Préparer le bouillon

Préparer le bouillon
Lee Sang-kyo et Bamco – Traduction Charlotte Gryson
Cotcotcot 2026

Bon appétit !

Par Michel Driol

On connait peu en France la cuisine coréenne. Cet album est l’occasion de découvrir un classique, le bouillon de nouilles aux anchois, mais aussi un poème en coréen – heureusement traduit – qui clôt l’ouvrage.  Mais on est bien loin du livre de cuisine traditionnel !

Tout d’abord, trois pages montrent la préparation des anchois : des gros plans sur des mains qui retirent la tête et le filament noir, avant d’élargir le champ pour montrer les anchois, les uns entiers, les autres à l’état d’arêtes, sur un papier journal. Et c’est là que l’on passe dans une série débridée de pages où les anchois s’échappent, s’envolent au milieu des oiseaux, côtoient une ballerine sur la scène, visitent un musée dans lequel on reconnait des tableaux célèbres où les humains sont devenus des anchois, s’envolent dans l’espace, bronzent sur la plage. Mais une main se profile sur la page du journal, interpelée par un des anchois. Et l’on revient au début pour découvrir un père et son enfant vidant une quantité phénoménale d’anchois, tandis que la mère prépare le bouillon que tous dégustent en famille…

Deux parties bien distinctes donc pour cet étonnant album plein de drôlerie et de poésie.  Une partie bien réaliste qui plonge dans la confection familiale du bouillon, avec des rôles bien identifiés. Celui du père et de son enfant, petites mains se livrant à la préparation des ingrédients, non seulement les anchois, mais aussi les légumes (dont les carottes peu aimées des enfants coréens, carottes dont la traductrice a malicieusement modifié le nom…). Une belle façon de montrer le rôle de la cuisine comme lien familial, à la fois dans la préparation et dans la dégustation, avec le bébé à table. Faire la cuisine, manger, c’est partager des plaisirs, c’est aussi transmettre toute une culture d’une génération à l’autre, dans l’émotion d’un instant de complicté, quel que soit le pays.

Mais la partie centrale offre une plongée dans un imaginaire débridé et réjouissant, un univers dans lequel les anchois s’humanisent, prennent la place d’hommes et de femmes, dans un joyeux carnaval. Il n’est que de voir les anchois ballerines, les anchois chapeautés visitant le musée, ou allongés sur leurs serviettes de bains… tout cela comme illustration dans le journal, tandis que l’on peut lire des articles bien fantaisistes ou voir des publicités pour des films bien connus et délicatement anchoïsiés…  Est-on dans l’imaginaire de l’enfant qui s’évade, en rêvant, loin de cette tâche répétitive ? N’est-on pas aussi dans une sorte de critique sociale : ne sommes-nous pas quelque part ces anchois aux mains de plus puissants que nous, disposant de nous à leur guise ? L’intérêt de l’album est bien dans la subtile articulation entre ces deux propositions, entre le réel familial et l’imaginaire extérieur, entre la poésie minimaliste des mots qui disent la recette et l’exubérance du journal bavard…

Un album bien déjanté, entre la parodie du documentaire gastronomique – les cadrages pleins de vie et de rythme font penser à des émissions culinaires – et la lecture fantasmée d’un journal – entre fausses nouvelles du 1er avril et fake news. Un album, en tous cas, qui montre l’originalité de la production littéraire pour la jeunesse coréenne.

La Moustache de grand

La Moustache de grand
Alexandre Juza
Didier Jeunesse 2026

Ras le bol des règles !

Par Michel Driol

Dur, dur d’être un enfant pour le narrateur : on peut ni manger autant de madeleines qu’on veut, ni quand on veut. En revanche, on est obligé de finir son assiette de petits pois… Les adultes, eux, font ce qu’ils veulent et quand ils le veulent. Pas de règle pour eux ! Le signe distinctif des adultes ? Les poils… il suffit donc de se fabriquer une moustache pour être grand et faire ce qu’on veut. Oui mais voilà, n’y a-t’il que des avantages à grandir si vite ?

Avec beaucoup d’humour, l’album montre un héros qui, comme tous les enfants de son âge, vit douloureusement les nombreuses règles qu’on lui impose. Plein de malice, quelque peu insubordonné, il fait preuve d’un certain sens de l’observation et de déduction. Les moustaches ne poussent-elles pas comme les plantes ? Mais surtout, il a envie, lui aussi, de faire ses propres choix avant de découvrir qu’ils peuvent être lourds de conséquence : mal au ventre, aux pieds…

L’album vaut par le lien amical qui existe entre le narrateur et une autre rebelle, Sarah. Elle, c’est la douche quotidienne qu’elle ne supporte pas. Sa technique pour se faire une moustache fonctionne moins bien que celle du narrateur, et elle reste petite… mais son amitié reste indéfectible et précieuse !

C’est donc un sujet sérieux qui est abordé par cet album, le désir de devenir grand, de s’affranchir des règles, le désir de jouir d’autant de libertés que les adultes. Mais il est traité de façon particulièrement comique. D’abord en raison de la naïveté bien enfantine du narrateur, de sa vision pleine d’innocence du monde qui l’entoure, qui passe aussi bien par le texte que par l’image. Une langue orale, tant dans le récit que dans les dialogues, vivante, familière, bien à l’image de ce petit garçon déluré. Quant aux illustrations,  elles le montrent sous une tignasse blonde,  avec des yeux et une bouche très expressifs, au milieu de décors envahis d’une foule de détails pittoresques : le désordre de la chambre, la scène de petit déjeuner où tout déborde, ou les enfants sagement alignés dans les couchettes. Tout est là pour faire ressentir la singularité de ce garçonnet, pas plus haut que trois pommes, mais finalement bien décidé à prendre son temps pour grandir !

Un album qui explore avec tendresse le désir de grandir, de s’affranchir des règles, un album qui sait choisir un bon angle de narration, autour d’un personnage attachant entre candeur et malice !

L’affaire des trois petits cochons (ingrats)

L’affaire des trois petits cochons (ingrats)
Marie-Sabine Roger – Marjolaine Leray
Seuil jeunesse 2026

Le bonheur est dans le pré

Par Michel Driol

Une réécriture bien désopilante du célèbre conte populaire. Cette fois ci, comme l’indique le titre, les trois petits cochons sont ingrats, gras bien sûr, paresseux, de mauvaise foi… Quant au loup, il est un modèle de serviabilité, de gentillesse, de dévouement, totalement désintéressé. C’est lui qui, voyant les petits cochons se prélasser dans un pré, s’inquiète pour eux. Que feront-ils quand viendra la pluie ? Il leur dessine les plans d’une superbe maison., qu’ils s’empressent de bruler, et construisent une cahute en paille qui s’envole au premier soupir du loup. Puis une maison en bois, qui s’écroule quand le loup frappe à la porte. Il leur laisse donc sa bétonnière, et ils construisent une maison en dur. De peur de voir se reproduire l’épisode de la porte, le loup entre donc par la cheminée…

Le récit suit pas à pas les épisodes et les situations du conte traditionnel, mails il inverse les caractéristiques des personnages, avec un second degré sans défaut ! Le texte, rimé, est plein d’humour, d’une grande légèreté, plein de trouvailles langagières. Comme à son habitude, Marjolaine Leray propose des illustrations au trait expressif, caricaturant à loisir les personnages. On suit ainsi les expressions du loup, inquiétude, joie, exaspération, mais aussi  les mésaventures des trois cochons, roses bien sûr, dont toute la mauvaise foi se lit dans les yeux grands ouverts…

Le renversement opéré par l’album qui revisite ainsi un conte se clôt par une morale écrite en conclusion. Chacun vit à sa guise, et il est dangereux d’imposer sa vision du bonheur aux autres. Morale que La Fontaine n’aurait pas reniée, et qui renvoie, bien sûr, aux travers de notre époque, à notre façon de vouloir penser à la place des autres, d’être trop intrusifs, de ne pas accepter l’altérité des modes de vie. Si cette morale par laquelle le gentil est puni est délicieusement amorale, on prend plaisir aussi à cet album dans lequel tous les personnages sont des caricatures d’eux-mêmes !

Un dispositif rigoureux, des situations cocasses, des illustrations pleines de vie et d’animation, un texte souvent caustique : voilà une belle façon de revisiter un conte bien connu !

L’autre fois

L’autre fois
Henri Meunier
Rouergue 2025

Perrault cross-over

Par Michel Driol

Dans les rues de New York, en 2003, les 7 frères Poucet sont abandonnés par leurs parents. Ils vont rencontrer plusieurs personnages célèbres issus des contes de Perrault, qui vont les entrainer avec eux, ou les faire disparaitre. Et, quand le plus jeune se retrouve seul, c’est Perrault lui–même qui lui donne deux tickets de métro pour rentrer chez lui.

C’est un album très ludique par le texte, les illustrations, et le scénario. Un texte particulièrement travaillé, qui flirte avec l’oralité du conteur s’adressant à son public, qui multiplie termes et expressions familières, comme pour dédramatiser ce qu’il y a d’horrible dans ces disparitions progressives. Un texte dont la mise en page et la typographie, soignées, mettent en évidence le rythme, les phrases nominales. Un texte qui donne la parole à ses différents personnages dans une langue fleurie, aux expressions souvent populaires créant des effets comiques, ou des effets de surprise. Les illustrations montrent une grande ville, New York, avec ses gratte-ciels, ses rues en damier comme un immense labyrinthe. Peintures, sérigraphies, et papiers découpés s’associent pour créer un univers graphique très expressionniste dans lequel on suit les frères, bien visibles dans leur tenue rouge. Ici ou là, on y trouvera des citations de l’arche de Noé, des illustrations de Gustave Doré, ou des gravures de catalogues des années 1900, comme un immense pêle-mêle où tout se mélange.

Le scénario propose une relecture originale du Petit Poucet et des autres contes de Perrault. Que sont devenus les personnages, les lieux, 300 ans après ? La famille Poucet est devenue le clan de la petite débrouille : pas de grande pauvreté pour les parents, mais une envie de pizza ou de ciné, et on abandonne les enfants ! Le marquis de Carabas et le chat botté s’en vont à Wall Street…  Le Petit Chaperon rouge est devenue une écolière espiègle, et Cendrillon une femme fatale. Quant à Perrault, il ne peut que se désoler de voir ce que sont devenus ses personnages, laissés seuls pendant 300 ans…

Un album qui propose un certain nombre de décalages, sensibles dès le titre et sa polysémie : autre fois, autrefois : la forêt des contes est devenue un New York plein de dangers redoutables, la fin heureuse des contes traditionnels s’éloigne, au fur et à mesure qu’un décompte (macabre ou pas) accompagne le héros vers une fin solitaire, l’auteur source, Perrault, devient à son tour personnage, non pas deus ex machina, mais adjuvant nécessaire pour réparer ce qui peut encore l’être. Comme si le démiurge, le créateur des personnages, prenait conscience qu’ils ont pris leur autonomie, qu’ils lui ont échappé complètement, pour le grand plaisir des lecteurs. On pourrait y lire comme un hommage à la littérature : le fait que les personnages continuent de vivre en chaque lecteur, longtemps après qu’ils aient été couchés sur le papier.

Le Casting

Le Casting
Gilles Bachelet
Seuil Jeunesse 2015

A la recherche de la nouvelle star

Par Michel Driol

Quand un auteur, Gilles Bachelet, est à la recherche d’un nouveau personnage pour son prochain album, cinq de ses précédents héros se réunissent afin d’organiser un casting. Défilent donc sous nos yeux une soixantaine de candidats, kangourou, ornithorynque, tortue, bonobo, raton laveur…, tout au long d’une journée chargée,  parfois éprouvante pour le jury, toujours jubilatoire pour le lecteur !

Ce casting présente une série de saynètes désopilantes, tant dans l’illustration que dans le texte, réduit à une seule ligne, qui l’accompagne, le commente.  Un texte où abondent les bons mots, les jeux de mots, mettant souvent l’accent sur les caractéristiques des candidats de façon inattendue. A la façon de la bande dessinée, les personnages parlent aussi, se présentent, ou jugent les candidats. Comme toujours chez Bachelet, le dessin est expressif, précis, plein de trouvailles et de détails savoureux. Si le récit fait se succéder les candidats, l’un sert quelque peu de fil rouge, le bébé panda rouge, dont on suit la progression depuis sa lettre de motivation, la manifestation extérieure de ses fans, et soin entrée remarquée, façon star juste avant le coup de théâtre final.

L’album vaut aussi par son intertextualité : avec Gilles Bachelet, bien sûr, par les cinq personnages qui assurent le casting, mais aussi par les dernières pages, qui évoquent une histoire d’amour et Xox et Oxo. Références aussi à d’autres, le mouton dans sa boite du Petit Prince, traité de mythomane par un membre du jury quand il annonce ses 145 millions d’exemplaires, Mickey, renvoyé impitoyablement  par le jury en raison de son accoutrement qui « n’amusera personne ». Deux scènes qui montrent les limites de ce jury dans sa culture ou dans sa capacité à découvrir de nouveaux talents ! Mais aussi un personnage de loup, qui devait venir accompagné d’un agneau, qui a eu un empêchement, allusion amusante bien sûr à La Fontaine…

Pour autant, l’album brouille les codes à la façon d’un Tex Avery ou d’un Pirandello. Qui a le pouvoir ? les personnages ou l’auteur ? C’est bien ce dernier qui, à la fin, tranche et s’impose. Où est le réel ? Où est l’imaginaire ? Les frontières se brouillent mais donnent à voir une démarche de création, faite de recherches, de doutes, de tentatives avant le choix final.

Gilles Bachelet propose une galerie de personnages sur lesquels il jette un regard plein d’affection, les caricatures n’étant jamais méchantes ou malveillantes. Ses héros animaux sont humains, si humains, dans leurs problèmes de couples, dans leur timidité, dans leurs prétentions, dans leurs défauts. Quant à l’auteur, il fait son portrait en pied, de façon quelque peu mégalomane, tout au début !

Un album où l’absurde se conjugue à la tendresse, où l’humour est omniprésent,  dans ce jeu subtil entre le texte et l’illustration, une galerie de personnages hauts en couleurs, potentiels héros d’un jour…

Comment fonctionne une maitresse ?

Comment fonctionne une maitresse ?
Susanna Mattiangeli – Chiara Carrer
Rue du Monde 2013

Tout, tout, tout, vous saurez tout sur les maitresses

Par Michel Driol

Si vous voulez apprendre quelles sont les différentes sortes de maitresses – les courtes, les larges et les minces –, ce qu’il y a à l’intérieur des maitresses – des tables de multiplication, des fleuves, des montages –, ou à quoi ressemblaient les maitresses préhistoriques, ce livre est pour vous !

Avec beaucoup d’humour et d’originalité, tant dans l’approche textuelle que dans les illustrations – cet album évoque ce personnage si important dans la vie de tous les enfants, la maitresse (parfois un maitre, pourtant, selon l’album). A une époque où il est de bon ton de dénigrer les enseignants, mais à une époque aussi où leur recrutement se fait de plus en plus difficile, pour de nombreuses raisons, voici un livre à conseiller à toutes et à tous. Un livre pour que les plus âgés se souviennent de leurs maitresses, de celles – et de ceux – qui les ont marqués, qu’ils rencontrent aussi dans la rue. Un album pour évoquer la nostalgie de ces années d’école, et pour dire ce qu’on éprouve souvent en retournant en classe : la salle est devenue plus petite, la maitresse aussi. Façon de dire comment ils étaient perçus avec des yeux d’enfants…

Pour les enfants qui liront cet album, ce sera l’occasion de reconnaitre leur maitresse parmi celles présentées, sa façon de s’adresser à eux, en chantonnant, en détachant les syllabes, ou en hurlant… Sa taille, ses vêtements. Ce sera l’occasion de retrouver tous les savoirs qu’elle possède, la relation qu’elle entretient avec eux, car l’album, on l’aura compris, donne une vision très positive des maitresses, de l’ambiance de l’école.

Cet hommage aux enseignants est porté par un texte qui  joue sur la poésie, mais aussi sur le côté scientifique, avec ses classifications loufoques, ses descriptions à la fois réalistes et pleines d’humour. Faites surtout avec des collages, les illustrations utilisent le matériel scolaire, les cartes, le papier millimétré, pour entrainer dans un univers assez surréaliste où les maitresses peuvent être enracinées au sol. Si le texte et l’illustration se moquent parfois gentiment des travers des maitresses, c’est, au final, un grand sentiment de reconnaissance qui se dégage de l’ensemble.

Un album qui ne s’est pas démodé pour dire  l’importance des enseignants dans la vie de tous, mais aussi pour évoquer, avec nostalgie, les années d’école, quand le monde et les adultes paraissaient immenses…

Le Jongleur de mots

Le Jongleur de mots
Gilles Tibo – Emilie Leduc
Isatis 2025

Au plaisir des mots

Par Michel Driol

Gilles Tibo propose ici 16 poèmes autour des mots et des livres, de la poésie et des histoires. On y rencontre ainsi des personnages hauts en couleur, enfants le plus souvent. Ainsi Ninon qui fabrique une  bibliothèque sur roulettes, ou Momo qui étiquette chaque objet de son nom, pour ne pas l’oublier, Claire qui voyage dans les livres, ou Max qui invite à la table de ses parents tous les personnages des contes qu’il adore… Mais parfois l’auteur évoque le destin d’un arbre, devenu papier, puis livres dont les pages laissent entendre le chant des oiseaux, ou nous entraine dans des cirques improbables, voire à la poursuite d’un écrivain voyageur. On y rencontre aussi quelques voleurs et un analphabète. Tout un monde joyeux et exprimant l’amour des mots sous toutes ses formes.

Dans le menuisier Guillevic comparait son métier d’écrivain à celui de l’artisan : Moi, j’assemble les mots, et c’est un peu pareil, écrivait-il. Gilles Tibo, lui, voit plutôt le poète comme un artiste de cirque, un artiste qui jongle avec les mots, avec les expressions, qui se donnent en spectacle, sont générateurs de joie, de beauté, d’émotion et de surprise. L’univers du cirque, avec sa magie, ses trucages, et les étoiles qui brillent dans les yeux des enfants.  L’univers du livre ainsi décrit vit au rythme des saisons, garde trace du bois dans le papier. C’est un univers merveilleux où les livres perdent leurs pages en automne, mais où les éléphants ont la minceur d’une feuille. C’est un univers de circassiens domptant les virgules, d’artistes de rues comme des saltimbanques trainant leurs valises de mots. Dans cet univers, les mots acquièrent leur autonomie, peuvent s’échapper des valises ou des livres. Parmi les livres, le dictionnaire tient une place particulière : collection de mots, dans les pages duquel il fait bon vivre. L’auteur jette un regard tendre sur ses personnages, jamais méchants, mais souvent loufoques, des personnages qui ont la passion des mots, des expressions. L’univers de la langue écrite devient ainsi univers à part entière, et nous sommes spectateurs-admirateurs de ces personnages qui font collection de mots, qui les assemblent, les recomposent. Avec les mots de tous, avec les mots échappés des livres, il s’agit de faire œuvre originale et personnelle. Tel est l’art poétique qui se dégage de ce beau recueil, superbement illustré par Emilie Leduc : des illustrations pleines de joie de vivre, de gaité,  d’enfants heureux et actifs.

Le recueil propose un voyage poétique et créatif au cœur des mots et des livres, en dit la beauté, l’importance pour tous, et surtout les présente comme un fantastique terrain de jeu et de joie de vivre.

Nifle et Renifle : Les Manuscrits de Madame Patchouli

Nifle et Renifle : Les Manuscrits de Madame Patchouli
Aurélie Magnin
Rouergue Dacodac 2023

Superhéros canins

Par Michel Driol

Accompagnée de ses deux bassets, Joe, 8 ans, se veut détective privée dans la cabane au fond du jardin. Sa seule cliente, Madame Patchouli, vient déclarer le vol de précieux manuscrits. De la littérature pour les chiens, qui permet entre autres choses de leur donner de super pouvoirs. Et voilà que deux malfrats se sont emparés de ces ouvrages !

Voilà de la littérature légère et bien déjantée, où les péripéties s’enchainent dans une ville où l’on confond volontiers les adresses. Ne cherchez pas la vraisemblance, ni psychologique, ni logique, mais plutôt une série d’épisodes tous plus farfelus les uns que les autres. C’est divertissant et facile à lire.

Entre Ehpad et cour des grands, entre aéroport et cabane au fond du jardin, entre éditeur scolaire et escrocs de haut vol, une héroïne  bien déterminée à prouver que la valeur n’attend pas le nombre des années.

Mon chien, mamie et les graines de grenouilles

Mon chien, mamie et les graines de grenouilles
Myren Duval – Illustrations de Charles Dutertre
Rouergue dacodac 2024

Une journée sans rire est une journée perdue

Par Michel Driol

Tous les dimanches, Pauline rend visite à sa grand-mère avec sa copine Aïssatou. Pour elle, sa grand-mère fait des blagues quand elle cache un plat de lasagnes dans l’armoire du linge, ou quand elle joue avec les mots. Mais pour les parents, c’est une maladie qui a atteint sa grand-mère.

Ce n’est pas le premier album ou le premier roman premières lectures à aborder le thème de la relation entre un petit enfant et un grand parent atteint d’Alzheimer. Celui-ci le fait autour de deux personnages opposés et attachants, Pauline, la narratrice, intrépide, hyperactive, croquant la vie à pleines dents, pleine de fantaisie, et sa copine Aïssatou, plus réfléchie, plus scientifique, plus calme. Aux côtés de la grand-mère malade, un grand père, grognon à souhait. Le récit enchaine les situations improbables dans cette maison qui semble être une ferme, avec ses clapiers à lapins, à proximité d’une maison vide, hantée, croit-on ! L’exploration de cet univers, au milieu des repas de famille du dimanche, enchaine les péripéties à 100 à l’heure, dans la bonne humeur et l’entrain, avec toutefois cette question lancinante : qu’est-ce que se souvenir ? Peut-on (se) fabriquer de faux souvenirs ? Comment guérir mamie si elle a une maladie ? Tout cela est vu à hauteur d’enfant, d’une enfant sincèrement attachée à sa grand-mère dans l’univers de laquelle elle entre volontiers, d’une enfant qui enchaine les blagues et les jeux de mots. Les illustrations, abondantes, donnent vie à ces personnages aux yeux grands ouverts sur la vie.

Rire est le propre de l’homme, écrivait Rabelais. Ce n’est peut-être pas le meilleur remède contre Alzheimer, mais c’est en tous cas une façon de maintenir la connexion, le lien entre ceux qui s’aiment et refusent l’inéluctable.

Fenêtre sur frousse, Plongez dans le monde des phobies

Fenêtre sur frousse, Plongez dans le monde des phobies
Michaël La Monnaie

Helvetiq, 2025

Même pas peur !

Par Lidia Filippini

Néo éprouve une peur panique à l’idée d’ingérer un oignon. Depuis des années, il vérifie la composition de chaque aliment qu’il achète. Cette angoisse irrationnelle le conduit à des processus d’évitement qui gâchent sa vie quotidienne. Impossible pour lui d’aller au restaurant ou de se faire livrer un plat. Même lorsqu’il précise qu’il ne veut pas d’oignons – il préfère d’ailleurs souvent prétendre qu’il y est allergique – le risque subsiste dans son esprit d’avaler sans le savoir un morceau de ce bulbe honni – ce qui, selon lui, le mènerait à une mort certaine. Néo n’a pas seulement peur, il souffre d’une phobie. La peur est un sain mécanisme de défense. La phobie, elle, n’a pas de fondement rationnel. Elle ne protège pas mais, au contraire, génère une angoisse ingérable qui pousse souvent à l’isolement social.
Aidé du docteur Hinengaro, psychiatre ayant lui-même souffert d’agoraphobie suite aux évènements du 11 septembre 2001, Néo va en apprendre plus sur sa phobie, ses causes, ses manifestations mais aussi les moyens de s’en débarrasser (en particulier la thérapie cognitive et comportementale). Au cours d’une émission spéciale « Fenêtre sur Frousse », animée par le docteur Hinengaro, il pourra confronter son témoignage à celui d’autres phobiques.
« Tous ceux que tu rencontres mènent un combat que tu ignores. Sois indulgent. Toujours. » C’est un peu la morale de cette très belle bande dessinée. Certaines phobies sont largement documentées et connues, d’autres le sont moins et peuvent surprendre. Ce qui est certain en tout cas, c’est que chacun d’entre nous – même le psychiatre du récit – peut devenir un jour phobique. Qu’elle soit transmise par l’entourage, due à un évènement traumatisant ou d’origine inconnue, cette maladie touche une part non négligeable de la population. En parler permet de rassurer ceux qui en souffrent.
Michaël La Monnaie qui, tout comme son personnage, a dû apprendre à vivre depuis de nombreuses années avec son alliumphobie (peur des oignons) offre ici une bande dessinée très riche. Basée sur le DSM, manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux publié par l’Association américaine de psychiatrie, sa description des troubles anxieux est claire et précise. Le sujet est grave mais l’auteur le traite avec beaucoup d’humour et d’auto-dérision. Les illustrations, ultra colorées et vraiment drôles permettent à ceux qui se reconnaîtraient dans certains personnages de prendre du recul face à leur maladie et de rire de l’image qu’ils peuvent parfois renvoyer. Quant aux autres, ceux qui ne sont pas sujets aux troubles anxieux, ils apprennent de leur côté à respecter et à comprendre des personnes qui peuvent parfois leur paraître bizarres.

Voir l’annonce en sons et images (Youtube)