Grain-d’aile

Grain-d’aile
Paul Éluard, illustré par Chloé Poizat
RMN/Nathan, 2014

Rêves d’envol

Par Anne-Marie Mercier

Quand un éditeur s’associe aux éditions des Grain-d'aileMusées nationaux (ici le département du Grand palais), le résultat est forcément remarquable, et souvent réussi. C’est le cas dans ce bel album carré qui reprend le récit célèbre de Paul Éluard,  accompagné de superbes illustrations mêlant photos monochromes et malgé tout coloréés, le noir et blanc étant passés au vert sombre, rose, rouge…, Sérigraphie et dessins composent des paysages, étranges et familiers à la fois, et des êtres hybrides.

Grain d’aile (lire aussi d’elle) est une enfant toute petite qui rêve de voler et parle avec les oiseaux. Un jour pleurant de ne pouvoir les imiter, elle rencontre un écureuil qui lui propose une métamorphose, qui a lieu: elle vole. Très vite, elle regrette les choses simples : les tartines, sa famille, l’école, sa poupée; être un être humain redevient désirable.

Le récit est porté par des adresses du narrateur à son auditrice, et à tous ceux qui ont « un coeur enfantin ». Paul Grindel étant le nom de celui que l’on connaît sous le pseudonyme de Paul Éluard, on peut comprendre ce récit comme un jeu sur les mots ou, si on les prend au sérieux, comme une métaphore du poète et de son désir d’être à la fois au-dessus et dans l’humanité.

Theferless

Theferless
Anne Herbauts
Casterman, 2012

Pure beauté

Par Christine Moulin

theferless« Bonne journée qui commença mélancoliquement
Noire sous les arbres verts
Mais qui soudain trempée d’aurore
M’entra dans le cœur par surprise ».

Ces quelques vers issus du poème « A Pablo Picasso » (Les yeux fertiles), de Paul Eluard, pourraient en quelque sorte dessiner le parcours proposé par le splendide album d’Anne Herbauts. Tout commence dans la sombre forêt des contes, dans une maison « étroite et carrée », à la fenêtre faite de « peau de chagrin », installée dans le ventre d’un 8, qui finira par libérer l’infini qui est en lui.

Les personnages, sans nom, représentent plus qu’eux-mêmes : la Très Vieille, le Père, l’Enfant, la Mère-Giron, la Mort, le chat Moby Dick. Ne nous y trompons pas : ce n’est pas une histoire qui nous est racontée là. C’est l’histoire au cœur de toutes les histoires, c’est l’origine de tous et de chacun. C’est à l’échelle du mythe qu’il nous faut nous hausser, comme nous l’indiquent les nombreuses litanies, les merveilleuses listes qui scandent le récit. La première page ressemble à un prologue. Tout est en place, chacun tient son rôle, celui qui lui a été assigné de toute éternité: « La Mère tricote et brode. La Vieille s’en va lentement. La Mort rigole et joue aux dominos ».

Ce qui met en branle le cours du Temps, c’est une hirondelle, non pas celle qui fait le printemps mais au contraire, celle que le chat a attrapée, un jour d’automne, celle qui repartira, une fois soignée, car elle doit « retrouver le bleu » et tracer « l’espace, les saisons, le temps, le lointain, l’ailleurs » . Et l’on comprend alors pourquoi il est si important d’avoir, une fois dans sa vie, tenté, avec sa mère, de sauver un oiseau.

Toutes les phrases du texte sont ciselées et en même temps, si simples. De la simplicité des grandes évidences (« La chaise vide remplissait par son attente la moitié de la pièce », « La Mort racontait comment le jour était, de tout son long, un beau jeune homme », « Ils ont un ciel entier à travers la gorge, le cœur »,…) Chaque illustration est à sa manière un tableau, sans pour autant perdre de sa force narrative et symbolique, dans le chemin qui mène de l’ombre à la lumière. Un absolu chef d’œuvre qui éclaire la vie et donnerait presque un sens à la mort.