Les Aventures intersidérantes de l’Ourson Biloute : la baraque à frites de l’espace

Les Aventures inter-sidérantes de l’Ourson Biloute : la baraque à frites de l’espace
Julien Delmaire, Reno Delmaire
Grasset jeunesse, 2017

Toy story avec nounours

Par Anne-Marie Mercier

L’ourson Biloute – un ours en peluche – est le meilleur ami de Kévin, un petit garçon (trop) sage qui obéit à sa maman et accepte par exemple que son ours passe régulièrement à la machine à laver. Autant dire que, pour un ours aventureux comme Biloute, la vie est (trop) calme. Heureusement, il réalise son rêve en « se » perdant (ou se faisant perdre) lors d’une visite de Kevin à la « Ducasse » (fête foraine, dans le Nord) : il y retrouve les êtres qu’il a vus dans un film, la veille à la télévision – il la regarde en cachette pendant que Kevin dort sagement. Il affronte le terrible Blast Ador, le docteur Veggaline… mais heureusement il pourra compter sur l’aide du héros, lui aussi sorti de la « fiction » pour défendre l’humanité d’un terrible danger …

On pourrait reprocher aux auteurs de manquer de suite dans les idées car cet ours, qui est dit à plusieurs reprise ne pas pouvoir bouger ni parler, a bien des ressources, mais on ne leur reprochera pas de manquer d’énergie et d’imagination : le scenario, fait à l’arrache, va bien avec les illustrations au style un peu sauvage.

Biloute incarne un rêve d’enchâssement de l’imaginaire dans le réel, et met à jour les pouvoirs de la fiction tout en enrobant le propos dans une jouissance du quotidien et de son langage : le ch’ti en fait le sel (un glossaire est fourni en fin d’album). On ne saura pas à la fin si Kevin a fait exprès de perdre son ours pour lui inventer des aventures, mais on constatera qu’il sera ravi de le retrouver devant sa porte… pour de nouvelles aventures. ll y a plusieurs tomes dans ce genre « farfelu, rock-n-roll et déjanté » comme le dit bien Clarabel ).

Incroyables nids

Incroyables nids
Gaëlle Lasnes
Editions Amaterra, 2017

Quel génie du bâti !

Par  Chantal Magne-Ville

Vous ne connaissez pas l’arachnothère ou la rémiz penduline, ou encore le républicain social ? (si ! si ! Ils existent véritablement!). Ne vous laissez pas effrayer….  Ces noms d’oiseaux résonnent bizarrement aux oreilles… mais que dire de leurs nids ? Leur ingéniosité est absolument sidérante. Certains ménagent de fausses entrées pour leurrer les serpents, d’autres cousent point par point des feuilles pour faire des cornets, d’autres encore mettent plusieurs années à bâtir des tours.

L’intérêt du livre réside d’abord dans la variété des architectures, individuelles, parfois collectives, dont on ne découvre pas moins de 38 déclinaisons. Une brève présentation suffit à comprend le choix des matériaux et leur ingéniosité. Le lecteur peut même s’approprier la forme du nid puisque un cache permet d’en découvrir l’intérieur, si nécessaire.

Bien que le contenu scientifique soit pointu, ce livre frappe par son esthétisme, et le soin apporté à la composition de chaque double page, comme un véritable tableau. Les oiseaux sont saisis dans leur mouvement de façon souvent très expressive : la qualité des couleurs sur fond blanc n’a d’égale que la beauté des lignes. Un véritable régal pour les yeux et pour l’esprit.

On peut feuilleter le livre sur le site de l’éditeur, Amaterra ou voir l’autre album, époustouflant lui aussi, publié chez eux par les mêmes auteurs, Des racines à la cime.

L’Art à table

L’Art à table
Benjamin Chaud
Helium, 2016

Art (dé)coupable ?

Par Anne-Marie Mercier

Jeu sur les objets (la pipe de Magritte), sur les noms (les œufs au bacon de Francis Bacon), sur les mots (les « poules » de Toulouse-Lautrec), mais surtout jeux sur les styles graphiques et les idées, ces petites scènes de restaurant sont extrêmement cocasses et inventives. Mais elles ne sont pas destinées aux enfants (la mention de la loi de 1949 n’y figure pas, à juste titre) : ceux-ci auraient du mal à saisir le sel de l’ensemble – comme du détail. Mais le fait qu’il soit publié par un auteur et un éditeur qui s’adressent en général pour les enfants est intéressant.

Chaque double page présente sur un fond crème et dans un format carré un artiste à table ou se préparant à manger. Le texte sur la page de gauche commente, plaisante. C’est à la fois un résumé d’histoire de l’art et une suite de calembours, de la farce saine et vigoureuse qui donne envie de croquer dans tous ces mets, même dans l’énorme araignée (qualifiée de « bestiole ») qui sort de l’assiette de Louise Bourgeois…

Le Voyage du chat à travers la France

Le Voyage du chat à travers la France
Kate Banks, Georg Hallensleben
Traduction (anglais) de Pascale  Jusforgues
Gallimard jeunesse (l’heure des histoires), 2016

Il était une fois, deux enfants? – non, un chat

Par Anne-Marie Mercier

C’est une histoire simple et charmante, qui reprend les schémas des livres  prenant pour prétexte une fiction pour transmettre des savoirs géographiques et culturels (comme Le Tour de France de deux enfants et le Voyage de Nils Holgersson à travers la Suède). Ici, on a un seul personnage, un chat ; s’ajoutent quelques humains sur la première et l’avant dernière double page, et quelques silhouettes à peine entrevues, fuies.

Au début, le chat mène une vie paisible et heureuse, dans le sud de la France, « dans une jolie maison au bord de la mer », qu’il partage avec une vielle dame. A la mort de celle-ci, le chat est expédié avec tout le déménagement dans le Nord, où il est oublié. Affamé et triste, il prend la route et traverse la France afin de retrouver la « jolie maison au bord de la mer » dont le souvenir le hante et l’accompagne tout au long de son périple, difficile et plein de frayeurs. Il le ramène à son point de départ – où il est accueilli par des enfants.

C’est aussi un parcours touristique : notre chat ne va pas en ligne droite mais passe, comme par hasard, par des lieux emblématiques de la France, que l’on reconnait sans qu’ils soient nommés (ils le sont en quatrième de couverture) : Paris, les châteaux de la Loire, le canal de Bourgogne, les Alpes, le Pont du Gard…), occasion d’instruire tout en amusant, et de proposer de belles images aux pastel gras colorés.

Poils, plumes et mots

 Poils, plumes et mots
Virginia Arraga de Malherbe
Editions Amaterra, 2013

 Expressions cachées

Par  Chantal Magne-Ville

Ce bel album s’ouvre à rebours, pour signifier d’entrée au lecteur qu’il va devoir être actif et partir à la découverte. Le titre Poils, plumes et mots, n’est en effet pas vraiment explicite.
Le principe du livre est simple : il s’agit de terminer des expressions  dont le dernier élément se dissimule derrière des caches, magnifiquement découpés.  Trois couleurs seulement sont utilisées : orange fluo, blanc mat et noir lustré. Les superpositions créent des effets de matières absolument splendides. Il apparaît vite que le mot à trouver est le nom d’un animal,  dont le dessin stylisé contraste vivement avec le fond. Chaque fois, on n’aperçoit qu’un œil, toujours de la même taille ; en revanche les caches représentent  superbement la végétation dans laquelle vit l’animal : jungle, forêt, fleurs, feuillages. La quête se termine en apothéose,  par une manière de récapitulation, avec un paon dont la roue cache les réponses sous chaque ocelle. Le double rang de plumage permet même l’ajout d’autres expressions avec des animaux. Une très belle manière d’apprendre très jeune  les subtilités de la langue en en ayant plein les yeux !

Le Grand voyage de monsieur Tatou/ Je voulais te dire…

Le Grand voyage de monsieur Tatou/ Je voulais te dire…
Christine Beigel, Matieu Z.
Editions du Pourquoi pas (collection « faire société »), 2015

« Il n’y a pas d’âge pour entreprendre, ni pour s’émouvoir. » (éditions du Pourquoi pas)

Par Anne-Marie Mercier

Les Editions du Pourquoi pas, maison d’édition indépendante située dans les Vosges, ont un projet original et collaboratif intéressant : « Nées fin 2012, sous la forme d’une association à but non lucratif, les Éditions du Pourquoi pas sont le fruit d’une collaboration de plus en plus fructueuse entre l’École Supérieure d’Art de Lorraine – site d’Épinal et de la Ligue de l’Enseignement des Vosges » (site de l’éditeur). Eduquer au sens, au sensible, offrir à des étudiants la possibilité d’illustrer une œuvre écrite par un auteur reconnu (Y. Pinguilly, F. David…), proposer aux lecteurs des fictions qui les interrogent sur notre monde… Le nom de la collection, « faire société », est un programme à lui seul.

Après le très beau Mo, qui mettait en mots et en images le portrait d’un gardien d’immeuble et de son secret (l’illettrisme), ce volume propose deux histoires courtes, unies par un même thème, l’une sur le mode réaliste, l’autre plus fantaisiste.

Monsieur Tatou est un petit homme de papier, l’envie de voyager le prend, et ce qu’il voit ne lui plait pas : partout des bottes et des armes, point de paix, hormis dans le désert où il finit sa course. Cette petite fable conduit à une interrogation : « Doit-on appartenir à un pays, à un lieu, ou bien est-on libre de vivre où l’on veut, comme on veut, sans s’installer vraiment ?

Un homme écrit à son amour, restée au pays avec les enfants tandis que lui est parti plein d’espoir, un diplôme en poche pour d’imaginaires Eldorados. Il va de déceptions en défaites, jusqu’au moment où, sans papiers, il ne peut ni revenir ni donner de ses nouvelles tant le sentiment d’échec le paralyse.

Les questions tournent autour des sans-papiers : « qu’est-ce qui pousse une personne à quitter son pays et ceux qu’elle aime ? » qu’est-ce qu’avoir (ou ne pas avoir) une identité ? connais-tu des sans-papiers ? Questions simples, réponses qui devraient être simples mais ne le sont pas. Les dessins de Matieu Z. sont parfaits : ils disent le drame mais en ajoutant une touche d’absurde. Son personnage pourrait être chacun de nous et le monde qui l’entoure est à la fois beau, étrange et effrayant.

Le Secret du loup

Le Secret du loup
Morgane de Cadier, Florent Pigé
Hong Fei, 2017

Amitié au fin fond du grand froid 

Par  Chantal Magne-Ville

Ce très grand album met en scène un jeune loup qui ne se satisfait pas de sa condition de loup, ainsi que le laisse supposer l’écharpe qu’il porte sur la page de couverture. Très « enfant », il aspire à jouer, à découvrir d’autres mondes, et surtout à trouver un ami. Sa quête sera vaine, car il se heurte aux idées préconçues que les autres animaux se font sur les loups, au point que des grenouilles, par exemple, n’hésiteraient pas à le laisser se noyer. Par bonheur, un enfant le repêche, ignorant que certains jugent les loups gourmands, effrayants et imprévisibles…(en italiques dans le texte). Si les scènes de découverte mutuelle frisent parfois un peu la naïveté, le récit de cette amitié naissante ne laisse pas insensible par la qualité des sentiments suggérés, l’écharpe donnée par l’enfant matérialisant le lien qu’ils ont commencé à établir.

On retrouve avec un plaisir non dissimulé l’’illustration de Florian Pigé, magnifiquement construite, la verticalité permettant de ressentir tour à tour l’isolement, le froid, mais aussi l’éblouissement de la lumière matinale. Le blanc de la neige  rehausse  les couleurs des arbres et des animaux stylisés, rendant sensibles les moindres nuances. Les effets de transparence laissent parfois deviner la vie humaine, mais, comme le dit l’enfant, tout se passe loin, là où la neige reste toujours pure, et où la promesse d’une future rencontre suffit à réchauffer le cœur. Une très belle histoire d’amitié.

 

La Fille qui tomba sous Féérie et y mena les festoiements

La Fille qui tomba sous Féérie et y mena les festoiements
Catherynne M. Valente
Traduit (anglais, USA) par Laurent Philibert-Caillat
Balivernes, 2016

Régal féérique

Par Anne-Marie Mercier

Alice est passée de l’autre côté du miroir, et la « Fille qui… » , c’est-à-dire Septembre, est passée à l’envers des choses : sous féérie, là où le dessus est renversé, où les ombres ont pris le pouvoir. On trouve dans ce volume plusieurs échos d’Alice, des images de chute dans des trous, des rencontres, notamment celle d’un cavalier fatigué… Mais aussi des clins d’œil à l’univers du Magicien d’Oz, et le Nebraska de Septembre fait écho au Kansas de Dorothy. Cela ne signifie pas que Catherynne M. Valente manque d’imagination : elle invente toute sorte d’êtres ou de situations surprenantes : la sybille de la porte, un monstre que l’on nomme « l’ébauche », une aubergine voyageuse, une robe vivante, un minotaure…

On se souvient que Septembre avait dû céder son ombre, dans le tome précédent. Voilà que celle-ci a pris le pouvoir dans le monde de Féérie et n’a aucune intention de revenir à sa place, subalterne et obligée, mais bien plutôt d’asservir ou supprimer Septembre… et le monde du dessus (c’est-à-dire, on le comprend vite, le surmoi). On retrouve avec plaisir ses amis, ou plutôt leurs ombres, avant de voir qu’eux-aussi sont passés « de l’autre côté » et sont en rébellion. Les ombres n’ont plus qu’une idée : faire des festoiements jusqu’à point d’heure, enchainer les jeux et les banquets. De nombreux passages offrent un déploiement vertigineux de couleurs, de saveurs, de mélange de mets étranges ou connus : le lecteur lui-même se régale et voudrait que la fête de cette lecture n’ait pas de fin. La richesse des inventions et des émotions, celle de la langue, du style tantôt léger tantôt méditatif et le rythme souple de Catherynne M. Valente, avec la belle traduction de Laurent Philibert-Caillat, portent le lecteur et le font se délecter comme dans un festin – ou festoiement, ce qui est encore mieux.

A l’envers de féérie, on vit un rêve régressif, enfantin. On mène une vie de délices et d’excès sans se priver de rien, grâce à la magie… Mais cette magie est puisée quelque part, et ce qui profite aux uns manque cruellement aux autres : le monde d’en haut se meurt, en perdant son énergie, captée par celui d’en bas. Fable politique sur nos dépenses en produits issus d’un travail lointain ? sur notre irresponsabilité infantile, qui fait que nous ne nous soucions ni d’eux ni du lendemain ? Ces habitants de Féérie du dessous sont en tous cas une image de l’enfance déchainée assez jouissive et sympathique avant d’apparaitre cynique et cruelle.

La sensible Septembre joue quitte ou double et ne recule devant aucune épreuve pour réparer ce qu’elle croit être de sa responsabilité. « Voila ce qui arrive quand on a un cœur, même un cœur très jeune et très petit. Il ne cesse de vous attirer des ennuis, c’est comme ça » (p.253). La fin du roman est plus grave : on passe à travers une blessure et à travers le sang des souvenirs de Septembre, pour arriver au fond des choses, au fond de sa maison, face à l’ombre du père disparu… Et l’on voit se confirmer ce que l’on pressentait dès la fin du volume précédent : cette histoire pleine fantaisie tourne comme bien d’autres autour d’un secret, d’une absence et d’une souffrance.

L’émerveillement du premier tome se soutient dans le second, c’est vraiment un très beau livre, tonique inventif et sensible, à ranger parmi les futurs classiques de la fantasy.

Prix et sélections :
Grand Prix de l’Imaginaire 2017 Catégorie Roman Jeunesse Etranger : Lauréat.
Prix Jacques Chambon Traduction 2017 : Sélection.

Tant pis pour la pluie !

Tant pis pour la pluie !
Stéphanie Demasse-Pottier, Lucia Calfapietra
Grasset jeunesse, 2017

L’Air du temps

Par Anne-Marie Mercier

Pluie, ennui, mais aussi la contemplation, le temps suspendu : on écoute les bruits, regarde par la fenêtre, on patiente en observant les enfants qui jouent dehors en cirés et en bottes, et enfin on sort, vêtu comme eux…

Pas d’histoire mais un regard éveillé sur les petites choses et l’attente, et de très belles images aux couleurs de soleil et de pluie.