brio les terreurs enfantines tout en revisitant les classiques de la littérature. Ici, c’est le personnage de Mary Poppins qui est repris : elle en est très proche au début par sa complicité avec la petite Elise, sa fantaisie, sa tendresse, qui s’oppose à la rigueur des parents, bourgeois caricaturaux. Elle vole aussi, ce qui est un autre trait commun – mais non grâce à un parapluie ; c’est un dragon qui l’emporte avec la fillette, jusqu’à la lune. Entretemps, Miss Pook aura fait croire à Elise que ses parents voulaient la manger…

Sur la lune, on retrouve les atmosphères étranges des premiers récits d’anticipation et Elise, fuyant le domaine de Miss Pook quand elle comprend qu’elle a affaire à une sorcière, découvre sur la face cachée de la planète les autres « enfants de la lune ».

Ce sont d’autres enfants enlevés par Miss Pook, pour d’obscures raisons dont on devine qu’elles ont un trait commun, trait qui ne sera révélé qu’à la fin (et que l’on de dévoilera pas ici). Ils se sont enfuis comme Elise et, comme elle, ont été capturés à nouveau. Elle rencontre aussi d’autres créatures fabuleuses, Sphinx, Vampires, Faune, qui sont l’incarnation des nombreux dangers qui guettent les enfants.

Les mystères s’ajoutent aux mystères, le bien devient le mal, l’inquiétant le rassurant… La cruauté est partout présente, subtile et ambiguë. Cette série commence fort bien et promet de beaux rebondissements à ceux que n’effraient pas les récits subtilement noirs mais non dépourvu d’humour (souvent « noir » aussi !).

Le Jardin du dedans-dehors

Le Jardin du dedans-dehors
Chiara Mezzalam, Régis Lejonc

Les Editions des Eléphants, 2017

Un jardin en Iran

Par Anne-Marie Mercier

Cet album est une vraie curiosité, tant par son esthétique impeccable et légèrement surannée que par son histoire qui se situe entre le récit d’enfance classique (une rencontre de deux enfants que tout oppose) et le témoignage sur un pays dont on ne parle pas en littérature de jeunesse, pour toutes sortes de raisons : l’Iran des années 1980 : chute du régime du Shah, révolution islamique, affaire des otages, début de la guerre Iran-Irak…

Ces évènements, résumés dans un avant-propos autobiographique, n’apparaissent dans l’album que comme des échos lointains de ce qui se joue « dehors », dans la ville qui fait peur, Téhéran. Le « dedans », c’est l’immense jardin princier de l’ambassade d’Italie où la narratrice a vécu avec sa famille : les aventures des enfants qui explorent leur domaine sont teintées d’inquiétude par le rappel de l’existence du monde extérieur et parfois son intrusion Les image de Lejonc qui semblent venir d’une autre époque passent du bleu et vert aux rouges et noirs selon les circonstances, faisant alterner plaisirs et souffrances.

Jouer dehors

Jouer dehors
Laurent Moreau
Hélium, 2018

Par Anne-Marie Mercier

« Allez jouer dehors ! » Injonction récurrente de parents qui en ont assez d’avoir les enfants dans la maison qui s’agitent, ou qui désapprouvent leurs activités sédentaires ? La mère présentée ici apporte des précisions, comme un programme : dehors on peut faire des choses utiles (un peu de jardinage par exemple…), jouer, cueillir des fleurs, observer les animaux, imaginer un voyage…

Mais voilà que les propositions sont détournées : c’est le chat et non les fraisiers qu’on arrose, les fleurs sont effeuillées sitôt cueillies et enfin, le voyage n’est pas qu’imaginaire : les deux enfants (un garçon et une fille) parcourent le monde en suivant la rivière : les paysages changent, la prairie fait place à la forêt tropicale, puis à la banquise, et quand les enfants rentrent ils ne sont pas seuls… Graphisme charmant, belle impression à l’ancienne créant des transparences et des effets de profondeur, c’est joyeux comme un été.

Mes endroits à moi

Mes endroits à moi
Gaia Stella
Grasset jeunesse, 2017

Espèces d’espaces

Par Anne-Marie Mercier

Dans ce bel album se déclinent différents lieux décrits par une enfant : la maison, la bibliothèque, le musée, le planétarium… tout l’intéresse, tout est lieu habitable, c’est à dire heureux, dans lequel on peut se projeter, rêver, faire des rencontres…
Pour le lecteur, chaque page est un bel espace à contempler : les images sur fond blanc, dans un style graphique très cohérent, mêlent couleurs et tons de gris, courbes et angles, espaces ouverts et fermés, pour finir sur l’immensité du ciel nocturne vu du planétarium avant de revenir à l’espace du quartier qui semble contenir toutes ces merveilles.

La Maison à travers les âges

La Maison à travers les âges Nathalie Lescailles-Moulènes, Sébastien Plassard De La Martinière jeunesse, 2016

Par Anne-Marie Mercier

Du paléolithique au XXIe siècle, on parcourt les âges avec toutes sortes de maisons : tente, maison de bois, de pierre, en brique ou en béton, elles adoptent différentes formes mais toutes montrent l’état d’une civilisation et illustrent la fonction et le statut de ceux qui les habitent. Un système de rabats permet de voir, après la façade, l’intérieur, comme dans les maisons de poupées : on y voit les habitants discuter, se restaurer, jouer, travailler, se distraire. Un système de légendes et d’encadrés donne de multiples informations sur la vie de ce temps, la société, les décors et le mobilier, l’alimentation, l’économie, l’entretien de la maison. La dernière est la maison « verte », faite en bois mais isolée, avec un toit végétalisé et des panneaux solaires. On y mange bio et local, tout est programmable, connecté, parfois robotisé… Oui, nos maisons reflètent une certaine vision du monde ­— ici un monde presque idéal et en tout cas extrêmement favorisé.

L’oeuf ou la poule ?

L’œuf ou la poule ?
Prsemystaw Wechterowicz
Marta Ludvisewska (ill.)

Balivernes, 2017

Euh…

Par Christine Moulin

« Qui est arrivé en premier: l’œuf ou la poule ? ». La question est un grand classique des vertiges philosophiques. Elle est revisitée et posée avec insistance par un poussin tout juste sorti de l’œuf, justement, à qui elle importe de façon existentielle, on le comprendra volontiers. Il la soumet naturellement aux gallinacés de son entourage: à son grand-père, à sa grand-mère (étrangement, les parents sont aux abonnés absents…). Devant leurs propos contradictoires, il élargit le cercle de ses interlocuteurs et l’album devient un album de randonnée, qui évite les écueils du genre. En effet,  rien de convenu, rien d’attendu: chaque animal interrogé propose, et c’est très amusant, non pas une réponse mais la solution qu’il a trouvée pour ne pas répondre. Qui plus est, à chaque page, il suffit d’une réplique pour percevoir une situation, un caractère: par exemple, le grand-père coq pense que c’est l’œuf le premier mais recommande au poussin de n’en rien dire à sa grand-mère! Les tantes écervelées se répandent en caquetages ineptes, etc. La chute ouvre la possibilité de réfléchir soi-même à la question, à moins qu’elle ne remette ironiquement le philosophe à sa place: c’est bien beau, tout ça mais quand l’estomac parle, la métaphysique se tait! En tout cas, elle permet à l’homme de sauver la face car on soupçonne qu’il ne sait pas plus que les autres ce qu’il en est.

Les illustrations aux couleurs franches, qui rappellent celles des premiers albums du Père Castor, sont drôles et apportent une note de fantaisie supplémentaire: le coq porte des lunettes, la grand-mère un fichu, la vache un énorme nœud rose et Poussinet, avec sa casquette rayée, est fort mignon. Bref, quel bel album! 

Des mains pour dire Je t’aime et Parle avec les mains.

Des mains pour dire Je t’aime. Petits mots doux en langue des signes
Pénélope
(Les grandes Personnes), 2016

Parle avec les mains. Les premiers mots de bébé en langue des signes
Pénélope
(Les grandes Personnes), 2018

Langue des signes

« Ma princesse », « mon cœur », « mon chou », « petite fleur », « petit clown », « ma cocotte »… Pour ceux qui verraient le monde des sourds comme un monde non seulement sans bruits mais sans style, ne possédant qu’une langue utilitaire, cet album offre un beau démenti. Tout autant manifeste que glossaire, il est adressé à tous, entendants et malentendants.

Dessiné à la plume sur fond blanc, il vise la lisibilité autant que l’esthétique. Un dispositif ingénieux de mise en page montre en page de gauche le « locuteur », une femme ou un homme, jeune, souriant, et esquissant le début du geste, et face à lui, donc à droite, sur un rabat, une image représentant le sens concret du mot, une poule, une fleur, un chou, un cœur… Le geste qui consiste à ouvrir le rabat imite le geste du personnage qui « ouvre » à la fois les mains et le sens. Dans l’album de 2016, « papa », « maman », dormir, bébé, bain, biberon, gâteau… tels sont les mots proposés au bébé pour se faire comprendre. Ici , on retrouve la tendance qui veut que l’on enseigne quelques signes au tout-petit qui ne parle pas encore afin qu’il commence avec un premier langage. Dans cet album, ce sont deux personnages qui signent, côte à côte, l’enfant et l’adulte, alternativement père ou mère.

A travers ces présentations, la langue des signes n’est plus une langue du manque mais une langue poétique, où la beauté réside à la fois dans la métaphore et dans le geste, comme une danse qui viendrait introduire de la musique.

Voir  Des mains…

Voir Parle avec…

 

Lise et les hirondelles

Lise et les hirondelles
Sophie Adriansen
Nathan 2018

A la mémoire des enfants de juillet

Par Michel Driol

Juillet 1942 à Paris : Lise voit ses parents et ses frères emmenés par la police. Par culot, ou inconscience, elle va libérer ses deux jeunes frères, rôde autour du Vel d’Hiv, espérant la libération de ses parents. La fratrie, hébergée d’abord à Paris, puis dans le Nord, enfin à Paris, traverse toute la guerre, les rationnements, les dangers, les espoirs.

Voici un roman historique, écrit à la première personne, qui donne à entendre la voix singulière d’une fillette juive, d’origine polonaise, durant la seconde guerre mondiale. Il s’agit de montrer comment toute une vie simple, faite de relations familiales stables, peut  basculer dans l’horreur en un instant. Adolescente, Lise se retrouve en charge de ses deux jeunes frères, et raconte, avec des mots simples ce qu’elle voit, perçoit du monde, entre les privations à Paris et l’abondance relative de la nourriture du Nord, entre Français aux attitudes bien différentes, et Allemands parfois positifs. L’auteure multiplie les courtes scènes, comme autant d’éclairages sur la traversée de cette période, la construction d’une personnalité, et le respect de ses convictions (une scène, en particulier, très forte, où Lise doit choisir une fable à réciter en présence d’Allemands).  Traverse le roman la figure des hirondelles, qui fascinent l’héroïne, comme un leitmotiv quasi musical, comme une figure du destin qui peut se révéler moins sombre qu’on ne pourrait le croire.

Dans le silence qui s’installe, écrit l’auteure dans la postface, perce l’évidence que la fiction historique sera bientôt le seul moyen d’entretenir le souvenir des témoins. Le roman parvient tout à la fois à accomplir ce devoir de mémoire, tout en permettant de se rattacher et de s’identifier à une héroïne du quotidien, de l’âge du lectorat visé. Il  rend sensible l’horreur du nazisme, de l’antisémitisme, et la croyance en un futur plus heureux. Une photo finale, montant la vraie héroïne et ses parents sur une plage, avant la guerre, illustre ce rapport complexe entre vérité historique et roman, et montre que tout ceci n’est pas qu’une fiction.

La Fenêtre de Kenny

La Fenêtre de Kenny
Maurice Sendak
Traduction (américain) de Françoise Morvan
MeMo, 2016

Grandes questions

Par Anne-Marie Mercier

Les lecteurs français auront dû attendre plus de cinquante ans avant de pouvoir lire Kennys’window en traduction française, c’est étrange : il y aurait une étude à faire sur les œuvres d’auteurs célèbres que les éditeurs français n’ont pas osé proposer avant ces dernières années. Premier ouvrage de Sendak où celui-ci est à la fois auteur et illustrateur (merci Ricochet !), publié en 1956, cette traduction est sortie en 2016 aux éditions MeMo, choisies par la Fondation Sendak pour éditer ses albums inédits en France et rééditer ceux qui sont aujourd’hui épuisés.

Kenny est un petit garçon à sa fenêtre. Il semble totalement seul. Le monde des adultes apparait dans ses propos pour dire qu’il est inutile de leur raconter ce qu’il voit : ils prendraient cela pour un rêve. Ses seuls amis sont son ours (en peluche), son chien (en vrai) et deux soldats de plomb. Une nuit, il rêve d’un coq à quatre pattes qui lui pose sept questions. Chaque chapitre permet à l’enfant de répondre, et chacune cache une question plus vaste :
– Comment convaincre quelqu’un qui t’interdit quelque chose ?
– À quelle condition peux-tu dire qu’un animal t’appartient ?
– Quel est le pouvoir de l’attention, ou de l’imagination ?
– Peut-on réparer une promesse rompue ?
etc.
Dessins sobres à l’encre, fonds aquarellés de jaunes ou de gris, tout l’art de Sendak est déjà là. La chambre d’enfant (Cuisine de nuit, Max, mais aussi le modèle de Little Nemo)  s’ouvre sur la nuit et ses merveilles, mais elle sait aussi se refermer sur elle-même et sur la pensée en devenir de son occupant.