Dolpang

Dolpang
Mylène Mouton
Rouergue, 2022

La Belle, le moine et le Yéti

Par Anne-Marie Mercier

En voix alternées, plusieurs histoires se croisent : celle de Chanah, femelle d’une espèce de grands singes dont les membres vivent au-delà des forêts, dans la montagne. Elle a perdu chacun de ses petits et guette ceux des humains, fascinée. Tao est un jeune orphelin dont le père, croit-il, a été tué jadis par Chanah. Il a été envoyé au monastère par son oncle pour le protéger, ou pour le spolier, on ne le saura que plus tard, et rêve de vangeance. Kali est la Kumari, une jeune fille consacrée, et vue comme une incarnation de la déesse, au Népal. Les trois parcours se rejoignent lorsque Kali est enlevée par Chanah : Tao part à sa recherche et l’on suit les émotions de Chanah attendrie par son nouvel enfant (un peu comme dans King Kong et dans Tintin au Tibet), les terreurs de Kali dans la grotte du clan, et les aventures de Tao qui doit affronter davantage son oncle et les préjugés que les yétis (ou « migoïs »).
Les moments d’action et de suspens sont encadrés par des retours sur l’enfance de Kali, idole enfermée dans la cage dorée de la vénération, sur celle de Tao, misérable mais adoucie par une amitié avec un yack, et sur la culture de ces terres mystérieuses.
Action, mythes, lutte pour la vérité et la justice, tout cela forme un joli mélange.

Aliénor, fille de Merlin, 1ère partie

Aliénor, fille de Merlin, 1ère partie
Séverine Gauthier,
L’école des loisirs (neuf), 2021

L’enchanteur pourrissant ?

Par Anne-Marie Mercier

La légende de Merlin est ici bien revisitée, et mise à disposition de jeunes lecteurs à travers le personnage inédit de sa fille, Aliénor. C’est elle qui a le rôle principal, son enchanteur de père étant mis rapidement hors circuit, tué par un cri de mandragore, et ne subsistant que sous la forme d’un fantôme, fort envahissant au demeurant. Lorsque l’histoire commence, Aliénor parcourt la forêt et les champignonnières, lassée des leçons sempiternelles de Merlin sur cet écosystème et l’on peut se demander si cette omniprésence des champignons a un rôle autre que parodique.
Parallèlement, on suit l’histoire d’un ami d’Aliénor, le très jeune Lancelot, qui vit encore chez sa maman adoptive (Viviane, la dame du Lac) : le cadre arthurien est donc en partie mis en place, avec la forêt de Brocéliande et les fées rivales qui la hantent (Viviane et Morgane), toutes deux liées à Merlin par d’anciennes histoires.

Aliénor a pour mission de gagner la confiance de Morgane afin de trouver un sort de résurrection pour son père. Les descriptions éblouies de la maison de la fée et de ses pouvoirs ajoutent du merveilleux à une histoire qui met en scène de nombreux conflits de loyauté entre parents et enfants, tradition et modernité. Le récit est drôle, bien enlevé, et le suspense reste entier à la fin du premier volume : l’enchanteur vieillissant reviendra-t-il à la vie ou devra-t-il céder définitivement le pouvoir et sa fille aux femmes fées ?

Une Souris nommée Miika

Une Souris nommée Miika
Matt Haig, Chris Mould (ill.)
Traduit (anglais) par Valérie Le Plouhinec
Hélium, 2021

De l’intérêt en amitié

Par Anne-Marie Mercier

Après Un Garçon Nommé Noël, qui montre un garçon nommé Nicolas arriver dans le grand nord au pays du Père Noël, des fées et des lutins, voici développée l’histoire de son amie, la souris. On y découvre ses origines, son enfance malheureuse et son premier vol, auquel elle a été poussée par la faim (on passe successivement du merveilleux au réalisme à la manière de Dickens). Elle vit chez la fée Vérité, une fée qui ne dit que la vérité et à qui cela cause bien des ennuis : tout le monde la fuit, y compris (et surtout) les autres fées. Elle s’ennuie et s’est liée avec la seule souris présente dans les environs de Lutinbourg, Bridget, qui veut qu’on l’appelle Bridget la Brave. Pour satisfaire celle qu’elle déclare son amie, elle est prête à faire bien des choses et à courir de très grands risques. Mais cela en vaut-il la peine ? Est-elle vraiment son amie ?

L’histoire est pleine de rebondissements ; on y affronte des Trolls en furie, il y a de la magie, des poursuites… Mais c’est surtout sa morale qui est attachante : il y est dit par la voix de la fée Vérité qu’il faut être soi-même, ne pas chercher à se faire des amis en prétendant être autre, s’accepter avant tout.
« On ne choisit pas qui on est. Mais c’est comme ça, donc pas la peine de se détester. »
« Sois toi-même. Sois entièrement toi. N’essaie pas de te faire toute petite pour imiter quelqu’un. Et bien sûr trouver sa place c’est bien. Mais pas aussi bien qu’être exceptionnel. »
Fin de l’histoire : Miika est enfin heureuse d’être elle-même, et c’est un exploit bien plus grand que d’avoir vaincu des trolls, sauvé Bridget, etc.

Cent petits Chats

Cent petits Chats
Tomoko Ohmura
Traduit (japonais) par Corinne Atlan
L’école des loisirs, 2021

Et un bon géant

Par Anne-Marie Mercier

C’est une belle randonnée que celle qui consiste à suivre un chat qui lui-même suit en le rembobinant un brin de laine rouge accroché à la branche d’un parc : on traverse le parc, puis la ville, puis le lac, on gravit la montagne (entretemps il s’est mis à neiger), on traverse un précipice sur un pont suspendu, on glisse sur une pente de neige et on atterrit dans la maison d’un géant. La laine vient de son pull, accroché à une branche et détricoté du parc jusqu’à sa cabane.

Entretemps, la pelote comme le groupe de chats ont fait « boule de neige » : grossissant à chaque double page. Chats du parc, chats des quartiers, chats des champs et des forêts, tous suivent le mouvement dans l’indifférence des humains qui vaquent à leurs occupations quotidiennes.

La fin est mignonne : le géant réchauffe les chats frigorifiés et trempés, les couche dans son lit géant… et  dort sur son fauteuil (on est loin du Petit Poucet !). Au matin ils repartent, habillés chacun d’un mini pull tricoté par ce personnage avec la laine qu’ils lui ont rapportée. Tout est rond et mignon, mais sans être fade, grâce aux couleurs vives et au dessin stylisé.

LX 18

LX 18
Kamel Benaouda
Gallimard jeunesse, 2022

Un soldat à l’école des émotions

Par Anne-Marie Mercier

Voilà une dystopie d’une grande actualité, et d’une extrême simplicité apparente. Elle traite d’un sujet hélas éternel, la guerre, et d’un autre, heureusement tout aussi éternel, celui des émotions et de l’empathie qui fondent l’humanité. Et tout en traitant de ces sujets, elle aborde le pouvoir de la littérature et de l’amour, la solidarité de groupes d’adolescents, les mécanismes de la résistance, de l’exclusion, et bien d’autres.
La simplicité du scenario tient à la nature du groupe d’adolescents auquel appartient le héros, LX18. Ils ont dès la naissance été donnés par leurs familles à la nation pour devenir des machines à combattre, formatés et élevés pour cela dès l’enfance. La guerre finie (toutes les guerres ont une fin, dit-on, sauf celle de 1984, et peut-être celle de ce roman), que faire d’eux ? Contre ceux qui, les considérant comme des monstres, voudraient les éliminer, d’autres proposent un programme de rééducation et de réinsertion : les jeunes gens, garçons et filles, sont envoyés au lycée et doivent se mêler aux autres. Leur « mission » est de s’intégrer le plus vite possible.
Si l’on suit en particulier le héros, d’autres itinéraires apparaissent ; certains sont éliminés rapidement, jugés incapables de s’adapter. La plupart des jeunes gens jouent le jeu avec plus ou moins de succès, certains rusent, d’autres tentent de se donner une mission plus active et arpentent les rues la nuit, en justiciers autoproclamés et vite redoutés, d’autres prennent le « maquis », d’autres enfin, comme LX18 qui passe par toutes ces étapes, découvrent peu à peu les émotions, l’humour, la douceur, en partie grâce à la littérature (il apprend le rôle de Titus, dans la pièce de Racine, Bérénice, pour le club théâtre), en partie grâce à ce qui n’a pas encore pour lui le nom d’amour.
L’évolution progressive du personnage se lit aussi à travers ses mots : c’est lui le narrateur de l’histoire. Comme dans Des Fleurs pour Algernon, le personnage s’ouvre en même temps que s’ouvre et s’enrichit le monde et la langue en lui. Ses certitudes, sa naïveté, sa confiance, puis son désarroi touchent le lecteur qui se prend d’amitié pour ce presque humain, tellement humain…

Kamel Benaouda qui a remporté la troisième édition du prix du premier roman jeunesse en 2018 signe ici un nouvel ouvrage passionnant, original et sensible.

La Clé des champs

La Clé des champs
Audrey Faulot
Gallimard jeunesse, 2021

La clef du succès

Par Anne-Marie Mercier

Le concours du premier roman, organisé par Gallimard jeunesse, RTL et Télérama, se révèle encore une fois une excellente idée : après avoir révélé pour sa première édition Christelle Dabos (La Passe-Miroir, 2013), puis Lucie Pierrat-Pajot (Les Mystères de Larispem, 2016) et Kamel Benaouda (Norman n’a pas de super pouvoir, 2018), il met en vedette Audrey Faulot, avec un roman original et sensible.

La narratrice, Robine Larcin (nommée Robine en hommage à Robin des bois, le voleur généreux), appartient à une famille de voleurs célèbres. Le monde dans lequel se déroule son histoire n’est pas tout à fait le nôtre. On y découvre une société de voleurs, avec ses propres règles et ses traditions, qui vit cachée dans un monde semblable à celui que nous connaissons, un peu comme dans Harry Potter les Sorciers peuvent côtoyer les Moldus. Les jeunes gens y sont éduqués à leur manière et apprennent les techniques et l’histoire du vol sous toutes ses formes. Ils sont soumis avant d’entrer dans l’âge adulte à une épreuve d’initiation qui consiste à voler un objet sans aucune aide extérieure en un laps de temps court. Celui qui échoue est mis au ban de la société, relégué dans le monde des « Marchandeurs » (ceux qui obtiennent ce qu’ils désirent en payant), les Moldus en somme.
La malheureuse Robine est à l’image de tous ces enfants précédés par des frères ou sœurs brillants et parfaitement adaptés à leur monde et au désir de leurs parents alors qu’eux-mêmes ne se sentent pas à la hauteur et n’en ont aucun désir. Heureusement pour la morale du livre, Robine n’aime pas voler et elle préfère fabriquer de ses mains ce qu’elle ne peut acheter. C’est heureux aussi pour l’intrigue car son inadaptation et sa manie de poser des questions lancent l’histoire et la dynamisent.
Après une gaffe plus grave que les précédentes, elle est envoyée dans un pensionnat-école de jeunes voleurs, sa dernière chance pour se remettre dans le droit chemin selon ses parents. Elle y rencontre d’autres enfants placés là pour des raisons différentes, apprend peu à peu l’histoire de chacun, apprivoise difficilement ses ennemis – qui regroupent au début à peu près tout le groupe –, se fait non des amis mais des personnes avec lesquelles elle crée un lien. C’est un livre très juste sur les relations entre adolescents, les groupes, les rapports avec l’autorité, la délation et la solidarité.
C’est aussi une variation drôle sur le thème des « college novels » rendus populaires en France avec Harry Potter : toutes les disciplines (mathématique, culture, sport, chimie…) sont mises au service des différentes techniques de vol ; le directeur, les professeurs et surveillants, souvent un peu bizarres font une belle galerie de portraits, et les couloirs nocturnes permettent des rencontres inquiétantes.
Le college novel se fait rapidement roman policier quand la Clef des champs, relique précieuse conservée dans le bureau du directeur est dérobée. Pour sauver un camarade injustement accusé, Robine propose au terrible directeur de mener l’enquête et de lui amener le coupable. Pour cela, elle devra interroger de nombreuses personnes, suivre une multitude de fausses pistes, s’aventurer dans un village de marchandeurs, tout cela sans rien voler car elle en est incapable. Comble du paradoxe, sa seule escroquerie sera de passer son initiation avec succès en se voyant attribuer le larcin d’une autre qui de son côté sera bien contente de le lui faire endosser.

De nombreux rebondissements, des personnages originaux et attachants, un monde décalé avec humour, tout cela fait un cocktail parfait auquel s’ajoute la touche indispensable de l’animal totem aimé (une pie, bien sûr).

La Passe-miroir, 1 : Les fiancés de l’hiver

Les mystères de Larispem, t. 1 : Le sang jamais n’oublie

Méditer avec les Zamizen. Apprendre les émotions en s’amusant, vol. 1

Méditer avec les Zamizen. Apprendre les émotions en s’amusant, vol. 1
Marc Singer, Stéphane Mallard, Agathe Singer (ill.), Iris Singer et Robbie Marshall (chant), etc.
Voltaire et les Zamizen, Maison Eliza, 2021

Méditer en chantant

Par Anne-Marie Mercier

Voltaire, ne rêvez pas, c’est un chat, mais un chat quasi-philosophe… Il serait plutôt du côté du Zen, comme le titre l’indique et comme le programme le montre : « ne pas se laisser déborder par les émotions, quand on est stressé, en colère, quand on a peur, quand on n’est pas d’accord avec quelqu’un, ce qui arrive à tout le monde ».
Calmer le jeu, faire une pause, travailler sur sa respiration. Rompre avec le mécontentement, être attentif à son humeur comme à la météo, s’initier à la méditation, apprendre à accueillir la nouveauté, l’autre…
Tout cela est présentés en textes et en mini BD qui mettent en scène le chat et mettent en chansons les histoires pour illustrer le thème. Elles sont présentées dans le livre, sous la forme de textes poétiques en pages de gauche et de portées musicales en page de droite : voilà de quoi aider les parents et éducateurs à accompagner aussi en musique.
Et pour ceux qui ne sauraient pas en jouer il y a le CD, ou le Qr code : tout est prévu ; on y trouve la chanson joliment accompagnée au xylophone, à la guitare, au saxo, etc.  et les paroles qui guident la méditation.

Voltaire et les Zamizen, c’est une équipe, un projet, un programme pour l’école ou la famille, une boutique (qui vend le livre et un jeu de cartes sur les émotions), un site. Leur but : « transmettre aux enfants les clés pour inventer un monde plus paisible et heureux. Un monde plus ouvert et bienveillant ».

 

Recto-Verso. petit jeu de mémoire

Recto-Verso. petit jeu de mémoire
Pascale Estellon
Les Grandes personnes, 2021

Jouer comme on lit

Par Anne-Marie Mercier

24 cartes, un mode d’emploi simple, et voilà : le jeu est prêt.
C’est un memory, mais pas seulement. Sur une face est inscrit le mot et dessinée la chose, en noir et blanc. Sur l’autre face, une forme géométrique en couleur évoque plus ou moins l’image du revers. Ainsi la mémoire s’accompagne de la déduction et on assimile les formes et les couleurs. Le renard est associé à un losange orange, le serpent à un serpentin rouge, les étoiles à un triangle… rose.
On peut jouer dans les deux sens : en déduisant le mot de la forme ou la forme du mot.

Jolies images, belles couleurs, belle impression, carton doux au toucher boite élégante, on retrouve les qualités des Éditions des Grandes Personnes appliquées ici au domaine du jeu. Voilà un jeu de memory qui se démarque des nombreux imagiers un peu criards ou platement photographiques habituels.
Découvrir sur le site de l’éditeur.
C’est donc un nouveau domaine auquel Pascale Estellon s’attaque après avoir fait paraitre chez le même éditeur des abécédaires et imagiers tous splendides de simplicité et d’élégance.

 

Histoires comme ça

Histoires comme ça
Rudyark Kipling, May Angeli (ill.)

Seuil jeunesse, 2021

Comme ça ! gravées sur bois, et en couleurs

Par Anne-Marie Mercier

Les Histoires comme ça illustrées par May Angeli et publiées par les Editions du Sorbier, notamment dans la collection « Au berceau du monde », étaient épuisées, et c’était bien dommage car les gravures sur bois de May Angeli ont un charme particulier et conviennent parfaitement à l’esprit de ces récits, « histoires des hautes époques, contes du Grand-Autrefois ».
Voici donc à nouveau réunies les douze histoires de Kipling.  Si « L’enfant d’éléphant » et « Le chat qui s’en va tout seul » sont bien connus, dans la catégorie des contes étiologiques, on gagne à découvrir tous les autres, et notamment ceux qui concernent l’invention de l’écriture, et à méditer sur le dernier, étonnante anecdote sur la sagesse de la reine, Belkis, l’une des épouses du roi Salomon…
Liste des contes :

  • Histoire de la baleine et de son gosier
  • Comment il poussa une bosse au chameau
  • Comment le rhinocéros se fit la peau
  • Comme le léopard se fit des taches
  • L’Enfant d’Eléphant
  • Le refrain du vieux kangourou
  • Le début des tatous
  • La 1ère lettre
  • Comment on fabriqua l’alphabet
  • Le Crabe qui jouait avec la mer
  • Le Chat qui s’en allait tout seul
  • Le Papillon qui tapait du pied

Il est hélas trop tard pour visiter l’exposition que la BnF a consacrée aux œuvres de May Angeli mais on peut en voir quelques images sur le site.

 

 

Le Jour où Vicky Dillon Billon n’a pas bu son bol de lait

Le Jour où Vicky Dillon Billon n’a pas bu son bol de lait
Véronique Seydoux, Hélène Georges
Rouergue, 2022

Western enfantin

Par Anne-Marie Mercier

Malgré son nom imposant, Vicky Dillon Billlon est une petite fille et son histoire tient en quelques mots : elle a renversé son lait et sa mère l’a grondée. Rien de bien passionnant ?
Au contraire : la colère de la fillette l’emporte très loin, à cheval à travers les paysages de l’Ouest américain, accompagnée de toute une bande d’amis sauvages, accomplissant de multiples forfaits, passant de rodéo en bar, etc.
Page après page, on file dans l’imaginaire des westerns avec les aquarelles énergiques d’ Hélène Georges, dessinées à grands traits et peintes avec de grands à plats de couleurs vives (bleu et rouge) dans des décors stylisés. Tout se finira en douceur, la « grosse colère » une fois passée grâce à l’évocation d’un doux parfum.