Nifle et Renifle : Les Manuscrits de Madame Patchouli

Nifle et Renifle : Les Manuscrits de Madame Patchouli
Aurélie Magnin
Rouergue Dacodac 2023

Superhéros canins

Par Michel Driol

Accompagnée de ses deux bassets, Joe, 8 ans, se veut détective privée dans la cabane au fond du jardin. Sa seule cliente, Madame Patchouli, vient déclarer le vol de précieux manuscrits. De la littérature pour les chiens, qui permet entre autres choses de leur donner de super pouvoirs. Et voilà que deux malfrats se sont emparés de ces ouvrages !

Voilà de la littérature légère et bien déjantée, où les péripéties s’enchainent dans une ville où l’on confond volontiers les adresses. Ne cherchez pas la vraisemblance, ni psychologique, ni logique, mais plutôt une série d’épisodes tous plus farfelus les uns que les autres. C’est divertissant et facile à lire.

Entre Ehpad et cour des grands, entre aéroport et cabane au fond du jardin, entre éditeur scolaire et escrocs de haut vol, une héroïne  bien déterminée à prouver que la valeur n’attend pas le nombre des années.

Mon chien, mamie et les graines de grenouilles

Mon chien, mamie et les graines de grenouilles
Myren Duval – Illustrations de Charles Dutertre
Rouergue dacodac 2024

Une journée sans rire est une journée perdue

Par Michel Driol

Tous les dimanches, Pauline rend visite à sa grand-mère avec sa copine Aïssatou. Pour elle, sa grand-mère fait des blagues quand elle cache un plat de lasagnes dans l’armoire du linge, ou quand elle joue avec les mots. Mais pour les parents, c’est une maladie qui a atteint sa grand-mère.

Ce n’est pas le premier album ou le premier roman premières lectures à aborder le thème de la relation entre un petit enfant et un grand parent atteint d’Alzheimer. Celui-ci le fait autour de deux personnages opposés et attachants, Pauline, la narratrice, intrépide, hyperactive, croquant la vie à pleines dents, pleine de fantaisie, et sa copine Aïssatou, plus réfléchie, plus scientifique, plus calme. Aux côtés de la grand-mère malade, un grand père, grognon à souhait. Le récit enchaine les situations improbables dans cette maison qui semble être une ferme, avec ses clapiers à lapins, à proximité d’une maison vide, hantée, croit-on ! L’exploration de cet univers, au milieu des repas de famille du dimanche, enchaine les péripéties à 100 à l’heure, dans la bonne humeur et l’entrain, avec toutefois cette question lancinante : qu’est-ce que se souvenir ? Peut-on (se) fabriquer de faux souvenirs ? Comment guérir mamie si elle a une maladie ? Tout cela est vu à hauteur d’enfant, d’une enfant sincèrement attachée à sa grand-mère dans l’univers de laquelle elle entre volontiers, d’une enfant qui enchaine les blagues et les jeux de mots. Les illustrations, abondantes, donnent vie à ces personnages aux yeux grands ouverts sur la vie.

Rire est le propre de l’homme, écrivait Rabelais. Ce n’est peut-être pas le meilleur remède contre Alzheimer, mais c’est en tous cas une façon de maintenir la connexion, le lien entre ceux qui s’aiment et refusent l’inéluctable.

Fenêtre sur frousse, Plongez dans le monde des phobies

Fenêtre sur frousse, Plongez dans le monde des phobies
Michaël La Monnaie

Helvetiq, 2025

Même pas peur !

Par Lidia Filippini

Néo éprouve une peur panique à l’idée d’ingérer un oignon. Depuis des années, il vérifie la composition de chaque aliment qu’il achète. Cette angoisse irrationnelle le conduit à des processus d’évitement qui gâchent sa vie quotidienne. Impossible pour lui d’aller au restaurant ou de se faire livrer un plat. Même lorsqu’il précise qu’il ne veut pas d’oignons – il préfère d’ailleurs souvent prétendre qu’il y est allergique – le risque subsiste dans son esprit d’avaler sans le savoir un morceau de ce bulbe honni – ce qui, selon lui, le mènerait à une mort certaine. Néo n’a pas seulement peur, il souffre d’une phobie. La peur est un sain mécanisme de défense. La phobie, elle, n’a pas de fondement rationnel. Elle ne protège pas mais, au contraire, génère une angoisse ingérable qui pousse souvent à l’isolement social.
Aidé du docteur Hinengaro, psychiatre ayant lui-même souffert d’agoraphobie suite aux évènements du 11 septembre 2001, Néo va en apprendre plus sur sa phobie, ses causes, ses manifestations mais aussi les moyens de s’en débarrasser (en particulier la thérapie cognitive et comportementale). Au cours d’une émission spéciale « Fenêtre sur Frousse », animée par le docteur Hinengaro, il pourra confronter son témoignage à celui d’autres phobiques.
« Tous ceux que tu rencontres mènent un combat que tu ignores. Sois indulgent. Toujours. » C’est un peu la morale de cette très belle bande dessinée. Certaines phobies sont largement documentées et connues, d’autres le sont moins et peuvent surprendre. Ce qui est certain en tout cas, c’est que chacun d’entre nous – même le psychiatre du récit – peut devenir un jour phobique. Qu’elle soit transmise par l’entourage, due à un évènement traumatisant ou d’origine inconnue, cette maladie touche une part non négligeable de la population. En parler permet de rassurer ceux qui en souffrent.
Michaël La Monnaie qui, tout comme son personnage, a dû apprendre à vivre depuis de nombreuses années avec son alliumphobie (peur des oignons) offre ici une bande dessinée très riche. Basée sur le DSM, manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux publié par l’Association américaine de psychiatrie, sa description des troubles anxieux est claire et précise. Le sujet est grave mais l’auteur le traite avec beaucoup d’humour et d’auto-dérision. Les illustrations, ultra colorées et vraiment drôles permettent à ceux qui se reconnaîtraient dans certains personnages de prendre du recul face à leur maladie et de rire de l’image qu’ils peuvent parfois renvoyer. Quant aux autres, ceux qui ne sont pas sujets aux troubles anxieux, ils apprennent de leur côté à respecter et à comprendre des personnes qui peuvent parfois leur paraître bizarres.

Voir l’annonce en sons et images (Youtube)

 

Tous des patates. Apprends à dessiner trois millions d’animaux à partir d’une simple patate

Tous des patates. Apprends à dessiner trois millions d’animaux à partir d’une simple patate
Mathias Friman

Seuil Jeunesse, 2025

Patates pour tous

Par Lidia Filippini

Mathias Friman part d’un constat simple : tous les animaux peuvent être dessinés à partir de l’esquisse d’une simple patate (mais pas le tubercule, précise-t-il, plutôt une forme ovoïdale qui peut être plus ou moins grande et plus ou moins allongée). Cette patate constitue le corps. Reste ensuite à ajouter une tête (une petite patate) et un cou pour maintenir ensemble les deux éléments, puis des pattes, une queue et, parfois, un bec, des cornes, des ailes ou des nageoires. Avec cette technique, l’auteur propose une cinquantaine de modèles et leurs déclinaisons qui permettent au final de dessiner facilement tous les animaux du monde.
Tous des patates pourrait n’être qu’un simple manuel de dessin mais Mathias Friman en profite pour entraîner ses lecteurs vers la découverte de la classification des espèces animales, insistant sur les spécificités de chacune d’elles de manière simple et très claire (« Pour résumer : de l’eau + des branchies + des nageoires = un poisson »). Le livre suit le tableau de « Classification simplifiée des patates » qui apparaît en fin d’ouvrage et constitue une sorte de sommaire. On y trouve cinq grands groupes d’animaux : les vertébrés, les mollusques, les cnidaires, les arthropodes et les annélides (qui ne sont pas des patates, mais des saucisses) avec leurs principales subdivisions. D’un point de vue scientifique, cette classification est quelque peu contestable, notamment parce qu’elle omet le groupe des échinodermes (étoiles de mer, oursins entre autres) qui est important puisque, porteurs d’un squelette interne, ces animaux sont considérés comme proches des vertébrés. Cette absence ne s’explique pas et semble peu justifiable dans un livre que la quatrième de couverture présente comme « un manuel zoologique ».
Quelques approximations scientifiques, donc, qu’il faut garder en tête, mais cela ne nous a pas empêchée de prendre beaucoup de plaisir à lire cet album-documentaire-manuel original. Les illustrations sont drôles et colorées. Elles donnent envie de tenter la méthode des patates et il faut bien dire que celle-ci s’avère particulièrement bien pensée pour dessiner toutes sortes d’animaux.

 

Grand palace hôtel – Le club des agiles étrilles

Grand palace hôtel – Le club des agiles étrilles
Sandrine Bonini & Amélie Graux
LIttle Urban 2025

Vacances à sauver

Par Michel Driol

Romy et Jaouen, 11 ans tous les deux, sont deux des huit enfants à demeurer toute l’année sur l’Ile aux Crabes. Leur rêve : explorer un vaisseau englouti depuis quelques siècles. Mais les parents de Romy, concierges dans un palace un peu décati, les engagent pour leur donner un coup de main. Quels plans élaborer pour sauver les vacances, entre les corvées, les deux enfants du  propriétaire de l’hôtel – leurs ennemis jurés – un groupe de touristes fortunés, une influenceuse qui ne parle qu’anglais, et un critique gastronomique revêche ?

Grand Palace Hôtel fait partie de ces page-turners inventifs et pleins d’imagination,  d’abord grâce à ses deux héros, dont la narratrice, espiègle, enjouée, pleine de ressources… Une vraie héroïne féminine de notre temps ! Les personnages secondaires sont bien caractérisés et tout aussi farfelus. La famille de Romy d’abord : une grand-mère d’origine russe qui tire les cartes, une mère qui recycle de vieux bipers pour être plus efficace et sauver la conciergerie menacée, un frère aux lectures bien savantes… Ajoutons à cela le snobisme outrancier du propriétaire et de ses deux enfants, qui ont reçu la meilleure éducation, et ne rêvent que de se débarrasser de Jaouen et Romy qui, pour eux, font tache… Et n’oublions pas les caricatures plus qu’amusantes du critique gastronomique et de l’influenceuse… et tellement bien vues !

S’enchainent alors les situations  toutes plus délirantes et cocasses les uns que les autres, à un rythme endiablé. Se succèdent les plans élaborés les plus fous et sans cesse en train d’évoluer pour tenter de sauver ce qui peut l’être, découvrir les secrets inavoués, et ne pas hésiter à intervenir, par tous les moyens possibles, sur le cours des évènements, dans une joyeuse ambiance débridée. D’un côté on a la spontanéité des deux héros, leur enthousiasme, leur joie de vivre, de l’autre le côté compassé et solennel des enfants du propriétaire, que l’autrice a réussi à caricaturer comme exemples parfaits d’une aristocratie pleine de suffisance, de sentiment de supériorité et de morgue… C’est compter sans l’amour, bien sûr !

Les illustrations d’Amélie Graux, pleines de vie, jouent elles aussi sur l’exagération des postures, des attitudes, allant jusqu’à une certaine caricature drolatique de personnages aux grands yeux ouverts sur le monde.

Un roman amusant, situé dans les coulisses d’un palace breton qu’il fait découvrir à ses lecteurs, un roman d’aventures insulaire, dans un lieu clos où tout le monde se connait, un roman assez déjanté pour entretenir le gout de la lecture chez de jeunes lecteurs et lectrices !

Pour le meilleur et pour les rires

Pour le meilleur et pour les rires
Marie Colot – Françoise Rogier
A pas de loups 2025

Elle ne se maria pas mais vécut heureuse…

Par Michel Driol

Une princesse quelque peu aventurière, que l’on voit toujours avec sa jument, est sommée par ses parents, pour ses 18 ans, de se marier. Bien sûr la princesse proteste, refuse, mais, par amour pour ses parents, elle accepte de rencontrer tous les prétendants possibles, à condition qu’on la laisse refuser si elle n’éprouve pas de coup de foudre. Se succèdent alors un prince, une pâtissière, une ogresse, un savant et bien d’autres, tous plus improbables les uns que les autres. Si la princesse les trouve tous sympathiques, elle préfère sa liberté, et organise des fêtes pour cultiver l’amitié.

Voilà une histoire enlevée qui reprend, en le détournant, le motif du mariage dans les contes. On est dans un royaume que le texte inscrit dès le début sous le signe de l’ouverture et de la liberté : toutes les portes y sont ouvertes. Puis le récit se focalise sur le portrait de la princesse – futée, rebelle et sincère –  et de sa jument – intrépide. Les illustrations nous les montrent à la fois terrassant un dragon, bricolant une cabane dans les arbres, faisant de la balançoire… Autant de jeux qui font de ces deux-là l’équivalent féminin en album de Lucky Luke et Jolly Jumper ! On retrouve ce couple complice lors du défilé des prétendants, la jument dans des poses surprenantes, mangeant des crêpes ou une glace, sagement assise sur une chaise…

L’album aborde une problématique sérieuse, celle de l’amour, du mariage, des conventions, des relations enfants-parents. Il montre l’attention à porter aux choix individuels, le respect des singularités, la soif de liberté autour d’un personnage féminin à la fois haute en couleurs et pleine de joie de vivre. Mais il le fait avec beaucoup de cocasserie et d’humour. D’abord dans le texte, dont la légèreté vient à la fois du ton adopté, du vocabulaire en décalage avec le rang royal des personnages, et des rimes qui lui donnent un côté primesautier. Mais le comique vient aussi des illustrations, pleines de vie dans leur façon de multiplier les situations ou les personnages secondaires. On a déjà évoqué le rôle qu’y joue la jument complice-comparse. Mais les détails sont autant de clins d’œil inter-iconiques ou intertextuels. Dans les tableaux accrochés sur les murs, on reconnaitra bien sûr Mona Lisa, mais aussi le désespéré de Courbet. Impossible de tous les citer. Et que dire du cortège des prétendants, où se côtoient Einstein, Shakespeare, Cyrano, un pirate, l’homme de fer du magicien d’Oz et bien d’autres qu’on laissera aux lecteurs le soin d’identifier. Tous constituent une humanité colorée, métissée, joyeuse, qui se presse dans le palais. Quant au roi, père de la jeune fille, il a tous les attributs du roi de pique des jeux de carte.

Se marier ou pas ? Quitter l’enfance ou pas ? Fonder un couple ou vivre au sein d’une communauté d’amis ? A quoi tient la réussite d’une vie ? Qu’est-ce que le bonheur ? Que souhaiter de plus ? Rien, pour la jeune fille, qui s’estime à la fin comblée par la vie qu’elle a choisi de mener, librement. Mais la liberté n’est-elle pas un luxe réservée aux princesses qui ont des parents bienveillants ?

Le Livre affamé

Le Livre affamé
Nathalie Wyss & Bernard Utz – Laurence Clément
Helvetiq 2025

Livre de recette

Par Michel Driol

Huit enfants face à un livre, qu’on ne voit jamais, mais qu’on entend leur parler. Tout est vu à travers ses yeux. Il dit avoir faim, leur demande de préparer une soupe magique, qui aura le pouvoir de les transformer en ce qu’ils veulent. Les ingrédients ? Ceux, bien classiques, des soupes de sorcières, depuis la morve jusqu’aux yeux de poissons, tous plus ragoutants les uns que les autres. Pas très rassurés, les enfants, au moment de gouter… d’autant qu’il ne se passe rien. On ajoute alors ce qui manquait, du sel, et les voilà grenouilles, du poivre, et les voilà lapins, de la moutarde, et les voilà escargots…  tandis que le livre, qu’on voit enfin, ouvre sa grande bouche.

Voici un second opus des mêmes auteurs, qui fait suite au Livre perdu. On y retrouve le même principe : un livre maléfique qui guide un groupe d’enfants crédules, le même dispositif énonciatif et narratif, les mêmes recours à la magie. Cette fois-ci, l’album joue sur un comique de répétitions : répétition des formules magiques, répétition des situations avec le couple ingrédient ajouté – transformation effectuée. Le livre se fait d’abord tentateur, faisant miroiter une métamorphose de chacun, il encourage ensuite, à grand coup de phrases exclamatives, de compliments. Mais, entre deux compliments, il révèle sa vraie nature, déclare aimer les cuisses de grenouilles, le lapin en sauce, les escargots à l’ail… Mais cela, les enfants l’entendent-ils ? Peuvent-ils l’entendre maintenant qu’ils ont perdu toute forme humaine, et sont condamnés à ramper lentement…

L’humour et la force du livre viennent aussi des illustrations qui permettent d’identifier chacun des huit enfants initiaux à un détail, couleur des yeux, lunettes, coiffure, y compris au travers de leurs métamorphoses. Chacun est bien individualisé, et les illustrations sont très expressives jusque dans les détails. On peut ainsi suivre les parcours individuels de chacun, de son degré d’appréciation de la soupe à sa réaction aux transformations…Tout ceci constitue un ensemble drôle et réussi.

Toutefois, le livre affamé opère une inversion. On parle plutôt de lecteur affamé, boulimique de  lecture. Pas de livre affamé. Ces derniers sont censés pour les uns remplir une fonction précise, en donnant des recettes de cuisine, ce que fait bien notre livre, pour les autres, leur grande majorité, remplir des creux, combler des attentes des lectrices et des lecteurs. Est-ce à dire que le Livre affamé est un jeu gratuit ? Une incitation, comme le livre perdu, à se méfier des livres dangereux, nuisibles ? Ou peut-être, en arrière-plan, une incitation à se méfier des beaux parleurs, de ceux qui promettent monts et merveilles, se font « loups doucereux », comme l’écrit Perrault à la fin du Petit Chaperon Rouge, pour atteindre leur but.

Un album plein de rebondissements, drôle à souhait, qui fait du livre un héros malfaisant, manipulateur, dangereux pour le plus grand plaisir de ses lectrices et lecteurs.

Les p’tits détours

Les p’tits détours
Michela Nodari – Matilde Tacchini
Passepartout 2025

Caminante, no hay camino

Par Michel Driol

On le sait, les cigognes sont des oiseaux migrateurs qui, à l’arrivée du froid, partent en Afrique. Mais voilà que l’une d’entre elles, au lieu de filer droit vers la destination, se laisse distraire, discute avec les hirondelles, contemple un chameau pour se retrouver en Ecosse, puis en Arctique, à New York, avant de rejoindre enfin ses congénères.

Voilà un album qui est une belle ode à la singularité, à la diversité, au non conformisme. Un album qui associe un texte d’une grande sobriété à des illustrations pleines de fantaisie, faisant de l’héroïne de l’histoire un vrai personnage de cartoon. Il faut d’abord la voir, en couverture, coiffée de ce curieux bonnet rouge qui ne la quittera pas. Voir aussi comment les pages de garde la présentent, en trois images, observant, méfiante, se redressant. Une cigogne ? Il faudra le texte pour s’en convaincre, car pour l’instant on n’a affaire qu’à un oiseau, au long bec jaune, et au bout des ailes noires, comme des gants. On la verra ensuite se détacher du groupe qui vole en escadrille, arborant des tenues appropriées au lieu où elle se trouve : grosse parka et moon boots au Pôle Nord,  tee shirt NYC à New York. Cette cigogne, de ce fait, a une vraie présence dans l’album.

Le texte est conduit avec un humour pince sans rire, tant dans le récit que dans le rapport que ce dernier entretient avec son personnage principal. En effet, le récit n’hésite pas à affirmer le contraire de ce qui est montré par l’illustration, pour le plus grand plaisir du lecteur qui se sent ainsi à la fois supérieur à ce personnage, et en empathie avec elle, dans ses multiples tentatives de retrouver l’Afrique promise. Sans didactisme, tout ce dispositif est au service d’un message clair et implicite. Si certains se coulent dans le moule et suivent la voie directe, conformiste, avec son côté un peu militaire, d’autres vagabondent, se perdent, prennent le temps, font des p’tits détours qui les enrichissent, car, au final, ce sont eux qui peuvent parler de leurs expériences singulières. Ode au rêveur, à celui qui ne fait pas comme les autres, qui prend son temps. Ode aux chemins de traverse, aux solutions alternatives dont notre monde aurait grand besoin, loin de la pensée unique et dominante.

Caminante, no hay camino, (Toi qui chemines, il n’y a pas de chemin), écrivait Machado. Voilà un album qui invite chacun à tracer son propre chemin, à trouver sa propre voie, à être lui-même. Voilà un album qui dit aussi qu’on peut se tromper, s’engager sur de mauvaises voies, mais, qu’au final, avec un peu de persévérance, on arrivera au même but que les autres. Un album bien salutaire en ces temps de rentrée des classes pour dire qu’il ne faut jamais se décourager !

Coup de foudre

Coup de foudre
Jean Baptiste Drouot
Les Fourmis rouges 2025

Faites l’amour, pas la guerre…

Par Michel Driol

Ce sont deux royaumes, celui de l’ouest, celui de l’est, séparés par un fleuve infranchissable. Lorsque leurs souverains respectifs meurent, les deux royaumes échouent à un roi et à une reine qui veulent faire la guerre au royaume d’en face. Mais comment franchir le fleuve ?  Après avoir envisagé quelques solutions improbables, on décide de construire un pont, pour lequel il faut que les ingénieur et conseiller des deux royaumes collaborent. Lorsque le pont est construit, les deux armées s’y retrouvent, face à face… Mais c’est sans compter sur un coup de foudre bien inattendu, qui mettra à bas les deux monarques, et permettra d’instaurer un royaume unifié autogéré !

Voilà un album qui fait rimer comique et politique, pour le plus grand plaisir des lecteurs. Comique du texte d’abord,  d’un comique pince sans rire, qui associe les évidences et le bon sens en les opposant à la folie des deux souverains, associe un vocabulaire bien technique et relevé (destriers, griffons, vociférer…) à la trivialité des ordres et injures des monarques. Comique des illustrations, qui nous emmènent dans un non temps et un non lieu. Des villages peuplés d’animaux très anthropomorphisés, à tête de cochons, pour ceux de l’ouest, têtes de chiens pour ceux de l’ouest. On se croit au moyen âge, châteaux forts et techniques de construction du pont à l’appui, mais on y mange des hamburgers, des sandwichs, on y promène les bébés en poussettes très contemporaines et l’on y porte de bien belles lunettes ! Comique des situations, qui se répètent, et jouent sur l’exagération (des bons souverains on passe aux pires possibles…). Comique des propos tenus dans les bulles…  Cet album prend l’allure d’un conte pour aborder des questions éminemment politiques. Qui décide de la guerre ? Deux souverains, décrits comme énervés, méchants, qui forcent leur peuple à haïr ceux d’en face, à partir guerroyer alors qu’ils n’en ont aucune envie. Mais les gens du peuple se laissent pourtant entrainer par les propos des monarques. On apprécie le côté anarchiste et libertaire de la fin : une fois les rois disparus, les peuples s’unissent et s’autodéterminent librement pour le bonheur de tous, dans une utopie joyeuse qui fait la part belle au métissage, à la musique, et à la ripaille.

En se situant bien dans la veine d’un Tomi Ungerer, cet album plein de vie et de drôlerie  délivre un message politique dans lequel l’amour triomphe toujours, même là où on ne l’attend pas.

Je ne veux plus être un loup !

Je ne veux plus être un loup !
Alma Brami – Aurélie Grand
Casterman 2025

Jouer son propre rôle

Par Michel Driol

Le loup ne veut plus être un loup, car c’est toujours lui le méchant maltraité à la fin des histoires. Le cochon lui aussi en a assez qu’on le menace de le dévorer… Puis c’est le tour de la chèvre, du renard de se révolter contre le rôle qu’on leur fait jouer dans les contes. Quelle solution ? Inverser les rôles, pour finir dans la peau maltraitée de l’autre ? Non. Faire créer un livre sans animaux, ou avec d’autres ? C’est alors qu’entrent en scène le crapaud, l’éléphant et bien d’autres, jusqu’à la petite souris qui n’échangerait sa place pour rien au monde… Mais,pour être fier d’être soi-même, rien ne vaut une belle fête finale !

Avec humour et espièglerie, cet album met en scène des animaux très anthropomorphisés, debout sur leurs deux pattes, vêtus comme des enfants. De fait l’album propose une lecture à plusieurs niveaux. D’une part, il est bien question de littérature,  des stéréotypes faciles à reconnaitre  et du rapport entre personnages et  auteurs. Cette révolte des personnages contre leurs créateurs fait bien partie des motifs récurrents tant dans les livres que dans certains dessins animés. Mais il est aussi question du rapport entre les animaux et les hommes, de la façon dont ces derniers  les maltraitent, les réduisent à des clichés, les enferment dans des catégories. Enfin, et c’est sans doute là le plus intéressant dans l’album, il est question du regard porté par les autres et de l’identité. Comment sortir de ce regard porté sur soi par les autres, qui enferme dans un rôle bien loin du moi profond ? Comment retrouver et affirmer cette identité, cette personnalité, tout en respectant celle des autres ? Comment sortir du registre négatif de la plainte pour aller vers une attitude positive, qui prend ici la forme d’une fête collective ?

Peu de récit dans cet album qui fait la part belle au dialogue, façon de donner la parole à chacun et de montrer comment, dans la discussion, dans l’échange, dans la polyphonie des points de vue, se construit une solution commune qui comprend et intègre chacun. Les illustrations, à la ligne claire, sont pleines de gaieté. Elles montrent des animaux très expressifs, passant de la perplexité à la joie, révélant une grande entente entre ces personnages si différents. Il faut bien sûr, comme dans tous les bons albums, prendre le temps de regarder les détails, les ombres qui font autre chose que les personnages, ou les animaux microscopiques saisis dans des activités peu animalières…

Un album réussi pour lutter contre les préjugés mettant en scène les animaux bien connus des enfants pour enfin être fier d’être qui on est !