Matou blues

Matou blues
Jory John, Lane Smith
Gallimard jeunesse, 2022

Un vie de chien

Par Anne-Marie Mercier

Dur, dur, la vie de chat : pas assez de croquettes, un canapé à partager avec un intrus, le soleil qui n’en fait qu’à sa tête, un monstre (l’aspirateur) qui interrompt la sieste, l’ennui, l’envie de faire des bêtises… reste à miauler pour réclamer croquettes et pâtée. Seul événement notable, mais que le chat remarque à peine : à la fenêtre, derrière une moustiquaire, le discours d’un écureuil qui lui explique longuement, mais en une page (elle est couverte de mots en typographie variable) combien la vie de chat est agréable et combien la vie sauvage est difficile. On retrouve ici la question de la fable « Le loup et le chien » : vaut-il mieux avoir une vie confortable ou être libre?
Les illustrations de Lane Smith sont drôles, craquantes, et on se dit que ce chat est aussi mignon qu’insupportable, un vrai chat, quoi. Le jeu sur les caractères, la mise en page, les variations d’expression de ce chat font que tout cela est très mouvementé et intéressant malgré le sujet (l’ennui et l’enferment).
Avec Banquise blues, c’est le deuxième album de ces deux auteurs consacré à un jeune animal grognon auquel un animal vieux et sage tente de faire comprendre qu’il se plaint trop et à tort.

 

Banquise blues

 

Soirée d’été

Soirée d’été
Dina Melkinova

CotCotCot, 2022

« C’est toi qui dors dans l’ombre, ô sacré souvenir »

Par Matthieu Freyheit

Désormais que le temps a remis son manteau de vent, de froidure et de pluie, le moment est venu de nous rappeler nos douces soirées d’été. Celles de Dina Melkinova sont ici faites de patience, d’images enfouies dans les bois et entre les herbes, et de la présence lointaine d’une grand-mère qui savait son art. Réunion de la lenteur et du furtif, des ombres et des rayons, du présent et du passé, Soirée d’été offre une collection de mouvements parcimonieux, de frémissements, de gestes esquissés ou devinés. Le vivant n’y est pourtant jamais contenu, au contraire : il s’y livre dans sa délicatesse, sa retenue, la diversité de ses infimes expressions. Apparaître, disparaître, comme ces carottes que le lièvre emporte un soir.

Comme un éloge à la suggestion, les illustrations (qui n’en sont pas) disent l’attention accordée aux détails, autant que l’effacement de ces détails qui ne disent jamais tout : c’est que derrière la vue, il y a l’ouïe. Comme derrière l’ouïe, il y a l’odorat. Comme derrière l’odorat, il y a la mémoire. Merveilleux récit de sens enchâssés, Soirée d’été propose de dilater le temps : expérience d’une seconde dans laquelle se logent l’espace et le temps, et avec eux le vivant et le souvenir.

Les Editions CotCotCot offrent quant à elles au travail de l’auteure un format, une texture et des choix graphiques particulièrement réussis. Donnant au texte aussi bien qu’à l’image l’espace dont elles ont besoin, n’hésitant pas à diversifier les dispositifs et à autonomiser le texte et l’image (ce qui n’a en réalité que le mérite de les associer plus profondément), elles accomplissent avec cet objet un travail éditorial d’une qualité qui mérite d’être relevée.

L’Animal domestique d’Hermès Quichon

L’Animal domestique d’Hermès Quichon
Anaïs Vaugelade
L’école des loisirs, 2021

Petit, petit, petit…

Par Anne-Marie Mercier

Avoir un animal… le rêve de beaucoup d’enfants. Quand cet enfant appartient à une fratrie de soixante-treize enfants, on devine que c’est encore plus difficile à faire accepter aux parents que quand on est enfant unique.
Quand on est un petit cochon, c’est un peu cocasse aussi : quel animal a pu choisir Hermès ?
Cette vision en miroir est intéressante, un peu comme dans le livre d’Alain Serres, Le Petit Humain : le personnage animal permet de voir avec un peu de distance les conditions d’une situation. Ici, le choix de l’animal (une chenille) est dicté par sa petitesse : on peut le cacher. Lorsque le père, attentif à tous ses enfants comprend que le petit Hermès a un secret, découvre l’affaire, il a les paroles habituelles. Le quotidien d’Hermès et de sa chenille est cocasse (elle va même à l’école), de même que les pensées qu’il lui prête.
Pour entendre l’auteure parler de son travail, des animaux,d’elle-même, des Quichon,  et des questions d’identité et de confiance, voir la video: 

 

Mortel

Mortel
Emmanuelle Houdart
Les Fourmis rouges, 2021

Halloween est une fête

Par Anne-Marie Mercier

Ce qui était présent de manière allusive dans les albums précédents d’ Emmanuelle Houdart est ici affiché, décliné sous bien des formes. Mise en formes, en couleurs et en espaces, la mort s’expose, sous bien des formes et l’album se présente comme un catalogue de variations autour du thème : des personnages (la mort elle-même, « Madame la mort »,  les anges, dieu, le diable) des lieux (paradis, enfer, cimetière, maison hantée), des dangers mortels (maladies, animaux, plante et armes, métiers, catastrophes), des plaisirs mortels, ceux qui nous attendent peut-être après la mort (les retrouvailles avec ceux qui sont morts avant nous, et pourquoi pas la vie quotidienne dans l’au-delà dont on ne sait quels plaisirs elle peut nous offrir…).
C’est donc un album réjouissant, tonique et résolument optimiste, beau et doux la plupart du temps (seules deux images de la première section, la mort elle-même et le diable sont un peu effrayantes). Il est aussi paradoxalement très drôle parfois, soit de manière grinçante soit franchement comique, à travers les petites notes en forme de « Le saviez-vous ? » insérées au bas des pages.
Enfin la conclusion (mortelle) très philosophique de l’auteure, qui se moque des postures effrayées devant la mort, donne une furieuse envoie de vivre tout de même : « Aimons-nous, vivons et rions et profitons de cette chose si extraordinaire : être en vie !

Malgré son titre cet album est un bel hommage à la vie matérielle, au rouge du sang et à la chaleur des organes, à la beauté des fleurs et des corps, à l’infinie variété des belles choses qui nous entourent, et aux livres.

 

La Vérité est comme un oiseau

La Vérité est comme un oiseau !
Andréa Farotto et Anna Pirolli
Amaterra, 2022

Vérité et mensonge : théorie et pratique

Par Anne-Marie Mercier

Comme un oiseau, comme un poisson, comme une graine… la vérité est indestructible et toujours victorieuse, d’après les développements proposés sur ces métaphores. Les mensonges, eux, tombent dans le noir, l’oubli… Tout cela est un peu grandiloquent, mais les images sont fortes, colorées, dynamiques, alors pourquoi ne pas y croire un instant ?

La chute, en noir et blanc qui ramène ces questions philosophiques à une banale question de gâteau disparu fait un contraste drôle et saisissant : que valent les grandes affirmations de principe, devant les évidences de la complexité du quotidien ?
Elles ont le mérite d’être séduisantes, colorées, vives… alors que le quotidien est gris ? Mais le gris est drôle, alors…

Trotro et Zaza disent Non !

Trotro et Zaza disent Non !
Trotro et Zaza préparent une surprise
L’Âne Trotro champion de ski
Bénédicte Guettier
Gallimard jeunesse (Giboulées), 2022

Sages rébellions

Par Anne-Marie Mercier

Dans la série consacrée à Trotro et Zaza (c’est même une méga série, vu le nombre de titres déjà publiés), on trouve des enfants charmants et à peine espiègles : quand ils disent « non » de façon systématique (ont-ils autour de deux ans, l’âge du « non » ?), les parents, avec un peu de fermeté et d’humour n’ont pas de peine à les faire virer dans la direction souhaitée.
Quand ils préparent une surprise à leurs parents, après plusieurs tâtonnements plutôt mignons, ils trouvent le cadeau idéal : leur présenter des enfants sages qui ont rangé leur chambre, c’est-à-dire eux-mêmes.
On comprend que les parents aiment cette série, mais le mystère est qu’elle plait aussi aux enfants. Il faut dire que le dessin est moins conformiste que le texte et que ces ânes-enfants sont craquants, les couleurs éclatantes, les postures parlantes.

L’Âne Trotro champion de ski, sous un autre format est davantage un imagier qui présente des situations, fait apprendre du vocabulaire et tente de donner envie aux enfants d’apprendre très vite à faire du ski avec un moniteur sympa et en tombant presque pas.

L’Ogre de la librairie

L’Ogre de la librairie
Céline Sorin, Célia Chauffrey
L’école des loisirs (Pastel), 2022

Fais-moi peur !

Par Anne-Marie Mercier

Faut-il proposer aux enfants des livres qui leur font peur, des personnages comme les ogres, par exemple, terrifiants ?

Cet album propose une réponse en forme de fable : une petite fille accompagnée de sa mère entre dans une librairie, et la libraire lui propose son aide. Après un débat sur le personnage qu’elle veut rencontrer, elle la laisse entrer dans un petit espace de la librairie avec des fauteuils. Sur l’un d’eux, un ogre est en train de prendre le thé. Il a de très bonnes manières et commence à raconter une histoire d’ogre à la fillette, jusqu’au moment où chacun doit rentrer chez lui : façon de dire que, une fois le livre terminé, on peut en sortir en y laissant toutes les émotions, la frayeur comprise.
Entretemps, la fillette aura eu droit à une belle histoire d’ogre dévoreur, où le personnage de la fiction est bien différent de l’être bonasse et timide qui se trouve sur le fauteuil de la librairie.
Avec toutes ces fictions enchâssées, voilà un joli portrait du livre, un « ami prêt à se plier en quatre pour la faire rêver et apprivoiser ses peurs ». Dessins à la belle étrangeté, triples pages, pages à rabats, tout est mis en œuvre pour captiver et charmer à la fois.

 

Le Marron d’Anatole

Le Marron d’Anatole
Céline Person, Sophie Bouxom
Amaterra, 2022

De l’âme des objets

Par Anne-Marie Mercier

Il est bien mignon, le timide Anatole, avec son air doux et son petit nez. Il a un ami secret qui lui porte chance : un marron tout rond, trouvé dans la cour de l’école. Mais un jour, le marron est perdu, le monde se fissure.
Les tentatives d’Anatole pour le retrouver sont tout aussi mignonnes : refaire le trajet (mais il y a plein de marrons dans la cour de l’école), mettre un avis de recherche…
La trouvaille de l’autrice est d’avoir proposé une fin heureuse qui ne prenne pas les enfants pour des idiots : non, le marron ne sera pas retrouvé, jamais. Mais il sera remplacé par un autre objet, accompagné d’une amitié.
Dessins stylisés et expressifs sur fond blanc, typographie simple, décor réduit à juste ce qu’il faut, tout est à sa bonne place pour cette petite histoire, facile en apparence mais qui touche aux questions de perte, d’acceptation, de changement de perspective : grandir, en somme.

La Toute Petite Maison

La Toute Petite Maison
Michaël Escoffier, Clotilde Perrin
Kaléidoscope, 2022

Microcosmos

Par Anne-Marie Mercier

Les auteurs racontent et mettent en image une belle leçon sur la nécessité de regarder les petites choses et d’adapter notre regard à ce qui nous entoure.
Deux oursons se promènent et découvrent une maison minuscule, trop petite pour qu’ils puissent y pénétrer, qui les intrigue au plus haut point.
Leur obstination, la découverte d’un gâteau sur le rebord d’une fenêtre, la hardiesse de l’un des oursons qui décide de croquer ce gâteau, et enfin son rapetissement nous font plonger dans un univers proche de celui d’Alice au pays des merveilles :  se faire petit  permet de découvrir les merveilles d’un monde caché.
Magie, terreurs vite dissipées, charme des dessins, tout cela fait qu’avec la joliesse de l’objet lui-même (relié toilé, beau papier, couleurs subtiles) ce petit album est très charmant.

 

Nick et Véra

Nick et Véra
Peter Sís
Traduit (anglais, USA), par Christian Demilly
Grasset jeunesse, 2022

Celui qui a « fait ce qu’il fallait faire » :  héros ordinaire ?

Par Anne-Marie Mercier

Comme toujours chez Peter Sís, la beauté des images accompagne sans lourdeur un propos intéressant et grave : ici il s’agit d’une histoire peu connue, celle d’un héros resté longtemps dans l’ombre : on découvre l’enfance heureuse de Nicky (Nicholas Winton), jeune homme insouciant, sportif et passionné d’escrime. Adulte, devenu banquier, un voyage à Prague, en 1938, lui fait comprendre une partie de l’étendue de la catastrophe à venir et la menace que fait peser l’Allemagne hitlérienne sur les juifs de la ville : il décide d’aider une organisation qui se charge de mettre des enfants à l’abri en les envoyant dans d’autres pays européens. Il s’agit de prendre leur nom, une photo, et de trouver pour eux une famille d’accueil (pour lui ce sera en Angleterre, où il vit), des papiers, un billet de train… Six-cent-soixante-neuf enfants sont ainsi sauvés. Les cent cinquante qui n’ont pas pu prendre le dernier train, bloqué par la déclaration de guerre, sont tous morts, à l’exception de deux. Véra fait partie des enfants pris en charge par le premier convoi organisé par Nicky.
Suit la vie de Nick, soldat pendant la guerre, puis menant une vie discrète dans les années qui suivent, ne disant rien de cet épisode, jusqu’au jour où la télévision britannique organise une rencontre surprise avec des membres du groupe de ces enfants rescapés. On voit une également partie de la vie de Véra, des bribes de ce qu’elle-même raconte dans le récit de son enfance qu’elle a fait publier en 1989.
On ne peut pas raconter des images, surtout celles de Sis : labyrinthes, nuages, lignes de fuite, ciels gris chargés d’avions gris, traits parfois enfantins proches du grotesque pour masquer l’horreur, couleurs suaves ou ternes, chaque double page est un poème : enfances perdues, pays dévastés, espoirs, retrouvailles, modestie, tout y est.