Emplettes

Emplettes
Jérémie Fischer
(Les Grandes Personnes) 2021

Epicerie zinzin ?

C’est un dialogue entre une épicière et un client. Bonjour Madame – Bonjour Monsieur – Vous désirez… C’est alors que cela dérape avec des quantités astronomiques de beurre, du poisson, du chien, le tout pour une somme faramineuse en euros… Mais là n’est pas l’intérêt de cet étrange album.

Sous forme d’un carnet à spirale, voici un objet étonnant composé de pages abstraites en deux couleurs, séparées par des feuillets transparents bicolores eux-aussi. Lorsque le feuillet se pose sur une page, un mot apparait, tant au recto qu’au verso, permettant ainsi de lire le dialogue. C’est donc à un jeu sur les transparences, et à une façon quasi magique de faire apparaitre le texte et l’histoire que nous convie Jérémie Fischer, jeune illustrateur qui mise sur la simplicité graphique et le couleurs pour surprendre le lecteur et l’emmener dans son univers humoristique et abstrait.

Un livre objet très graphique pour se laisser surprendre par les formes géométriques, les transparences et les couleurs.

Mercredi

Mercredi
Anne Bertier
MeMo (2010), 2018

Du jeu, de la géométrie, de la créativité : MeMo dans les pas du Père Castor

Par Anne-Marie Mercier

Bel hommage à Nathalie Parain, cet album carré, au format original (que l’on ne peut qualifier ni de petit ni de grand : que dire donc, sinon qu’il est parfait ?), propose les jeux de deux personnages : Petit Rond et Grand Carré. On l’aura compris, ce sont des formes géométriques, l’une est bleue et l’autre orange, couleurs complémentaires – mais rien à voir avec l’album Petit Bleu et Petit Jaune de Léo Lionni qui travaillait sur la couleur. Ici, seule la forme compte et elle est travaillée à merveille.
Il faudrait ajouter à la forme les mots, car c’est aussi un imagier associant mots et choses, formes graphiques et décodage de celles-ci : « Il leur suffit de prononcer un mot et ils se transforment aussitôt ». Grand Carré (il mène le jeu) lance le thème ; Petit Rond l’imite, d’abord en essayant de reproduire la même forme (un papillon avec deux triangles pour l’un, deux demi-cercles pour l’autre), une fleur, un champignon… On en aura une idée plus précise en feuilletant sur le site de l’éditeur.
Mais le jeu a des limites et on ne peut pas tout faire quand on est petit. Après une brouille, les deux amis coopèrent harmonieusement et longuement, preuve que le jeu en collaboration est plus intéressant que le jeu en compétition : ils forment ensemble un « i », un bonbon, un clown… et ce temps de jeu se termine bien évidemment par un goûter. Voilà une belle façon d’occuper les mercredis.

On retrouve ici les principes qui animaient Nathalie Parain et l’équipe des débuts du Père Castor : proposer de beaux albums, à la lisibilité travaillée (la typographie et la mise en page de l’album vont dans ce sens), qui sollicitent l’imagination et développent la créativité de l’enfant. Mercredi est une invitation à poursuivre en jouant au tangram, ou en créant de nouvelles formes, comme les tout premiers albums du Père Castor signés par Nathalie Parain, Je fais mes masques (Paris : Flammarion (Albums du Père Castor), 1931 / Mes masques, 2004 ; 2006) et surtout Je découpe (Paris : Flammarion (Albums du Père Castor), 1931 ; Nantes : MeMo, 2012).
Avec le même principe de collages, Anne Bertier a travaillé également sur les opérations arithmétiques, dans  la série « Signes jeux » de MeMo, pour « donner un sens graphique aux opérations de l’arithmétique élémentaire. Elle traite ainsi l’addition et la soustraction, mais également multiplication, division et égalité » (Je divise, Je multiplie, Je soustrais, C’est égal).
Saluons encore une fois le magnifique travail des éditions MeMo qui font reparaitre des classiques (ceux du père Castor, les albums de Sendak, etc.) et parfois les traduisent, ouvrant l’accès des français une histoire plus large de la littérature de jeunesse, et qui proposent également des albums contemporains inspirés de ceux-ci.
Les éditions MeMo ont également publié des monographies sur de grands artistes de ce domaine, comme Nathalie Parain, Paul Cox, ou Elisabeth Ivanovsky.

Trio

Trio
Franc Bruneau, Ambrogio Sarfati, Camille Tartakowsky
Editions Dyozol, 2017

Géométries humaines

Par Anne-Marie Mercier

C’est l’histoire d’un… triangle. Il est bleu, il s’appelle Trio. Il vit dans un hexagone, avec ses parents, monsieur et madame Pythagore, qui viennent d’ailleurs. Son papa et sa maman, deux triangles bleus comme lui, l’aiment beaucoup. Mais voilà, les autres enfants sont plutôt ronds ; quelques-uns sont carrés. Et si Trio s’entend bien avec Carro (carré jaune) et Cyclo (rond jaune), ça ne va pas du tout avec Rondo « un grand rond revanchard » qui déclare : « on n’a pas besoin des ronds et des carrés dans la contrée aux six côtés ».
Au pays de la littérature de jeunesse, la raison et l’intelligence gagnent toujours : Trio démontre qu’on peut faire toutes sortes de figures en combinant les formes (des carrés et des formes presque rondes avec des triangles, etc.) mais aussi dessiner des arbres, toute une ville… La fin ressemble à un jeu de construction.
Partant d’une formule imitée de Petit Bleu et Petit Jaune de Léo Lionni, et de Petite Tache de Lionel Le Néouanic, les auteurs combinent le message de tolérance avec un jeu sur les formes et les couleurs très réjouissant.
Petit album cartonné, il permet une « lecture » à plusieurs niveaux, aussi bien pour les tout petits que pour les plus grands. Il propose une entrée dans les questions difficiles par les formes, les couleurs et la géométrie, une belle performance pour les éditions Dyozol.

On les découvre sur leur site (après les avoir vues au salon du livre pour la jeunesse de Saint-Paul-Trois Châteaux) :
« Les Éditions Dyozol, nouvelle maison d’édition jeunesse, vont publier à partir de janvier 2017 des livres d’artistes et d’écrivains jeunesse destinés dans un premier temps aux enfants de 0 à 9 ans.  L’ambition de l’équipe des Éditions Dyozol est de privilégier des thématiques contemporaines fortes et des formes qui incitent à l’échange entre l’enfant et l’adulte par un traitement poétique, ludique et implicite. »
On leur souhaite de continuer sur cette belle lancée !

 

 

Raconte à ta façon… Le Chat botté, Boucle d’or…

Raconte à ta façon… Le Chat botté, Boucle d’or…
Sonia Chaine, Adrien Pichelin
Flammarion jeunesse, 2017-12-29

Conte en kit

Par Anne-Marie Mercier

Une histoire peut se passer de mots, du moins au début.
On connaît les histoires sans paroles, mais ici on est face à un dispositif qui emprunte à quelques trouvailles graphiques devenues courantes depuis Leo Lionni ou les Pré-livres de Bruno Munari (Les trois ourses). L’originalité de cette collection réside paradoxalement dans son absence d’originalité sur le plan des histoires : il s’agit d’appliquer le principe des formes géométriques à un conte connu. Un marque-page donne la légende des formes.

Dans le cas de « Boucle d’or », c’est très simple : chaque ours est représenté par un rond de même couleur mais de grandeurs différentes, même chose pour les lits et les bols ; il y a une maison stylisée, un triangle doré (façon jupe ?) pour l’héroïne, etc. Et puis beaucoup de vert pour la forêt, avec le trait blanc du chemin qui met en valeur les déplacements. Les passages dans la maison sont en revanche plus complexes, et plus drôles.

Pour « Le Chat botté » qui présente une intrigue plus complexe et des lieux plus variés, le pari est aussi réussi. C’est une belle idée de styliser non seulement les personnages et leurs différents états (ogre en lion ou en souris) mais aussi les lieux (forêt, champ, rivière, château) et les objets (bottes) ou animaux (perdrix).

Les auteurs proposent non seulement de mettre en mots, mais d’imaginer des paysages, émotions, dialogues… et d’ajouter des cris et des bruits, de quoi s’amuser…

 

Girafe

Girafe
Jean Gourounas
Rouergue, 2013

Comment devenir girafe ?

Par Christine Bernard, MESFC Saint-Etienne

girafeLa parution de Girafe, suite de l’album Mille pattes, marque les vingt ans du département jeunesse de la maison d’édition du Rouergue.

L’auteur stéphanois, qui en signe le texte et les illustrations, parvient à créer une ambiance ludique pour traiter le thème du schéma corporel. Cette question s’avère dominante chez les lecteurs auxquels le livre est d’abord destiné, les enfants de deux ans. Pour cela Jean Gourounas utilise judicieusement des procédés graphiques primaires : formes géométriques, couleurs vives, aspect sérigraphié à l’effet enfantin. En outre, l’association des couleurs, des formes et des dialogues facilite la compréhension du jeune lecteur. La personnification des formes géométriques ne déstabilise en rien le jeune lecteur mais l’emporte dans l’imaginaire. Ainsi, les dialogues de la forêt représentée par un triangle vert, sont écrits en vert. Enfin, la phrase : « ça alors ! » en gros caractères et occupant une demi-page, ponctue et divise en trois parties distinctes le texte simple.

Le lecteur prendra plaisir à observer l’évolution du puzzle de la girafe géométrique. D’abord en pièces détachées, puis raté, il se construit, se déconstruit et se reconstruit tour à tour en bonhomme et en maison. Il est ainsi possible d’intervenir sur la construction de son propre corps par des tâtonnements symboliques de l’apprentissage.

Au delà, il est aussi envisageable de lire cet album avec des enfants plus âgés, pour aborder la question de la construction de la personnalité, au cours de laquelle on s’identifie souvent à d’autres personnes. Jean Gourounas parvient donc à produire un album très réussi, complet, gai, lisible et offrant une lecture à plusieurs niveaux.