ethel & ernest

ethel & ernest
Raymond Briggs
Grasset jeunesse, 2019

 

« Le tourbillon de la vie »

Par Anne-Marie Mercier

Éthel et Ernest sont d’abord un couple d’amoureux touchant. Elle est femme de chambre, lui livreur de lait ; ils se rencontrent avant la deuxième guerre mondiale (plus précisément, en 1928 – le livre donne régulièrement des dates précises) ; ils se marient, achètent une petite maison en brique avec un jardinet. Ils ont un enfant, Raymond, l’auteur de cette BD, qui livre ici à travers le portrait de ses parents une autobiographie indirecte.
Éthel et Ernest écoutent la BBC (on est en Angleterre), ils s’inquiètent de l’attitude de l’Allemagne, et illustrent la vie quotidienne des Anglais pendant la deuxième guerre mondiale : ils voient leur fils partir à la campagne pour éviter les bombardements, leur maison est touchée par une bombe ; Ernest construit des abris anti-aériens dans le jardin, il devient pompier pour aider les victimes, tous deux sont effarés par l’annonce de l’explosion de la bombe d’Hiroshima.

Ils se disputent un peu à propos de politique (lui est travailliste, elle aime bien Monsieur Churchill), et à propos des évolutions de la modernité (lui croit au progrès et s’enthousiasme pour les changements, elle a des doutes : une page très drôle montre leur dialogue sur la mode de la mini-jupe, une autre sur le premier homme sur la lune, ou sur le téléphone, la légalisation de l’homosexualité). Une machine à laver entre dans leur maisonnette, puis une télévision ; Raymond achète une voiture, Éthel obtient un emploi dans un bureau, son rêve ultime. Ils meurent la même année, en 1971, au moment où l’Angleterre adopte le système décimal.

Le regard porté sur le couple est celui, tendre et parfois agacé, de leur fils. Sa propre vie est esquissée pour montrer le caractère de ses parents, notamment de sa mère, fière de voir son fils faire des études, déçue qu’il ne soit pas officier quand il fait son service militaire – et la guerre de Corée. Elle s’inquiète , comme Ernest, lorsqu’il s’oriente vers des études d’art qui n’amènent pas selon eux à un vrai métier ; il sont rassurés quand il devient professeur (un métier « plus normal »). Elle a toute la dignité d’une femme du peuple qui refuse la vulgarité et le laisser-aller (elle reprend Raymond sur son langage, ne s’habitue pas aux cheveux longs de son fils, ni à sa camionnette) et se préoccupe du regard des voisins. Elle a toute la rigidité qui va avec cette posture, parfois insuportable. Mais malgré ce qu’on devine des tensions entre son fils et elle, le regard porté sur elle comme sur son mari reste tendre et amusé, parfois pathétique au moment de sa mort et de celle d’Ernest, qui la suit de près.

On retrouve l’art de l’auteur du merveilleux Bonhomme de neige, de Lili et l’ours, ou de Sacré Père Noël. Le récit fait alterner de petites vignettes carrées et d’autres plus grandes, ou des pleines pages, présentant tantôt une adhésion au monde, un élan, tantôt un retrait, une absence, ou un enfermement. Presque partout, les dialogues dominent (dans le cas contraire, cela fait sens) et les paroles débordent des cadres. Le dessin et les couleurs, globalement réalistes, s’affranchissent de cette esthétique dans certaines scènes, au profit de l’émotion.
ethel & ernest est à la fois une réflexion sur l’époque (1928-1971), sur la manière d’affronter les épreuves et de vivre les changements, mais surtout une belle et admirable histoire d’amour, aussi bien l’amour qui unit le couple que celui que l’auteur a pour ses parents. La réédition de ce texte, paru en langue anglaise en 1998, est une belle initiative des éditions Grasset qui republient par ailleurs de nombreux classiques. Un film d’animation en a été tiré, réalisé par Roger Mainwood et sorti en 2016.

Alexandre a trop grandi

Alexandre a trop grandi
Caroline Lechevallier – Didier Jean & Zad
Utopique 2018

Avec le temps…

Par Michel Driol

Quand Alexandre entend maman Lapin dire à Madame Chat que son bébé est tellement mignon « Si seulement il pouvait rester tout petit », il est triste. Il se souvient de ce qui se passait lorsqu’il était bébé : le bain, les promenades en poussette. Mais revient comme un refrain « Alexandre a trop grandi ». Alors il prend ses affaires et décide de quitter la maison. Heureusement maman est là pour lui dire à quel point elle apprécie qu’il ait grandi, et qu’il restera toujours son bébé, même quand il sera grand.

Voilà un album qui aborde avec douceur et tendresse des questions angoissantes pour les enfants : grandir, est-ce perdre l’affection des parents ? Surtout quand arrive dans la famille un nouvel enfant. Grandir, apprendre, c’est à la fois souhaité et redouté : sera-t-on toujours aimé ? Avec des mots simples, reprenant le point de vue d’Alexandre, des situations qui se répètent, l’album dit ce trouble des enfants à voir grandir leur corps qui ne rentre plus dans la poussette ou dans la baignoire. Les illustrations à la ligne claire les commentent avec humour et une grande expressivité : il suffit de voir par exemple les visages d’Alexandre ou la variation de sa taille, telle qu’il est, telle qu’il se voit, tel qu’il sera plus tard lorsqu’il dépassera sa maman d’une tête et portera une cravate. L’album fait le choix de traiter par des animaux anthropomorphisés, mais nus, la problématique du corps qui grandit : c’est à la fois une façon de mettre de la distance, de dédramatiser, mais aussi de dire l’universalité du phénomène, quelle que soit la couleur de sa peau ou son sexe.

Si les adultes seront sensibles à l’allusion que fait le titre à Alexandre le Grand, les enfants se reconnaitront dans ce petit lapin attachant et dans les situations qu’ils auront vécues, eux-aussi.

A quoi tu ressembles ?

A quoi tu ressembles ?
Magali Wiener
Rouergue 2017

Tel père, tel fils ?

Par Michel Driol

Une série de 12 nouvelles, rythmant les mois de l’année, chacune sur les relations de filiation. Neuf garçons et une fille viennent, chacun à leur tour, se raconter et raconter un épisode qui illustre leurs rapports avec leurs parents. Un épilogue donne la parole à un des parents, 10 ans plus tard. Benjamin est devenu acteur, ce dont il rêvait, contre l’avis de ses parents. Dans son one-man-show, il parle d’eux, qu’il a invités à sa première…

Parents dont on a honte, parents absents, parents qu’on admire ou parents dont on découvre le passé embarrassant, la gamme des figures parentales est étendue et variée à l’âge où il faut choisir un futur, où on découvre l’amour et les premières relations sexuelles. Comment cela peut-il se faire en lien avec les modèles adultes, lorsqu’ils se révèlent fragiles ou défaillants ? Comment échapper à un destin qui semble tout tracé, au scénario voulu par les parents ? On retrouve d’un récit à l’autres les mêmes adolescents dans ce recueil de nouvelles choral, tantôt au premier plan, tantôt en arrière-plan. Chaque texte – à la première personne – épouse le point de vue de l’adolescent et est remarquablement tendu vers sa chute, avec une grande sobriété et efficacité. Les portraits des parents souvent baba-cool ou anciens soixante-huitards sont sans concessions. Les drames surviennent là où on ne les attendait pas, meurtrissant les adolescents à la sensibilité exacerbée. L’auteure sait parfaitement rendre la psychologie complexe de cet âge-là et dire les relations pleines de surprises avec les adultes, dont certains, heureusement, sont des figures positives. On pourra reprocher peut-être à ce livre de n’inclure qu’une seule fille, dans un chapitre particulièrement réussi. Mais c’est peut-être aussi là son intérêt, dire au plus près la relation entre un garçon et son père, à un âge où l’admiration fait place au doute, où le modèle se fissure, où le père devient décevant.

Un recueil qui pourra tendre aux adolescents un miroir de leur propre vie, et de notre monde, marqué par l’instabilité.

Jour de lune

Jour de lune – Moon Day
Ediwige Planchin – Hengjing Zang
Editions bluedot 2016

Le Petit Prince a dit…

Par Michel Driol

Voici un album bilingue français-anglais  qui prend appui sur le petit Prince : à la fois la comptine qui égrène les jours, lundi matin…, et l’autre, celui qui vient de son étoile. De la comptine, on garde la structure, transformée en lundi soir, puisqu’il s’agit des rituels du coucher.  Comme dans une randonnée par accumulation, à chaque jour, le petit  Prince ajoute un rituel, bisou, caresse… Quand arrive le dimanche, le Petit Prince ne demande qu’une histoire, celle d’un petit Prince qui voulait qu’on lui dessine un mouton…

Album bilingue, donc, dans lequel chaque phrase française est traduite en anglais, et qui se termine  par quelques autres rituels du soir, eux-aussi en version bilingue.

Les illustrations de Hengjing Zang, pleines de finesse et de douceur, font alterner  l’univers de la chambre de l’enfant, ses doudous, ses rêves et  des représentations de la lune – voire d’autres planètes-  qui rythment les jours.

Clin d’œil à Saint-Exupéry, cet album évoque avec poésie le moment du soir, comme une mise en abyme de la lecture rituelle. Il permet également  une première sensibilisation au bilinguisme

A noter, sur le site des éditions bluedot, les fichiers audio français et anglais : http://www.editionsbluedot.com/album-jeunesse-jour-de-lune-moon-day/