L’affaire des trois petits cochons (ingrats)

L’affaire des trois petits cochons (ingrats)
Marie-Sabine Roger – Marjolaine Leray
Seuil jeunesse 2026

Le bonheur est dans le pré

Par Michel Driol

Une réécriture bien désopilante du célèbre conte populaire. Cette fois ci, comme l’indique le titre, les trois petits cochons sont ingrats, gras bien sûr, paresseux, de mauvaise foi… Quant au loup, il est un modèle de serviabilité, de gentillesse, de dévouement, totalement désintéressé. C’est lui qui, voyant les petits cochons se prélasser dans un pré, s’inquiète pour eux. Que feront-ils quand viendra la pluie ? Il leur dessine les plans d’une superbe maison., qu’ils s’empressent de bruler, et construisent une cahute en paille qui s’envole au premier soupir du loup. Puis une maison en bois, qui s’écroule quand le loup frappe à la porte. Il leur laisse donc sa bétonnière, et ils construisent une maison en dur. De peur de voir se reproduire l’épisode de la porte, le loup entre donc par la cheminée…

Le récit suit pas à pas les épisodes et les situations du conte traditionnel, mails il inverse les caractéristiques des personnages, avec un second degré sans défaut ! Le texte, rimé, est plein d’humour, d’une grande légèreté, plein de trouvailles langagières. Comme à son habitude, Marjolaine Leray propose des illustrations au trait expressif, caricaturant à loisir les personnages. On suit ainsi les expressions du loup, inquiétude, joie, exaspération, mais aussi  les mésaventures des trois cochons, roses bien sûr, dont toute la mauvaise foi se lit dans les yeux grands ouverts…

Le renversement opéré par l’album qui revisite ainsi un conte se clôt par une morale écrite en conclusion. Chacun vit à sa guise, et il est dangereux d’imposer sa vision du bonheur aux autres. Morale que La Fontaine n’aurait pas reniée, et qui renvoie, bien sûr, aux travers de notre époque, à notre façon de vouloir penser à la place des autres, d’être trop intrusifs, de ne pas accepter l’altérité des modes de vie. Si cette morale par laquelle le gentil est puni est délicieusement amorale, on prend plaisir aussi à cet album dans lequel tous les personnages sont des caricatures d’eux-mêmes !

Un dispositif rigoureux, des situations cocasses, des illustrations pleines de vie et d’animation, un texte souvent caustique : voilà une belle façon de revisiter un conte bien connu !

L’autre fois

L’autre fois
Henri Meunier
Rouergue 2025

Perrault cross-over

Par Michel Driol

Dans les rues de New York, en 2003, les 7 frères Poucet sont abandonnés par leurs parents. Ils vont rencontrer plusieurs personnages célèbres issus des contes de Perrault, qui vont les entrainer avec eux, ou les faire disparaitre. Et, quand le plus jeune se retrouve seul, c’est Perrault lui–même qui lui donne deux tickets de métro pour rentrer chez lui.

C’est un album très ludique par le texte, les illustrations, et le scénario. Un texte particulièrement travaillé, qui flirte avec l’oralité du conteur s’adressant à son public, qui multiplie termes et expressions familières, comme pour dédramatiser ce qu’il y a d’horrible dans ces disparitions progressives. Un texte dont la mise en page et la typographie, soignées, mettent en évidence le rythme, les phrases nominales. Un texte qui donne la parole à ses différents personnages dans une langue fleurie, aux expressions souvent populaires créant des effets comiques, ou des effets de surprise. Les illustrations montrent une grande ville, New York, avec ses gratte-ciels, ses rues en damier comme un immense labyrinthe. Peintures, sérigraphies, et papiers découpés s’associent pour créer un univers graphique très expressionniste dans lequel on suit les frères, bien visibles dans leur tenue rouge. Ici ou là, on y trouvera des citations de l’arche de Noé, des illustrations de Gustave Doré, ou des gravures de catalogues des années 1900, comme un immense pêle-mêle où tout se mélange.

Le scénario propose une relecture originale du Petit Poucet et des autres contes de Perrault. Que sont devenus les personnages, les lieux, 300 ans après ? La famille Poucet est devenue le clan de la petite débrouille : pas de grande pauvreté pour les parents, mais une envie de pizza ou de ciné, et on abandonne les enfants ! Le marquis de Carabas et le chat botté s’en vont à Wall Street…  Le Petit Chaperon rouge est devenue une écolière espiègle, et Cendrillon une femme fatale. Quant à Perrault, il ne peut que se désoler de voir ce que sont devenus ses personnages, laissés seuls pendant 300 ans…

Un album qui propose un certain nombre de décalages, sensibles dès le titre et sa polysémie : autre fois, autrefois : la forêt des contes est devenue un New York plein de dangers redoutables, la fin heureuse des contes traditionnels s’éloigne, au fur et à mesure qu’un décompte (macabre ou pas) accompagne le héros vers une fin solitaire, l’auteur source, Perrault, devient à son tour personnage, non pas deus ex machina, mais adjuvant nécessaire pour réparer ce qui peut encore l’être. Comme si le démiurge, le créateur des personnages, prenait conscience qu’ils ont pris leur autonomie, qu’ils lui ont échappé complètement, pour le grand plaisir des lecteurs. On pourrait y lire comme un hommage à la littérature : le fait que les personnages continuent de vivre en chaque lecteur, longtemps après qu’ils aient été couchés sur le papier.

Le Casting

Le Casting
Gilles Bachelet
Seuil Jeunesse 2015

A la recherche de la nouvelle star

Par Michel Driol

Quand un auteur, Gilles Bachelet, est à la recherche d’un nouveau personnage pour son prochain album, cinq de ses précédents héros se réunissent afin d’organiser un casting. Défilent donc sous nos yeux une soixantaine de candidats, kangourou, ornithorynque, tortue, bonobo, raton laveur…, tout au long d’une journée chargée,  parfois éprouvante pour le jury, toujours jubilatoire pour le lecteur !

Ce casting présente une série de saynètes désopilantes, tant dans l’illustration que dans le texte, réduit à une seule ligne, qui l’accompagne, le commente.  Un texte où abondent les bons mots, les jeux de mots, mettant souvent l’accent sur les caractéristiques des candidats de façon inattendue. A la façon de la bande dessinée, les personnages parlent aussi, se présentent, ou jugent les candidats. Comme toujours chez Bachelet, le dessin est expressif, précis, plein de trouvailles et de détails savoureux. Si le récit fait se succéder les candidats, l’un sert quelque peu de fil rouge, le bébé panda rouge, dont on suit la progression depuis sa lettre de motivation, la manifestation extérieure de ses fans, et soin entrée remarquée, façon star juste avant le coup de théâtre final.

L’album vaut aussi par son intertextualité : avec Gilles Bachelet, bien sûr, par les cinq personnages qui assurent le casting, mais aussi par les dernières pages, qui évoquent une histoire d’amour et Xox et Oxo. Références aussi à d’autres, le mouton dans sa boite du Petit Prince, traité de mythomane par un membre du jury quand il annonce ses 145 millions d’exemplaires, Mickey, renvoyé impitoyablement  par le jury en raison de son accoutrement qui « n’amusera personne ». Deux scènes qui montrent les limites de ce jury dans sa culture ou dans sa capacité à découvrir de nouveaux talents ! Mais aussi un personnage de loup, qui devait venir accompagné d’un agneau, qui a eu un empêchement, allusion amusante bien sûr à La Fontaine…

Pour autant, l’album brouille les codes à la façon d’un Tex Avery ou d’un Pirandello. Qui a le pouvoir ? les personnages ou l’auteur ? C’est bien ce dernier qui, à la fin, tranche et s’impose. Où est le réel ? Où est l’imaginaire ? Les frontières se brouillent mais donnent à voir une démarche de création, faite de recherches, de doutes, de tentatives avant le choix final.

Gilles Bachelet propose une galerie de personnages sur lesquels il jette un regard plein d’affection, les caricatures n’étant jamais méchantes ou malveillantes. Ses héros animaux sont humains, si humains, dans leurs problèmes de couples, dans leur timidité, dans leurs prétentions, dans leurs défauts. Quant à l’auteur, il fait son portrait en pied, de façon quelque peu mégalomane, tout au début !

Un album où l’absurde se conjugue à la tendresse, où l’humour est omniprésent,  dans ce jeu subtil entre le texte et l’illustration, une galerie de personnages hauts en couleurs, potentiels héros d’un jour…

Comment fonctionne une maitresse ?

Comment fonctionne une maitresse ?
Susanna Mattiangeli – Chiara Carrer
Rue du Monde 2013

Tout, tout, tout, vous saurez tout sur les maitresses

Par Michel Driol

Si vous voulez apprendre quelles sont les différentes sortes de maitresses – les courtes, les larges et les minces –, ce qu’il y a à l’intérieur des maitresses – des tables de multiplication, des fleuves, des montages –, ou à quoi ressemblaient les maitresses préhistoriques, ce livre est pour vous !

Avec beaucoup d’humour et d’originalité, tant dans l’approche textuelle que dans les illustrations – cet album évoque ce personnage si important dans la vie de tous les enfants, la maitresse (parfois un maitre, pourtant, selon l’album). A une époque où il est de bon ton de dénigrer les enseignants, mais à une époque aussi où leur recrutement se fait de plus en plus difficile, pour de nombreuses raisons, voici un livre à conseiller à toutes et à tous. Un livre pour que les plus âgés se souviennent de leurs maitresses, de celles – et de ceux – qui les ont marqués, qu’ils rencontrent aussi dans la rue. Un album pour évoquer la nostalgie de ces années d’école, et pour dire ce qu’on éprouve souvent en retournant en classe : la salle est devenue plus petite, la maitresse aussi. Façon de dire comment ils étaient perçus avec des yeux d’enfants…

Pour les enfants qui liront cet album, ce sera l’occasion de reconnaitre leur maitresse parmi celles présentées, sa façon de s’adresser à eux, en chantonnant, en détachant les syllabes, ou en hurlant… Sa taille, ses vêtements. Ce sera l’occasion de retrouver tous les savoirs qu’elle possède, la relation qu’elle entretient avec eux, car l’album, on l’aura compris, donne une vision très positive des maitresses, de l’ambiance de l’école.

Cet hommage aux enseignants est porté par un texte qui  joue sur la poésie, mais aussi sur le côté scientifique, avec ses classifications loufoques, ses descriptions à la fois réalistes et pleines d’humour. Faites surtout avec des collages, les illustrations utilisent le matériel scolaire, les cartes, le papier millimétré, pour entrainer dans un univers assez surréaliste où les maitresses peuvent être enracinées au sol. Si le texte et l’illustration se moquent parfois gentiment des travers des maitresses, c’est, au final, un grand sentiment de reconnaissance qui se dégage de l’ensemble.

Un album qui ne s’est pas démodé pour dire  l’importance des enseignants dans la vie de tous, mais aussi pour évoquer, avec nostalgie, les années d’école, quand le monde et les adultes paraissaient immenses…

Le Jongleur de mots

Le Jongleur de mots
Gilles Tibo – Emilie Leduc
Isatis 2025

Au plaisir des mots

Par Michel Driol

Gilles Tibo propose ici 16 poèmes autour des mots et des livres, de la poésie et des histoires. On y rencontre ainsi des personnages hauts en couleur, enfants le plus souvent. Ainsi Ninon qui fabrique une  bibliothèque sur roulettes, ou Momo qui étiquette chaque objet de son nom, pour ne pas l’oublier, Claire qui voyage dans les livres, ou Max qui invite à la table de ses parents tous les personnages des contes qu’il adore… Mais parfois l’auteur évoque le destin d’un arbre, devenu papier, puis livres dont les pages laissent entendre le chant des oiseaux, ou nous entraine dans des cirques improbables, voire à la poursuite d’un écrivain voyageur. On y rencontre aussi quelques voleurs et un analphabète. Tout un monde joyeux et exprimant l’amour des mots sous toutes ses formes.

Dans le menuisier Guillevic comparait son métier d’écrivain à celui de l’artisan : Moi, j’assemble les mots, et c’est un peu pareil, écrivait-il. Gilles Tibo, lui, voit plutôt le poète comme un artiste de cirque, un artiste qui jongle avec les mots, avec les expressions, qui se donnent en spectacle, sont générateurs de joie, de beauté, d’émotion et de surprise. L’univers du cirque, avec sa magie, ses trucages, et les étoiles qui brillent dans les yeux des enfants.  L’univers du livre ainsi décrit vit au rythme des saisons, garde trace du bois dans le papier. C’est un univers merveilleux où les livres perdent leurs pages en automne, mais où les éléphants ont la minceur d’une feuille. C’est un univers de circassiens domptant les virgules, d’artistes de rues comme des saltimbanques trainant leurs valises de mots. Dans cet univers, les mots acquièrent leur autonomie, peuvent s’échapper des valises ou des livres. Parmi les livres, le dictionnaire tient une place particulière : collection de mots, dans les pages duquel il fait bon vivre. L’auteur jette un regard tendre sur ses personnages, jamais méchants, mais souvent loufoques, des personnages qui ont la passion des mots, des expressions. L’univers de la langue écrite devient ainsi univers à part entière, et nous sommes spectateurs-admirateurs de ces personnages qui font collection de mots, qui les assemblent, les recomposent. Avec les mots de tous, avec les mots échappés des livres, il s’agit de faire œuvre originale et personnelle. Tel est l’art poétique qui se dégage de ce beau recueil, superbement illustré par Emilie Leduc : des illustrations pleines de joie de vivre, de gaité,  d’enfants heureux et actifs.

Le recueil propose un voyage poétique et créatif au cœur des mots et des livres, en dit la beauté, l’importance pour tous, et surtout les présente comme un fantastique terrain de jeu et de joie de vivre.

Nifle et Renifle : Les Manuscrits de Madame Patchouli

Nifle et Renifle : Les Manuscrits de Madame Patchouli
Aurélie Magnin
Rouergue Dacodac 2023

Superhéros canins

Par Michel Driol

Accompagnée de ses deux bassets, Joe, 8 ans, se veut détective privée dans la cabane au fond du jardin. Sa seule cliente, Madame Patchouli, vient déclarer le vol de précieux manuscrits. De la littérature pour les chiens, qui permet entre autres choses de leur donner de super pouvoirs. Et voilà que deux malfrats se sont emparés de ces ouvrages !

Voilà de la littérature légère et bien déjantée, où les péripéties s’enchainent dans une ville où l’on confond volontiers les adresses. Ne cherchez pas la vraisemblance, ni psychologique, ni logique, mais plutôt une série d’épisodes tous plus farfelus les uns que les autres. C’est divertissant et facile à lire.

Entre Ehpad et cour des grands, entre aéroport et cabane au fond du jardin, entre éditeur scolaire et escrocs de haut vol, une héroïne  bien déterminée à prouver que la valeur n’attend pas le nombre des années.

Mon chien, mamie et les graines de grenouilles

Mon chien, mamie et les graines de grenouilles
Myren Duval – Illustrations de Charles Dutertre
Rouergue dacodac 2024

Une journée sans rire est une journée perdue

Par Michel Driol

Tous les dimanches, Pauline rend visite à sa grand-mère avec sa copine Aïssatou. Pour elle, sa grand-mère fait des blagues quand elle cache un plat de lasagnes dans l’armoire du linge, ou quand elle joue avec les mots. Mais pour les parents, c’est une maladie qui a atteint sa grand-mère.

Ce n’est pas le premier album ou le premier roman premières lectures à aborder le thème de la relation entre un petit enfant et un grand parent atteint d’Alzheimer. Celui-ci le fait autour de deux personnages opposés et attachants, Pauline, la narratrice, intrépide, hyperactive, croquant la vie à pleines dents, pleine de fantaisie, et sa copine Aïssatou, plus réfléchie, plus scientifique, plus calme. Aux côtés de la grand-mère malade, un grand père, grognon à souhait. Le récit enchaine les situations improbables dans cette maison qui semble être une ferme, avec ses clapiers à lapins, à proximité d’une maison vide, hantée, croit-on ! L’exploration de cet univers, au milieu des repas de famille du dimanche, enchaine les péripéties à 100 à l’heure, dans la bonne humeur et l’entrain, avec toutefois cette question lancinante : qu’est-ce que se souvenir ? Peut-on (se) fabriquer de faux souvenirs ? Comment guérir mamie si elle a une maladie ? Tout cela est vu à hauteur d’enfant, d’une enfant sincèrement attachée à sa grand-mère dans l’univers de laquelle elle entre volontiers, d’une enfant qui enchaine les blagues et les jeux de mots. Les illustrations, abondantes, donnent vie à ces personnages aux yeux grands ouverts sur la vie.

Rire est le propre de l’homme, écrivait Rabelais. Ce n’est peut-être pas le meilleur remède contre Alzheimer, mais c’est en tous cas une façon de maintenir la connexion, le lien entre ceux qui s’aiment et refusent l’inéluctable.

Fenêtre sur frousse, Plongez dans le monde des phobies

Fenêtre sur frousse, Plongez dans le monde des phobies
Michaël La Monnaie

Helvetiq, 2025

Même pas peur !

Par Lidia Filippini

Néo éprouve une peur panique à l’idée d’ingérer un oignon. Depuis des années, il vérifie la composition de chaque aliment qu’il achète. Cette angoisse irrationnelle le conduit à des processus d’évitement qui gâchent sa vie quotidienne. Impossible pour lui d’aller au restaurant ou de se faire livrer un plat. Même lorsqu’il précise qu’il ne veut pas d’oignons – il préfère d’ailleurs souvent prétendre qu’il y est allergique – le risque subsiste dans son esprit d’avaler sans le savoir un morceau de ce bulbe honni – ce qui, selon lui, le mènerait à une mort certaine. Néo n’a pas seulement peur, il souffre d’une phobie. La peur est un sain mécanisme de défense. La phobie, elle, n’a pas de fondement rationnel. Elle ne protège pas mais, au contraire, génère une angoisse ingérable qui pousse souvent à l’isolement social.
Aidé du docteur Hinengaro, psychiatre ayant lui-même souffert d’agoraphobie suite aux évènements du 11 septembre 2001, Néo va en apprendre plus sur sa phobie, ses causes, ses manifestations mais aussi les moyens de s’en débarrasser (en particulier la thérapie cognitive et comportementale). Au cours d’une émission spéciale « Fenêtre sur Frousse », animée par le docteur Hinengaro, il pourra confronter son témoignage à celui d’autres phobiques.
« Tous ceux que tu rencontres mènent un combat que tu ignores. Sois indulgent. Toujours. » C’est un peu la morale de cette très belle bande dessinée. Certaines phobies sont largement documentées et connues, d’autres le sont moins et peuvent surprendre. Ce qui est certain en tout cas, c’est que chacun d’entre nous – même le psychiatre du récit – peut devenir un jour phobique. Qu’elle soit transmise par l’entourage, due à un évènement traumatisant ou d’origine inconnue, cette maladie touche une part non négligeable de la population. En parler permet de rassurer ceux qui en souffrent.
Michaël La Monnaie qui, tout comme son personnage, a dû apprendre à vivre depuis de nombreuses années avec son alliumphobie (peur des oignons) offre ici une bande dessinée très riche. Basée sur le DSM, manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux publié par l’Association américaine de psychiatrie, sa description des troubles anxieux est claire et précise. Le sujet est grave mais l’auteur le traite avec beaucoup d’humour et d’auto-dérision. Les illustrations, ultra colorées et vraiment drôles permettent à ceux qui se reconnaîtraient dans certains personnages de prendre du recul face à leur maladie et de rire de l’image qu’ils peuvent parfois renvoyer. Quant aux autres, ceux qui ne sont pas sujets aux troubles anxieux, ils apprennent de leur côté à respecter et à comprendre des personnes qui peuvent parfois leur paraître bizarres.

Voir l’annonce en sons et images (Youtube)

 

Tous des patates. Apprends à dessiner trois millions d’animaux à partir d’une simple patate

Tous des patates. Apprends à dessiner trois millions d’animaux à partir d’une simple patate
Mathias Friman

Seuil Jeunesse, 2025

Patates pour tous

Par Lidia Filippini

Mathias Friman part d’un constat simple : tous les animaux peuvent être dessinés à partir de l’esquisse d’une simple patate (mais pas le tubercule, précise-t-il, plutôt une forme ovoïdale qui peut être plus ou moins grande et plus ou moins allongée). Cette patate constitue le corps. Reste ensuite à ajouter une tête (une petite patate) et un cou pour maintenir ensemble les deux éléments, puis des pattes, une queue et, parfois, un bec, des cornes, des ailes ou des nageoires. Avec cette technique, l’auteur propose une cinquantaine de modèles et leurs déclinaisons qui permettent au final de dessiner facilement tous les animaux du monde.
Tous des patates pourrait n’être qu’un simple manuel de dessin mais Mathias Friman en profite pour entraîner ses lecteurs vers la découverte de la classification des espèces animales, insistant sur les spécificités de chacune d’elles de manière simple et très claire (« Pour résumer : de l’eau + des branchies + des nageoires = un poisson »). Le livre suit le tableau de « Classification simplifiée des patates » qui apparaît en fin d’ouvrage et constitue une sorte de sommaire. On y trouve cinq grands groupes d’animaux : les vertébrés, les mollusques, les cnidaires, les arthropodes et les annélides (qui ne sont pas des patates, mais des saucisses) avec leurs principales subdivisions. D’un point de vue scientifique, cette classification est quelque peu contestable, notamment parce qu’elle omet le groupe des échinodermes (étoiles de mer, oursins entre autres) qui est important puisque, porteurs d’un squelette interne, ces animaux sont considérés comme proches des vertébrés. Cette absence ne s’explique pas et semble peu justifiable dans un livre que la quatrième de couverture présente comme « un manuel zoologique ».
Quelques approximations scientifiques, donc, qu’il faut garder en tête, mais cela ne nous a pas empêchée de prendre beaucoup de plaisir à lire cet album-documentaire-manuel original. Les illustrations sont drôles et colorées. Elles donnent envie de tenter la méthode des patates et il faut bien dire que celle-ci s’avère particulièrement bien pensée pour dessiner toutes sortes d’animaux.

 

Grand palace hôtel – Le club des agiles étrilles

Grand palace hôtel – Le club des agiles étrilles
Sandrine Bonini & Amélie Graux
LIttle Urban 2025

Vacances à sauver

Par Michel Driol

Romy et Jaouen, 11 ans tous les deux, sont deux des huit enfants à demeurer toute l’année sur l’Ile aux Crabes. Leur rêve : explorer un vaisseau englouti depuis quelques siècles. Mais les parents de Romy, concierges dans un palace un peu décati, les engagent pour leur donner un coup de main. Quels plans élaborer pour sauver les vacances, entre les corvées, les deux enfants du  propriétaire de l’hôtel – leurs ennemis jurés – un groupe de touristes fortunés, une influenceuse qui ne parle qu’anglais, et un critique gastronomique revêche ?

Grand Palace Hôtel fait partie de ces page-turners inventifs et pleins d’imagination,  d’abord grâce à ses deux héros, dont la narratrice, espiègle, enjouée, pleine de ressources… Une vraie héroïne féminine de notre temps ! Les personnages secondaires sont bien caractérisés et tout aussi farfelus. La famille de Romy d’abord : une grand-mère d’origine russe qui tire les cartes, une mère qui recycle de vieux bipers pour être plus efficace et sauver la conciergerie menacée, un frère aux lectures bien savantes… Ajoutons à cela le snobisme outrancier du propriétaire et de ses deux enfants, qui ont reçu la meilleure éducation, et ne rêvent que de se débarrasser de Jaouen et Romy qui, pour eux, font tache… Et n’oublions pas les caricatures plus qu’amusantes du critique gastronomique et de l’influenceuse… et tellement bien vues !

S’enchainent alors les situations  toutes plus délirantes et cocasses les uns que les autres, à un rythme endiablé. Se succèdent les plans élaborés les plus fous et sans cesse en train d’évoluer pour tenter de sauver ce qui peut l’être, découvrir les secrets inavoués, et ne pas hésiter à intervenir, par tous les moyens possibles, sur le cours des évènements, dans une joyeuse ambiance débridée. D’un côté on a la spontanéité des deux héros, leur enthousiasme, leur joie de vivre, de l’autre le côté compassé et solennel des enfants du propriétaire, que l’autrice a réussi à caricaturer comme exemples parfaits d’une aristocratie pleine de suffisance, de sentiment de supériorité et de morgue… C’est compter sans l’amour, bien sûr !

Les illustrations d’Amélie Graux, pleines de vie, jouent elles aussi sur l’exagération des postures, des attitudes, allant jusqu’à une certaine caricature drolatique de personnages aux grands yeux ouverts sur le monde.

Un roman amusant, situé dans les coulisses d’un palace breton qu’il fait découvrir à ses lecteurs, un roman d’aventures insulaire, dans un lieu clos où tout le monde se connait, un roman assez déjanté pour entretenir le gout de la lecture chez de jeunes lecteurs et lectrices !