Une Autre Histoire de dinos

Une Autre Histoire de dinos
Emmanuelle Brillet

L’élan vert, 2021

Dinosaures : une aventure pas comme les autres ?

Par Matthieu Freyheit

On serait tenté, s’agissant de dinosaures, de balayer tout nouvel ouvrage d’une formule bien connue : « Tout est dit ». Mais en paléontologie comme en préhistoire, le mouvement règne : ainsi le sommeil du tyrannosaure, en couverture de cet album, est-il trompeur, et il suffit d’ouvrir le livre pour voir ce même dinosaure en coureur de marathon. Durer, voilà l’enjeu, et le paratexte se réclame à ce titre d’une perspective vaste : « Alors chères lectrices, chers lecteurs, gardez bien en tête que la terre est en perpétuelle évolution. » En d’autres termes : le mouvement seul, dure.
Cet album documentaire ne cache pas son ancrage écologique, le dinosaure étant depuis longtemps devenu une figure privilégiée de la « lecture verte » du monde. La Terre, qui devient « notre » planète, signifiant une appartenance qui dit à la fois l’intimité et la responsabilité, fait l’objet d’une morale que notre époque désignerait volontiers par ce mot qu’elle se répète : « care » – « Il faut en prendre soin », dit-on.
C’est ce paradoxal postulat a posteriori qui ouvre l’épopée terrestre : l’auteure ne se contente pas d’y présenter les dinosaures mais s’applique à situer leur règne, entre naissance des formes de vie et anéantissement d’une partie d’entre elles. Il faut de nombreuses aventures, et autant d’évolutions et d’adaptations qui sont leurs corollaires, pour en arriver à nos fameux dinos, dont nous connaissons déjà, plus ou moins bien, certains des acteurs les plus illustres : le tyrannosaure, le stégosaure, l’ankylosaure, l’iguanodon, etc. Un règne imposant, diront certains à la vue des bestiaux, mais l’auteure remet les choses en perspective : d’une part en rappelant que tous les dinosaures n’étaient pas des géants ; d’autre part en soulignant que les dinosaures n’ont jamais été seuls sur Terre : entourés de ptérosaures dans les airs, d’une vie marine riche et tout aussi impressionnante, mais également de mammifères, ils n’étaient qu’un ordre parmi d’autres.
À la fois documenté et ludique, précis tout en assumant les blancs de l’histoire et les questions en suspens, Emmanuelle Brillet signe un album qui ne sacrifie rien au plaisir graphique qui fait cohabiter sans tension le réalisme et l’imaginaire. C’est que « […] dans le ‘document’ paléontologique, le sens est entièrement à construire. Reconstituer un animal disparu, un dinosaure par exemple, est une opération singulière qui vise à produire l’image d’un être ‘inouï’, jamais vu de mémoire d’homme, qui fut jadis vivant mais dont jamais nous ne connaîtrons l’original », rappelle Claudine Cohen dans La Méthode de Zadig, pour qui l’imagination est partie-prenante de la méthode paléontologique.

Reste que nous savons comment s’achève l’histoire des dinosaures : mal. L’auteure soigne cependant la transition, fidèle à ce qui avait été annoncé : c’est le mouvement qui règne et, avec lui, la vie, qui cèdera la place à un nouveau héros : le mammifère.
Loin d’être anecdotique, cette mise en perspective revient sur l’idée que l’histoire des dinosaures n’est pas la nôtre. En effet, ce n’est pas parce que dinosaures et hommes n’ont pas cohabité qu’ils ne peuvent pas partager une communauté de destin.

Mais pour suivre le fil, le moment est venu de se plonger dans une autre « autre histoire » : celle des hommes préhistoriques, toujours chez l’Élan vert, et toujours avec Emmanuelle Brillet, dont le talent de la science et celui du dessin se conjuguent à l’art de la transmission.

Sous le soleil

Sous le soleil
Ariadne Breton-Hourq Laurence Lagier
MeMo 2021

Cycles naturels

Par Michel Driol

La nature laissée à elle-même est en parfait équilibre. C’est cette phrase de Masanobu Fukuaka, agriculteur japonais, connu pour son engagement en faveur de l’agriculture naturelle qui ouvre cet album singulier dans sa conception. Printemps, été, automne, hiver, quelques double-pages marquent le cycle des saisons. Les autres pages, de loin les plus nombreuses, sont conçues suivant le même schéma. Page de gauche, quatre vers évoquent la nature, animaux et végétaux. Page de droite, une chaine alimentaire, marquée par la répétition des « qui sera mangé par », montre le cycle de la nature, car le premier élément, végétal, est mangé par un animal, qui sera mangé à son tour, jusqu’au retour à la terre, après la mort du dernier prédateur, dont les insectes vont à leur tour se nourrir, nourrir la terre et nourrir une autre instance du premier végétal.

L’album est conçu de façon très abstraite, géométrique. Les animaux et plantes sont stylisés d’un trait de crayon dans une mise en page jouant à la fois du minimalisme et de l’abondance. On se plaira à les chercher sur les pages consacrées au changement des saisons.

Les textes des pages de gauche sont parfois proches des haïkus, non par la forme, mais par l’esprit qui les anime, celui de l’observation d’un instant dans la nature. Tout en abordant des contenus très scientifiques, il le fait sous une forme éminemment poétique. L’ouvrage a été récompensé par la mention spéciale dans la catégorie Fiction du Prix Ragazzi de Bologne en 2021. Voici ce qu’en écrit le jury : Un livre d’images ludique qui expérimente symboles, pictogrammes et typographie pour déconstruire la relation entre signifiant et signifié. Joyeuse, musicale et originale, elle raconte des cycles naturels et invite le lecteur à lire et relire le texte dans les deux sens. Un ouvrage qui combine les dimensions poétique et scientifique pour offrir aux lecteurs un aperçu de la fragilité – et de la résilience – de la nature. 

Un ouvrage pour apprendre aux enfants à respecter l’équilibre fragile qui s’établit entre les êtres vivants et à agir pour le maintenir.

Je balayerai la terre

Je balayerai la terre
Susie Morgenstern – Chen Jiang Hong
Saltimbanque – 2021

Des gestes simples pour sauver la planète

Par Michel Driol

L’album commence par une première double page dans laquelle on parle de la Terre et on s’adresse à un tu. Puis c’est un « je » enfantin qui développe une série de gestes propres à sauver la planète, pour être digne de la confiance qu’elle place dans le bon sens humain. Recycler, réparer, consommer moins, trier, éviter le gaspillage… pour profiter des fruits et légumes offerts en abondance. Et l’album se termine sur une double adresse, à la terre d’abord, au lecteur ensuite pour l’inviter, comme le personnage du livre, à  délivrer la planète.

Ecrit avec des mots simples, le texte se veut facilement accessible à tous. Il fait assez souvent appel à des rimes, sans doute moins pour avoir un côté poétique que pour se faire slogan, facile à mémoriser. Il se fait donneur de leçons, de conseils, pour « remettre sur pieds la Terre », qui est le véritable personnage de l’album, personnage ambigu, à la fois mère nourricière, chérie, et bébé dont il convient de prendre soin. Il met en évidence cette relation particulière que les hommes devraient entretenir avec leur planète sans dramatiser quant à l’urgence climatique. Il s’agit donc plus ici de sensibiliser les enfants au respect de l’environnement.

Les illustrations, très colorées, jouent sur différentes nuances et différentes ambiances :  le bleu de la planète terre, des océans et du ciel, le rouge des fleurs et des fruits, mais aussi le noir pour dire les déchets, le gaspillage, le noir qui menace d’envahir les pages si on n’y prend garde. Présent dans chacune des doubles pages, l’enfant et là, serein et souriant, chevauchant une baleine ou méditant, écrivant ou rangeant sa chambre. Les illustrations prennent parfois un côté surréaliste comme lorsque des racines poussent sous les poubelles.

Un album écrit à hauteur d’enfant pour montrer que de petits gestes peuvent beaucoup, et inviter les lecteurs à réfléchir aussi, sans leur faire la morale, sur l’impact de leurs actions quotidiennes sur la Terre.

C’est chez moi !

C’est chez moi !
Aurore Petit
La Martinière Jeunesse 2020

Un imagier pop-up pour visiter la terre

Par Michel Driol

Sur chaque page, qui associe un milieu naturel et un animal, revient comme un refrain « C’est chez moi, dit… ». On parcourt ainsi 5 lieux différents, de la montagne au désert, en passant par la banquise ou la forêt. Arrive enfin l’homme dans la ville. Et c’est la terre qui conclut l’album avec un « C’est chez nous ».

Conçu comme un imagier destiné à sensibiliser les plus jeunes sur la notion de milieu naturel, d’écologie et de préservation de la nature, l’ouvrage présente des pop-ups astucieux dans lesquels les animaux se cachent comme le loup, ou le scorpion (bien tapi sous ses lamelles de papier figurant le sable du désert). Il ne cherche pas à figurer le monde de manière réaliste, mais propose plutôt des formes géométriques, épurées et presque abstraites, façon peut-être de rapprocher l’habitat humain dans la ville très rectangulaire des habitats animaux. Seule la terre, figurée comme un visage rond, sympathique et souriant, échappe à ce système.

Un imagier animé pour découvrir quelques milieux naturel et avoir envie d’en savoir plus sur les animaux sauvages évoqués.

 

 

 

Petit Pêcheur, grand appétit

Petit Pêcheur, grand appétit
Suzy Vergez
Rue du Monde 2021

Il faut cultiver nos océans…

Par Michel Driol

Alors qu’il pêche avec modération ce qui est nécessaire pour nourrir sa famille, Petit Pêcheur délivre le Roi-des-crabes, qui lui accorde un vœu. Sur l’insistance de ses enfants, qui en veulent toujours plus, il demande à pêcher 100 poissons par lancer. Avec l’argent gagné, il achète un bateau plus grand, devient exportateur de conserves de poissons, jusqu’au jour où il ne pêche plus aucun poisson et doit partir plus loin. A la suite d’une tempête, toute la famille se retrouve sur une ile, où elle rencontre d’autres pêcheurs qui prennent soin du fond de l’océan, font attention à leurs prises et leur offrent quelques algues et quelques couples de poissons pour repeupler leur coin d’océan…

Comment produire ? Comment consommer ? Voilà les importantes questions que soulève ce conte philosophique de Suzy Vergez, sans manichéisme. La mécanique est lancée par deux facteurs. D’un côté, l’envie d’avoir toujours plus, incarnée ici, c’est original, par les enfants, qui n’ont pas le rôle de sauveurs qu’ils jouent souvent dans ce type de conte, mais déclenchent, par leurs désirs incontrôlés et incontrôlables, la catastrophe. De l’autre, l’appât du gain, qui pousse le père à passer outre l’avertissement du Roi-des-crabes (pas plus de 100 poissons) et, dans une logique très capitaliste, le conduit à industrialiser son activité sans prendre garde aux ressources limitées de la planète. Face à cette démesure, les éléments naturels deviennent des personnages du livre : les crevettes et oiseaux jouent le rôle du chœur antique, et commentent, avec inquiétude, les événements. Les crabes ont un roi, et se coalisent contre Petit Pêcheur. L’océan lui-même déclenche une tempête. Cette personnification, propre au genre du conte dans lequel s’inscrit cet album, introduit à un imaginaire riche, mais, en même temps, correspond tout à fait au propos tenu : la nature est vivante et doit être respectée et préservée si l’on veut y survivre. Plein d’optimisme, l’album propose une solution aux dérèglements causés par Petit Pêcheur : cela passe par l’entraide et le respect de la nature, afin de préserver et faire prospérer les ressources naturelles.

Cette fable laisse le lecteur conclure de lui-même, choisir entre différents comportements dont les uns sont mortifères pour la planète : elle ne se veut ni moralisatrice, ni édifiante. Les personnages y sont humains, tout simplement, avec leurs désirs et leurs passions. Il leur faut encore apprendre à dépasser leurs envies immédiates pour rester raisonnables, penser au futur et le préserver. C’est une belle leçon d’écologie politique que donne l’album, à travers un beau conte que les illustrations situent en orient. Il faut souligner la qualité du travail graphique de l’autrice qui utilise différentes techniques, tampons, encre, sans doute papiers découpés, afin de composer un spectacle pour les yeux de toute beauté et particulièrement animé.

Un bel album, particulièrement bien écrit et bien illustré, pour réfléchir ensemble à notre lien avec notre terre nourricière, à travers l’exemple de la pêche.

L’Oranger

L’Oranger
Andrea Antinori

Hélium, 2021

La révolte d’un arbre

Par Anne-Marie Mercier

Un oranger pousse, crayonné de gris et de vert sur fond blanc, sur lequel après quelques pages s’ajoutent des ronds orange. Il se déploie avec harmonie, avec ses fruits, jusqu’au moment où des oiseaux noirs s’emparent des fruits, où un homme barbu vient le tailler, une chenille le brouter, un chien le souiller…
L’oranger se révolte et attaque ceux qui l’ont attaqué ; poursuivi ensuite par la police, il s’échappe à travers ville, mer, air… jusqu’à un paradis exotique où les arbres sont laissés tranquilles. Ses agresseurs repentants s’amenderont en replantant un arbre : tout finit bien, à moins que…
Ce livre est presque sans parole, et c’est le presque qui en fait tout le prix : si l’arbre ne s’exprime qu’une fois, « Ça suffit maintenant ! Trop c’est trop », une formule libératoire, chacun des autres personnages émet son bruit : « chipe chipe » fait l’oiseau, « clac clac », les cisailles du jardinier, « psss », le chien, etc. La vengeance de l’arbre reprend ces bruits, tandis que la fin est envahie par le bruit de la voiture de police, « ninoninonino »… avant le silence du retour à la paix, que l’on devine provisoire, rompue par l’arrivée d’un escargot : « salut », dit-il, quand l’histoire s’achève, appelant à recommencer au début.
L’album a été salué par un bel article de Télérama.

Quand Dehors t’appelle

Quand Dehors t’appelle
Deborah Underwood – Cindy Derby
Seuil jeunesse 2021

La nature est partout

Par Michel Driol

On suit, avec cet album, une petite fille dans différentes circonstances, en différents lieux : une forêt, chez elle, dans la voiture, assise sur une chaise ou regardant couler l’eau du robinet. A chaque fois un texte s’adresse à elle – ou au lecteur- pour mettre en évidence les multiples liens qui existent entre elle et le Dehors, entendons par là la nature au sens large. Ces liens sont parfois paradoxaux, car, même dehors, on peut être enfermé dans la voiture, et, inversement, à l’intérieur, un escargot ou une araignée sont des traces de l’extérieur à l’intérieur.

L’album met en évidence notre dépendance par rapport à la nature, qu’il s’agisse du bois des chaises, de la nourriture, ou du coton dont on fait les vêtements.  Pourtant, profitons-nous de cette nature ? Tu me manques, dit le Dehors personnifié, inversant en quelque sorte l’attente du lecteur qui penserait, à voir l’album, que c’est le Dehors qui lui manque, mais façon aussi de montrer le lien indissociable entre homme et nature. Pour aborder cette thématique, pas de grand discours, mais des petites notations poétiques, qui font appel aux cinq sens, mis en éveil à chaque fois par un élément de la nature. C’est donc une approche sensorielle que propose l’album pour nous inviter à être ouverts et sensibles à la nature dans sa totalité, nature sans laquelle nous ne pourrions pas vivre. Les illustrations de Cindy Derby, à partir d’aquarelle, de poudre de graphite utilisent aussi des lignes tracées à l’aide de tiges de fleurs séchées. Autant dire que la technique mise en œuvre est en adéquation avec l’intention du texte. Ces illustrations – en pleine page, voire en double page – donnent à voir un monde particulièrement coloré et chaleureux, magnifiant la nature sous tous ses aspects (forêts, animaux, alternance du jour et de la nuit…).

En ces temps de confinement, un album qui incite à aller dehors pour profiter, par tous ses sens, d’une nature généreuse.

 

Olga et le cri de la forêt

Olga et le cri de la forêt
Laure Monloubou
Amaterra 2020

La petite fille dans la forêt gelée

Par Michel Driol

Dans la famille d’Olga, on n’arrête pas de déménager, pour le plaisir. Mais lorsqu’elle s’installe avec ses parents dans une étrange maison au bord de la forêt, et qu’elle découvre une minuscule porte dans sa chambre, elle se met à échanger avec le lutin qui l’habite. Pendant ce temps, ses parents, partis se promener dans la forêt voisine, ne rentrent pas. Le lutin la force à aller dans la forêt, en compagnie de Monsieur, le chat fidèle et dévoué. Que vont-ils trouver au cœur de la forêt ?

Voilà un roman qui emprunte nombre de ses codes au conte merveilleux : les personnages de lutins, la forêt, comme lieu sauvage et dangereux, les éléments perturbés (un bruit assourdissant et un froid glacial règnent au cœur de la forêt), mais aussi le personnage de l’ancien occupant de la maison, évoqué dans un retour en arrière, fortement inspiré des méchants u conte, comme les sorcières. Sur ce fond culturel du conte traditionnel, le roman propose une famille à la fois originale par ses nombreux déménagements et banale dans sa composition. On y verra d’abord sans doute un roman d’aventures teinté de merveilleux : une petite fille abandonnée dans une maison inconnue, avec son chat, en compagnie d’un lutin dont on ne sait pas s’il est gentil ou méchant, et qui doit sauver ses parents. On y verra aussi un roman parlant de libération : libération du lutin emprisonné par la méchante, mais aussi libération de la forêt gelée suite à un étrange phénomène, dont on peut venir à bout, de façon à lui redonner vie. Cette forêt, d’où la vie est partie, si elle est bien un écho aux motifs du conte, est aussi un écho à nos préoccupations écologistes actuelles.

L’écriture de Laure Monloubou reprend certains aspects de l’oralité du conte avec  les adresses aux lecteurs. Elle est vive, entrainante, épousant le point de vue d’Olga. C’est elle qui illustre le roman, dessinant ainsi une Olga ébouriffée bien sympathique !

Un roman où  l’humour se conjugue avec l’aventure et le mystère pour le plaisir des jeunes lecteurs.

Et si on redessinait le monde ? Daniel Picouly, Nathalie Novi

 Et si on redessinait le monde ?
Daniel Picouly, Nathalie Novi (Ill.)
Rue du monde, Nouvelle édition, nouveaux espoirs, 2020

Maryse Vuillermet

 

 

La puissance du rêve proposée aux enfants

 

Superbe album poétique et subtilement politique, une invitation à rêver mais aussi à réfléchir et à proposer, qui s’adresse à des enfants à partir de 8 ans, mais aussi à des adultes. C’est une réédition d’un album qui a connu un beau succès il y a sept ans. L’auteur, l’illustratrice ont voulu renouveler texte et image après une si étrange année 2020. Dix-sept textes, dix-sept mondes rêvés par des enfants issus des quatre coins de la planète-terre.  Chaque double page présente un texte débutant par « Moi, si je pouvais dessiner le monde… je… »  Et ce texte exprime le rêve d’un monde parfait pour chaque enfant.  Par exemple, un enfant d’Afrique souhaite un monde « sans fin ni faim ». Un enfant de Mongolie souhaite un monde « cheval sauvage » et un enfant d’Amazonie « une forêt de toute la palette des verts ».  Ainsi, chaque enfant part de son univers, de ses conditions de vie, pour les rêver meilleurs.

En face du texte, l’illustration de Nathalie Novi est si riche et si poétique qu’elle représente elle aussi un monde singulier et onirique.  L’enfant est représenté sur une carte ancienne, dans sa tenue caractéristique, et entouré de ses objets, animaux ou êtres fétiches. Le fondu des couleurs, la tendresse du dessin, la fantaisie des mondes imaginaires nous transporte vers un ailleurs idéal.

A la fin de l’album, l’auteur lance une invitation au rêve à l’enfant lecteur : « C’est ton métier, enfant de recommencer ce que les grands ont abîmé. »

 

La Révolte de Sable

La Révolte de Sable
Thomas Scotto – Mathilde Barbey
Editions du Pourquoi pas ? 2021

Personne n’est trop petit pour faire la différence – Greta Thunberg

Par Michel Driol

Sable est une jeune renarde qui joue souvent avec le narrateur, dont on ne connait pas la race exacte, jusqu’au jour où, prenant conscience d’un dérèglement climatique en voyant le printemps arriver trop tôt, et s’inquiétant pour la Terre, elle s’enferme dans le silence. Rien n’y personne ne peut l’en faire sortir. Sable sort pourtant de sa tanière plus forte et déterminée, entraine à sa suite ses parents et le narrateur, et se rend en ville pour gronder contre les hommes qu’elle tient pour responsables de la situation. Si les adultes sont moqueurs et indifférents, les enfants, eux, sont sensibles à ce discours, et relaient auprès de leurs parents un message pour avoir une planète vivante.

Bien sûr il est question ici de Greta Thunberg – présente à la fois dans l’épigraphe et représentée en dernière page aux cotés de Sable. Mais ce serait réducteur de ne voir dans cet album qu’une fable sur cette jeune fille. D’abord en raison de la poésie du texte de Thomas Scotto, poésie de l’écriture, qui introduit dès les premières lignes le lecteur dans un univers où la syntaxe est bousculée pour faire le portrait de Sable, façon de dire qu’elle est unique. Ce travail poétique de l’écriture se poursuit tout au long du texte, et en fait la qualité : travail sur le rythme des phrases, sur l’utilisation de la phrase nominale, sur l’évocation de la nature. Ce travail sur l’écriture accompagne un récit métaphorique dont le narrateur, le compagnon de jeu de Sable, est le témoin un peu craintif, moins fin que sa compagne, à l’image d’un lecteur lambda qui voit les choses sans forcément en prendre conscience ou en mesurer les dangers potentiels : il voit bien que les litières sont plus sèches et que de plus en plus d’animaux viennent se réfugier de ce côté-ci de la forêt… Le récit fait aussi un beau portrait de personnage révolté, capable de s’indigner et d’accuser. Portrait en trois phases : l’une consacrée au jeu et à l’insouciance, l’autre liée à la prise de conscience qui isole et condamne au silence, silence dont l’auteur a la sagesse de ne pas donner les raisons, et la dernière consacrée à l’action qui prend forme d’un discours magnifiquement évoqué par le narrateur à travers les attitudes et le regard de Sable, autant que par ce qu’il croit avoir compris de ses mots. C’est finalement le regard qui prend la place de la parole : regard de Sable, regard des enfants, mais aussi regard sur la nature, façon paradoxale de souligner l’insuffisance des mots dans un texte hautement littéraire.

Mathilde Barbey accompagne ce texte plein d’esprit de juste révolte par des illustrations à base de papiers découpés, illustrations jouant sur le contraste entre un ciel bleu et froid et la chaleur de la robe de Sable, ou des couleurs des arbres, des plantes, des animaux, ou, à la fin, des banderoles portées par les enfants.

La poésie engagée de Thomas Scotto invite donc à ne pas baisser les bras, et à ne plus assister avec passivité à la destruction de la nature.