Broadway limited – Tome 2 Un Shim sham avec Fred Astaire

Broadway limited – Tome 2 Un Shim sham avec Fred Astaire
Malika Ferdjoukh
Ecole des loisirs 2021

Un hiver à New York

Par Michel Driol

Comme dans le tome 1, on retrouve le cadre, la désuète pension Giboulée, et ses pensionnaires. Nous  sommes en janvier 1949, et le français Jocelyn, Page, Hadley, Manhattan, Chic et Etichika vivent, entre petits boulots de liftier ou de taxi girl et leurs rêves de gloire et de célébrité dans ce New York où tout semble possible.

Tout comme dans le tome 1, Malika Ferdjoukh propose un roman choral dans lequel tous les personnages, qui ont globalement le même âge, tentent de conjuguer leurs amours et leurs aspirations, sans grand succès. Tous et toutes fréquentent les gens célèbres, ou en passe de le devenir. A côté d’Elia Kazan, on croise le jeune Paul (Newman) ou un Marlon Brando à l’accent trainant. De riches héritiers aussi. Des personnages louches comme ce vendeur de couteaux qui séduit la servante de Giboulée, mais lui pose de nombreuses questions sur les pensionnaires. Est-il un agent du FBI ? L’Amérique de 1949 dépeinte par l’autrice est celle de la chasse aux sorcières, de la lutte contre les communistes qui n’épargne personne, mais aussi celle où règne un antisémitisme farouche. C’est une Amérique où les riches côtoient les pauvres, dans les mêmes lieux, mais de part et d’autre du comptoir d’un vestiaire. Pourtant, comme dans les plus pures comédies, en particulier musicales, de l’époque qui inspirent toujours l’autrice, Hadley finira par danser à nouveau avec Fred Astaire. Et c’est sans doute là l’un des plus grands charmes de cette série, la rencontre des personnages romanesques avec les actrices, acteurs, et chanteurs réels que l’on prend plaisir à reconnaitre : Billie Holiday, interdite de chanter dans les cabarets à l’époque, le jeune Woody Allen et bien d’autres. C’est sans compter avec les escapades hors de New York, pour une tournée théâtrale à Cuba, dans le Vermont enneigé ou dans le passé, toujours à bord du Broadway Limited, pour mieux connaitre l’histoire d’une des deux sœurs qui tiennent la pension Giboulée. Roman optimiste, même si encore rien n’est joué, à l’image de nombreuses comédies américaines, roman plein de la fougue de la jeunesse, roman où se jouent les espoirs de toutes ces jeunes filles, à la fois semblables et différentes, et de ce drôle de frenchie from Paree qui écrit des lettres si touchantes à sa sœur… Les destins s’entrecroise et le roman suit les personnages soirée après soirée, jour après jour, les montrant parallèlement dans un restaurant, un night club, une salle de théâtre, un plateau de télévision dans un montage simultanéiste assez époustouflant.

A suivre, bien sûr…

 

Mon papy perce-neige

Mon papy perce-neige
Betina Birkjær & Anne Margrethe Kjærgaard
Didier Jeunesse 2021

Quand les mots s’en vont…

Par Michel Driol

Bout-de-Chou va souvent voir son papy Kay et sa mamie Gerda. Le premier cultive plus d’une centaine de fleurs dans sa véranda, dont il connait les noms latins. La seconde fait des mots croisés. L’un des passe-temps favori, ce sont les puzzles. Mais un jour Kay ne retrouve plus certains mots, que Bout-de-Chou ramasse et enferme précieusement dans une boite. Au fil des saisons, Kay perd de plus en plus de mots, ne sait plus où il est, et quitte la maison  en chaussons  par une nuit d’hiver. Gerda prend alors conscience de ce qui se passe, et Bout-de-Chou a l’idée d’une fête pour Kay.

Le sujet, on le voit, est sérieux, mais il est ici traité avec poésie, à hauteur d’enfant. En effet, c’est la fillette la narratrice, que la dernière phrase, au présent, montre comme en filigrane à l’âge adulte, gardant encore vivace le souvenir de son grand-père amoureux des fleurs et des mots. L’album aborde avec tendresse les relations entre grands-parents et petite fille, au travers des rites d’un cocon familial chaud et plein d’amour, même lorsque la maladie se déclare. Maladie non nommée, bien sûr, mais évoquée à travers ses symptômes : la perte de mémoire, la perte de repères, et la réaction des autres, comme la volonté de ne rien voir de la grand-mère. Les illustrations accompagnent cette dégradation du grand-père, la suggérant au travers des mots écrits sur le sol, puis de couleurs qui se refroidissent avec l’arrivée de l’hiver et la progression de la maladie, mais aussi au travers des fleurs, luxuriantes dans les premières pages, et qui fanent de plus en plus. La fin n’est pas pessimiste : les couleurs reviennent lorsque la grand-mère prend conscience de la situation, et métaphoriquement décide de s’occuper des fleurs, tandis que le grand père retombe en enfance, symbolisée par le lapin de ses souvenirs que Bout-de-Chou lui offre et qu’il caresse. Les illustrations, particulièrement travaillées, offrent à voir et comprendre avec sensibilité ce que le texte évoque.

L’album joue donc sur une émotion retenue, perceptible surtout dans la dernière phrase, pour évoquer le drame que constitue pour l’individu et ses proches la maladie d’Alzheimer – une partie du prix de vente est d’ailleurs renversée à l’Association France Alzheimer. Il ne se veut ni misérabiliste, ni tragique, occulte bien sûr certains aspects, mais choisit de mettre l’accent sur les relations entre les personnages et les réactions pleines d’amour de l’enfant face à ce qui le dépasse et qu’il ne comprend pas.

Bastien ours de la nuit

Bastien ours de la nuit
Ludovic Flamant & Sara Gréselle
Versant Sud 2020

Rêves imbriqués…

Par Michel Driol

Sébastien, sans domicile fixe, se prépare à passer une nuit dehors en plein hiver, dans une ville. Une fois endormi dans ses cartons, Bastien, un ours, sort de son corps et arpente la ville. Il y rencontre une dame avec ses chiens, un violoniste. Il rêve à un monde ancien, à la forêt, puis vient retrouver le corps de Sébastien.

Comment parler de la misère aux enfants ? Cet album apporte une réponse qui fait la part belle à l’imaginaire. Il y a cette figure imposante, inquiétante et tranquille de l’ours qui arpente la ville, véritable roi déchu (sa couronne est celle des rois de l’Epiphanie…), à la rencontre d’autres marginaux, d’autres exclus comme lui. Il y a les rêves qui s’enchainent, Bastien comme le double nocturne de Sébastien, à la façon du Cidrolin des Fleurs bleues de Raymond Queneau. Au cœur de l’album est enfoui le rêve d’un temps ancien, d’avant la ville, comme un paradis perdu, désormais inaccessible.  Le texte, concis, laisse la part belle à l’imaginaire du lecteur et à l’illustration : la grisaille de la ville le soir, le marron de la fourrure de l’ours, quelques taches de vert (une couverture, un lampadaire, des billets), comme une marque d’espoir ou de nature dénaturée. On le voit, c’est la sobriété qui prime à la conception de cet album pour dire la solitude, l’errance nocturne, la fatigue aussi.

La fin se veut à la fois ouverte et énigmatique : Bastien, c’est la chaleur de Sébastien en allée faire un tour… Au lecteur d’interpréter ce rapport entre les deux personnages, ce mouvement de va-et-vient, ce jeu entre le repos et le mouvement, le sommeil et l’errance, le réel et le rêve.

Un album onirique, sans moralisation, pour dire la solitude dans la ville, la misère des sans-abris, la force du rêve…

Pas l’ombre d’un loup

Pas l’ombre d’un loup
Natali Fortier
Rouergue 2021

Un Petit Chaperon Rouge à la mode du Québec

Par Michel Driol

Marcel et Giselle (voir Marcel et Giselle) sont inquiets. Leur grand-mère Lisette n’est pas venue pour la fête de leur père Eustache. Ce dernier est trop occupé par les préparatifs de la Saint Jean, son restaurant, la cabane à sucre… Ce sont donc les deux enfants qui vont parcourir les saisons pour aller chez leur grand-mère, qui habite au cœur de l’hiver. Traversant le Saint Laurent à l’aide d’une baleine, ils trouvent un loup dans le lit de la grand-mère, avec de grands yeux, de grandes oreilles, de grandes mains… Un loup qui sert de modèle à leur plasticienne de grand-mère. Rassurés, les enfants n’ont plus qu’à traverser le printemps pour rentrer chez eux.

Cette réécriture du Petit Chaperon Rouge  reprend à la fois les codes du théâtre (ce sont les personnages qui parlent), du conte oral, et de l’album pour les illustrations en pleine page (voire en double page), avec un vocabulaire qui fleure bon le Québec. Elle place les personnages au cœur de la nature, omniprésente et luxuriante : animaux (cela va du loup à la baleine, de l’orignal à la paruline à capuchon doré et aux multiples oiseaux qui peuplent les illustrations), plantes (arbres et fleurs des illustrations). L’espace devient temps : le voyage se fait au travers de quatre saisons, dont un hiver tellement long que l’autrice suggère de relire la page six fois pour en éprouver la durée. Symboliquement, on passe ainsi du début de l’été de la jeunesse à l’hiver de la vieillesse. C’est bien la thématique du lien entre les générations propre au conte original qui est ici renouvelée avec poésie. Toutefois, sa morale est à l’inverse de celle de Perrault ou de Grimm : le loup n’y est pas l’animal sauvage, dangereux pour les petites filles ou leur grand-mère, mais au contraire un puissant adjuvant capable de guider et d’aider les enfants dans leur quête de leur grand-mère. C’est ce qu’il annonce à la fin, et, du coup, on se reprend à feuilleter à nouveau l’album et y découvrir, cachés dans les illustrations, de nombreux loups dont on ne sait pas s’ils constituent une menace ou une aide. Quels sont dès lors les dangers qui menacent les deux enfants ? Des fantômes dans le ventre de la baleine, un diable et une tête de mort. La figure du loup est ainsi repensée comme source d’inspiration (on songe à John Chatterton détective d’Yvan Pommaux), mais aussi comme figure d’une alliance possible entre la nature sauvage et l’humanité. L’illustration de couverture est alors pleine de sens : les dents du loup sont des lutins bienveillants et souriants, et le loup lui-même devient une allégorie de la terre porteuse d’arbres et de végétation.

Les illustrations de Natali Fortier (des pastels grattés à la plume, de la peinture à l’huile…) sont remplies de détails que ne renierait pas un Jérôme Bosch : animaux fantastiques, créatures mi-végétales, mi-animales,  oiseaux gigantesques… Rien d’inquiétant pourtant dans cet album qui invite à voir différemment le monde qui nous entoure.

Une réécriture inventive et très contemporaine du Petit Chaperon Rouge.

A la mer

A la mer
Emma Giulani
(Les grandes Personnes) 2021

Raconte-moi la mer

Par Michel Driol

On retrouve Prune et Robin – les deux personnages de Au jardin –  au bord de la mer. Ce documentaire animé les conduit dans les dunes, sur le plage, au port, à bord d’un bateau, sur une ile, puis enfin au départ d’une expédition océanographique.

On découvre ainsi une véritable encyclopédie de l’univers maritime, avec sa flore, sa faune, mais aussi les techniques spécifiques liées à cet univers : la signification des bouées, le fonctionnement d’un phare, ou encore la valeur des pavillons de marine. Il s’agit donc d’un ouvrage documentaire très complet, qui répondra à de nombreuses questions que se posent les enfants. La présentation est soignée et ludique, avec de nombreux rabats à soulever qui rendent cette exploration attrayante. Les textes sont accessibles dans leur syntaxe, mais ont parfois recours à un lexique de spécialiste en général bien reformulé pour le mettre à la portée des lecteurs et des lectrices. Les illustrations, souvent conçues à la façon d’un imagier, sont précises et pleines de détail.

Un documentaire animé, pédagogique, de très grand format, qui se termine en insistant sur les dangers courus par la mer et les animaux marins.

Le Grand Voyage de Quenotte

Le Grand Voyage de Quenotte
Jessica Minerve
Didier Jeunesse 2021

Sortir du terrier…

Par Michel Driol

Les lapins aiment rester entre eux, bien à l’abri dans leurs terriers. Mais voilà que, pour attraper une carotte, Quenotte se retrouve dans un mauvais trou, puis sous l’eau, confrontée à un géant velu et griffu. Prise de panique, Quenotte se construit un terrier dans lequel le géant dépose de la nourriture. Découvrant qu’il n’y a pas que les carottes dans la vie, Quenotte se met à explorer le monde, les arbres, y découvre d’autres animaux, et fait d’autres expériences. Tout le monde l’aide à retrouver son terrier… qui s’ouvre à d’autres que les lapins !

Avec beaucoup d’humour, cet album aborde des thèmes très actuels : le communautarisme, la peur de l’autre, les préjugés. Il montre, en effet, comment les habitudes, les routines, enferment, à la manière des lapins dans leur terrier, et interdisent d’aller vers l’autre, l’ailleurs, perçus comme des menaces. Il montre aussi la lente découverte de l’autre, sous la forme d’une espèce de tamanoir bienveillant, qui comprend le problème de Quenotte, lui vient en aide, déclenchant alors son envie d’explorer le monde, quitte à prendre des risques non mesurés (comme une tentative pour voler !). La bienveillance des autres s’avère illimitée et génératrice de nouveaux plaisirs et jeux. L’héroïne passe ainsi d’une vie sédentaire et monotone à une vie plus trépidante qui lui ouvre de nouveaux horizons. Cette leçon de vie est donnée avec un humour omniprésent. Ce sont d’abord les nombreux panneaux qui parsèment l’univers des lapins : du « Stop ! Frontière » au « On t’avait prévenue », ces panneaux définissent un univers mental fait d’interdictions, de mises en garde, ou de sagesse populaire (« Le bonheur est à portée de carotte ») qui définissent l’univers lapin autant que les nombreux détails du terrier tant en surface qu’en coupe. Les illustrations, aux tendres couleurs d’aquarelle, reprennent souvent les techniques de la BD pour multiplier les détails curieux et amusants. Et qu’importe que les lapins ou les chèvres ne grimpent pas aux arbres, et n’y dorment pas, l’utopie de cet univers  suspendu dans le ciel, loin des souterrains, fait plaisir à voir ! Le personnage de Quenotte enfin est particulièrement touchant, dans sa crainte du monde, mais aussi dans ses yeux grands ouverts, pleins d’étonnement.

Loin des préjugés et du politiquement correct, un album jubilatoire, tendre, et plein de malice !

Pourquoi tu pleux ?

Pourquoi tu pleux ?
Anne Crahay
Didier Jeunesse 2021

La joie venait toujours après la peine

Par Michel Driol

De nos jours, les émotions sont au nombre des sujets les plus traités par la littérature de jeunesse. Cet album prend le parti du pas de côté, du jeu avec la langue, du dialogue imaginaire entre une petite fille et son chat pour aborder, sans les nommer, les sentiments et émotions. Aux questions du chat qui voit qu’elle pleut, la petite fille répond par un vocabulaire météorologique : averse, orage, bourrasque, tempête… jusqu’au cri libérateur et intralinguistique qui met un terme à l’émotion et permet de se consoler avec une tempête de bisous…

Ce dialogue improbable met en scène deux personnages bien caractérisés : un chat naïf et plein de sagesse, une petite fille qui n’a pas les mots pour dire ses émotions, et passe donc par des métaphores. Au lecteur de décoder s’il s’agit de colère, de fatigue, de tristesse, d’ennui… à travers les illustrations expressives et colorées : d’un côté les yeux grand ouverts du chat, de l’autre le visage quasi stylisé de la fillette. Avec poésie et humour, l’album dramatise puis dédramatise donc les larmes. La poésie est bien sûr liée au jeu avec la langue, aux métaphores, à l’amplification ; l’humour vient du dialogue avec le chat, mais surtout des illustrations, dans lesquelles on suivra avec attention les métamorphoses d’un parapluie. Usant de techniques variées (dont le papier découpé), les illustrations entraient les personnages dans des situations tout à la fois quotidiennes et imaginaires.

Un album sensible et poétique dans lequel les lecteurs reconnaitront sans doute différents moments de leur vie.

Bearmouth

Bearmouth
Liz Hyder
La Martinière Jeunesse 2021

Mineur de fond…

Par Michel Driol

Le fond d’une mine, à une époque non définie (sans doute le XIXème siècle). C’est là que Crapouille pousse les wagonnets de charbon, sans jamais remonter à la surface. Il apprend aussi l’orthographe, grâce à son ami Thomas, ce qui lui permet d’écrire à sa mère, dont il ne reçoit jamais de réponse. Lorsque Desmond arrive au fond de la mine, il apporte avec lui des idées d’émancipation et de liberté.

Meilleur roman jeune adulte selon de nombreux journaux anglais, cette Gueule d’Ours ne laisse pas indifférent. D’abord par l’écriture, qui respecte l’orthographe phonétique du narrateur. Le Seigneur devient ainsi le Saigneur… Ensuite par ce qu’il dit de la violence du monde dépeint : violence du Maitre de la mine et de la hiérarchie, toute puissante, violence  des rapports entre les ouvriers, violence de l’abrutissement dans la bière les jours de paie ou le dimanche, violence du travail forcé des enfants au fond des couloirs sombres, violence de l’univers concentrationnaire ainsi raconté par un narrateur d’une dizaine d’années qui n’a que de lointains souvenirs du soleil et de la ferme natale. C’est aussi un roman d’apprentissage dans lequel le héros se révèle à lui-même dans son identité et dans ses capacités, passant, sous l’influence de Desmond, de sa soumission à l’ordre « normal » des choses à la révolte, en découvrant la réalité de l’exploitation à travers quelques expériences. L’ordre social, la religion qui le fait perdurer sont ainsi remis en cause dans ce roman dont les personnages ne sont pas épargnés par l’autrice : beaucoup meurent dans des accidents ou sont tués. Si l’histoire est censée se passer au XIXème siècle (conditions de travail dans les mines, habillement du Maitre de la mine…), elle parle de notre époque : du travail des enfants dans d’autres mines de métaux rares, soumission à la religion qui préserve l’ordre social, attouchements sur les enfants, capacité à se révolter, question du genre aussi.

Un roman fort qui s’ancre dans le passé pour décrire notre univers, à la façon des dystopies.

Doubles croches et crochet du droit

Doubles croches et crochet du droit
Hélène Gloria – Illustrations de Julie Bouvot
Utopique – collection AlterEgaux – 2020

Retour au Caire

Par Michel Driol

Le narrateur, célèbre trompettiste, prend l’avion pour retourner dans sa ville natale, le Caire. Il a reçu une invitation pour se rendre à un mystérieux rendez-vous, dans un théâtre. Le voyage est le moment des souvenirs, qui le plongent dans les années 80, où son professeur de trompette, en butte à des autorités trop répressives, avait trouvé refuge au-dessus d’une salle de boxe, où s’entrainait,  quasi clandestinement, une jeune fille. Les deux enfants, qui ne se sont pas vu depuis de nombreuses années, ont bien grandi maintenant, réussi leur vie, et se vont se retrouver.

Le roman, construit sur un retour en arrière, propose un double portrait de deux personnages touchants, qui, chacun à sa façon, se battent pour exister contre des autorités envahissantes, qu’elles soient politiques ou familiales. Deux personnages qui se soutiennent, se séparent pour se réaliser. L’arrière-plan – le Caire, la salle de sport, l’appartement spartiate du professeur est aussi bien rendu dans un texte dynamique et plein d’espoir. Car ce n’est pas pour rien que les deux personnages s’émancipent, se réalisent, se retrouvent, et conjuguent le noble art qu’est la boxe, associée à la danse, avec la trompette dans un final éblouissant. Au-delà de l’histoire racontée, ce sont les problématiques abordées avec subtilité qui font la force de ce roman : l’égalité entre filles et garçons, la lutte contre les tyrannies, d’où qu’elles viennent, l’importance d’une passion et d’un combat à mener pour exister, la culture comme métissage et intégration de formes artistiques ou sportives qui se transcendent en s’associant. Les illustrations très colorées de Julie Bouvot donnent vie à tous ces personnages, dans leurs échanges de regards, dans l’expressivité de leurs visages pour accompagner au mieux le texte.

On pourra lire ce roman comme un émouvant roman des retrouvailles avec le passé, mais aussi comme une invitation à ne jamais baisser les bras.

Le Grignoteur

Le Grignoteur
Frédéric Laurent
Balivernes 2021

Lettre après lettre

Par Michel Driol

Muni d’un impressionnant filet, un chasseur répondant au nom de Robert Larouce s’en prend aux monstres qui se cachent dans les livres, et en particulier au plus redoutable, surnommé le grignoteur, car nul ne peut prononcer son nom. Ce dernier fait peu à peu disparaitre les lettres de l’interlocuteur du chasseur, qui, heureusement, le piège, avant de révéler sa véritable identité : l’ignorance.

Le thème de la disparition des lettres ou des mots n’est pas neuf en littérature pour la jeunesse. On songe bien sûr, parmi d’autres, au coupeur de mots, de Hans-Joachim Schädlich ou à L’Enlèwement du « V » Pascal Prévot. Frédéric Laurent renouvèle d’une certaine façon le genre par la conception graphique de son album. Une lecture verticale d’abord, comme dans Plouf, de Philippe Corentin, permet de distinguer l’espace du chasseur, en bas, de celui de l’interlocuteur invisible, en haut, dont on peut juste lire les propos. Du coup, si le chasseur est bien représenté, avec une apparence très retro, guêtres, fleur à la boutonnière, casque colonial, si le monstre est aussi bien représenté, court sur pattes et grande bouche, l’interlocuteur n’existe que par ses propos, dont petit à petit les lettres disparaissent, les rendant difficiles à comprendre, mais montrant visuellement les dégâts causés par le monstre. Le combat a quelque chose d’épique et de comique à la fois, à l’image de l’échelle improbable sortie du sac à dos…  L’album se caractérise aussi par un jeu avec la bande dessinée, car les phylactères qui entourent ses propos, indique le chasseur, les protègent du monstre. Et, une fois le monstre emprisonné, les paroles du chasseur sont libres d’envahir l’espace de la page, mais en perdant la typographie sérieuse qui les caractérisait (capitales d’imprimerie) pour devenir des lettres bâton bien moins structurées, comme si la liberté découverte avec la disparition du monstre s’accordait avec une façon de communiquer moins officielle pour énoncer la morale de l’histoire : une incitation à la lecture pour combattre l’ignorance. Enfin on se délectera des noms savants (latins) et des affiches très western (wanted) qui illustrent les monstres qui s’en prennent à la langue, et que l’on découvrira sur les dernières pages.

Un ouvrage humoristique pour rappeler l’importance de la maitrise de toutes les lettres, c’est-à-dire de l’orthographe…