Le Lac des cygnes

Le Lac des cygnes
d’après Tchaikovsky, illustré ar Charlotte Gastaut
amaterra, 2013

 

le-lac-des-cygnesLa plus grande modernité s’allie parfaitement à la tradition dans ce superbe album au format exceptionnel (grand, pas tout à fait carré) et aux teintes précieuses, où l’or s’oppose au bleu nuit et au blanc. Les découpes au laser ont permis de créer des pages aux subtiles ouvertures : dentelles d’une robe, arbres dans le forêt, décor d’arrière plan…

Plus que des discours, les images vous en donneront une idée : allez les voir sur le site de l’artiste !

Le Corbeau et le renard

Le Corbeau et le renard
La Fontaine/ Dedieu
Seuil (« Bon pour les bébés »), 2016

La fable au grand large

Par Anne-Marie Mercier

Le Corbeau et le renardCe très grand album cartonné a beau porter le label « bon pour les bébés (0-3 ans), les plus grands (jusqu’à 111 ans et au-delà) se régaleront aussi devant les images de Dedieu et la perfection de l’objet : pas de notes en bas de page, pas d’introduction ni de commentaire, le texte, rien que le texte. Il s’inscrit, centré, en lettres noires sur fond blanc, imitant la typographie ancienne (Didot ?), des lignes un peu irrégulières et l’impression sur papier un peu buvard – malgré l’aspect pelliculé du carton. Il donne une impression (juste) de travail fait à la main. On retrouve l’art de Dedieu pour la fable qu’il avait déjà explorée en couleurs chez le même éditeur en 2009.fables dedieu

On peut le feuilleter sur le site du seuil qui, curieusement, ne respecte pas la division en doubles pages et en propose parfois deux en vis à vis…

Dans la même collection, Dedieu propose aux bébés non seulement des comptines et chansons (la souris verte, le grand cerf, Pinicho) mais aussi la tirade du nez de Cyrano. Si d’après l’éditeur « Bon pour les bébés », est « une collection unique et ambitieuse, conçue sur les principes du contraste visuel et de la musicalité des mots », on peut ajouter qu’elle est bonne pour tous.pinicho

Petite Tache

Petite Tache
Lionel Le Néouanic
(Les Grandes Personnes), 2011

Petit bleu, petit rouge, petit jaune.. et l’Autre

Par Anne-Marie Mercier

petite tacheQuand Lionel Le Néouanic cite, c’est toujours intéressant, et c’est toujours dans la plus grande clarté : des remerciements sont adressés dès la page de titre, décalée en page paire, contrairement à l’usage courant : la petite tache s’est glissée en face et tout au long de l’album elle mordra sur le coin en bas à droite, comme pour passer plus vite à la page suivante. Ils sont adressés tout d’abord à Matisse, auquel est empruntée une esthétique de papiers découpés et d’aplats en couleurs franches, à Miro, pour un portrait « à la manière de » dans lequel l’expression « coucou ! » est à double sens, et enfin à Leo Lionni dont il a repris l’idée d’un récit autour de personnages formes abstraites.

Comme Leo Lionni, il livre une histoire bien concrète et pleine de sens. Une petite tache noire aux bords irréguliers, mais toute en rondeurs enfantines, cherche des amis. Elle trouve des petits rectangles, carrés, triangles, tous de couleurs différentes, qui se disputent, mais font front pour la chasser.

Mais petite tache a le pouvoir de se transformer et peut donc offrir aux autres une multitude de situations et de jeux ; il l’acceptent alors. La morale est claire : ne pas entrer dans une catégorie permet de s‘adapter et d’offrir aux autres une ouverture vers des plaisirs nouveaux. Tolérance, éloge de la fantaisie et de l’ébouriffage sont donc la clé de ce petit récit dynamique et coloré.

 

 

 

Emile range ses livres

Emile range ses livres
Vincent Cuvellier et Ronan Badel
Gallimard jeunesse (Giboulées), 2016

Emile, c’’est comme ça

Par Anne-Marie Mercier

Emile range ses livres

Quand Emile veut quelque chose, « c’est comme ça et pas autrement », mais il se heurte au manque de compréhension des adultes : s’il veut avoir une chauve-souris comme animal de compagnie, avoir un plâtre pour faire joli, se déguiser en Monsieur Ferber, lire au lieu de jouer avec les autres, avoir une vieille dame comme copine, s’habiller en hiver quand il faut chaud, fêter son anniversaire en avance… la réponse est toujours « non » ; ou « oui, mais tu es ridicule ».

Cet album compile les dix premiers titres de la série et on voit se développer les petits détails récurrents avec plaisir. Emile, presque toujours seul à l’image, provoque le rire : il nous fixe avec son air ébouriffé et peu réveillé, impassible face à toutes ces tracasseries.

 

Sin le veilleur

Sin le veilleur
Françoise de Guibert (texte) – Audrey Calleja (illustrations)
Seuil jeunesse 2016

La métamorphose d’une tache d’encre

Par Michel Driol

sinPetite tache sur un cahier oublié au grenier, Sin, un beau jour, se libère, et, sous la forme d’un personnage sombre et inquiétant, parcourt la ville, à la recherche d’enfants endormis, qu’il réveille et effraye. D’abord satisfait de son pouvoir, Sin a finalement la tête transpercée des hurlements des enfants, jusqu’à sa rencontre avec Alice, endormie dans son lit. Sin prend alors conscience du vide de son existence, mais il ne connait pas les mots qui rassurent. Dans son cahier il trouve des exercices, mais aussi une histoire qu’il vient raconter à Alice, avec sa voix caverneuse. Alice s’endort, et Sin veille.

Cet album dessine un parcours subtil entre des thèmes et des situations qui parleront aux enfants : entre inquiétude et quiétude, entre mal et bien, entre cauchemars et rêves apaisants, Sin se cherche, apprend sur le monde et sur lui-même, découvre le pouvoir du langage.  La dimension étrange – ou merveilleuse – est renforcée par la poésie du texte, confortée par les illustrations qui échappent au réalisme, faisant de Sin un personnage d’abord pathétique dans sa lutte pour s’extraire à sa condition de tache, puis inquiétant dans la jubilation de sa toute puissance, avant de donner à voir un personnage maladroit, émouvant et plein de tendresse.

Le lecteur lettré reconnaitra les clins d’œil à Lewis Carroll – le lapin doudou d’Alice – et à Andersen – le texte se terminant sur l’apothéose de lumière de la petite fille aux allumettes. Mais la méconnaissance de cet intertexte ne sera pas un obstacle au lecteur plus jeune qui pourra à la fois s’identifier à Sin et à Alice, tout en retrouvant, mise en abyme, la situation de lecture du soir, avant de s’endormir.

Je pense, j’aimerais

Je pense,
Portraits de Ingrid Godon, avec les textes de Toon Tellegen,
La joie de lire,

J’aimerais
Portraits de Ingrid Godon, avec les textes de Toon Tellegen,
La joie de lire,

Par Claire Damon

Puissants Je pense _sont les textes poétiques et philosophiques de Toon Tellegen parce qu’ils parlent vrai. Ils mettent en mots simples des pensées non formulées, des sentiments profonds.

«  Je pense parfois que tout le monde sait quelque chose que je suis la seule à ne pas savoir.

C’est pourquoi on me regarde d’une façon si bizarre.

Je suppose J’aimerais_que ça se lit sur mon visage.

Peut-être me l’expliquera-t-on juste avant ma mort.

Pour ne pas que je meure idiote. »

Dans ce magnifique recueil, l’auteur néerlandais connu et reconnu explore la pensée. Le dialogue s’engage entre les textes et les images qui semblent des esquisses, des suggestions. Sous l’apparence d’un carnet de croquis, cet ouvrage abouti dévoile une galerie de portraits qui nous regardent, nous scrutent, nous parlent.

L’infinie exploration graphique d’Ingrid Godon encourage en écho l’exploration par le lecteur de sa sensibilité. Il faut oser plonger dans cet exceptionnel album.

Dans J’aimerais, publié en 2013, Toon Tellegen se penchait sur les mystérieux visages peints par Ingrid Godon leur attribuant des pensées intimes, des questionnements.

 

 

 

1000 était une fois

1000 était une fois
Max Ducos
Sarbacane,

Par Claire Damon

1000 était une fois Max Ducos _Chacune des dix pages est découpée en trois bandes horizontales et voilà 1000 combinaisons possibles, 1000 histoires passionnantes, 1000 tableaux incroyables.

Le texte sur la page de gauche et le dessin coloré et détaillé sur la page de droite sont précis, réalistes. C’est cette efficacité du texte et de l’image qui permet aux histoires de toujours faire sens. Les situations provoquées par les bandes liées par le hasard sont quant à elles rocambolesques. Mais toujours elles convoquent la poésie. Max Ducos donne un pouvoir jubilatoire au lecteur : celui de co-construire, par la magie de la tourne, quantité de récits.

Ce type de livre allume le cerveau, fait carburer l’imagination.

Et on avait bien aimé sur li&je d’autres titres de Max Ducos !

 

L’Histoire perdue

L’Histoire perdue
Meritxell Marti (texte) – Xavier Salomo (illustrations)
Seuil Jeunesse 2016

Fictions…

Par Michel Driol

histoireÉva, pour son anniversaire, est invitée par son cousin à… une surprise. Éva se prépare, mais le dessinateur de l’histoire n’en fait qu’à sa tête. Au lieu de suivre le texte de l’auteure, il dessine autre chose : des vêtements d’exploratrice au lieu d’une robe, un paysage de campagne au lieu de la ville. Page de droite, dans une bulle, l’auteure proteste, en s’adressant au dessinateur. Mais trop, c’est trop, et au bout de quelques pages, l’auteure abandonne, et laisse l’illustrateur  dessiner tout seul, ce qu’il fait, dans un strip sans paroles, façon Bd, jusqu’à laisser l’héroïne démunie et perplexe. Alors l’auteure vient au secours du dessinateur, qui va alors suivre scrupuleusement son texte et conduire Éva, avec un peu de retard, chez son cousin. La surprise était un concert des  Bêtles… Mais la surprise sur la dernière page, c’est le mot d’excuse des Bêtles qui ont fait changer l’histoire à l’aide de l’illustrateur, car ils ne pouvaient pas arriver à l’heure !

Voici un album original et décalé qui met l’accent sur la complicité et la complémentarité entre l’auteur et l’illustrateur, montrant au lecteur à la fois le texte, premier, et les réactions de l’auteure face aux libertés que prend l’illustrateur, au point de détourner complètement l’histoire, dont on s’aperçoit, finalement, que les véritables maitres sont les personnages, les Bêtles, qui ont en fait conduit l’auteure à changer le fil de son histoire avec la complicité de l’illustrateur. Conduisant le lecteur de surprise en surprise, cet album plein d’humour s’avère être un véritable jeu sur la création qui évoque Borgès dans le côté labyrinthique – on se perd entre fiction et réalité – et le jeu avec les codes du récit.  En opposition avec la complexité de l’ensemble, les illustrations de Xavier Salomo et le texte de l’auteure ont un côté sage et lisse qui évoque les albums populaires sans recherche esthétique ou littéraire que cet album subvertit pour le plus grand plaisir des lecteurs.

Un album qui séduira aussi bien les plus petits, qui y verront un jeu – que les plus grands qui pourront commencer une réflexion sur la littérature comme détournement des codes.

Te souviens-tu de Wei ?

Te souviens-tu de Wei ?
Gwenaëlle Abolivier  (texte) – Zaü ( illustrations)
HongFei Editions 2016

On part Dieu sait pour où ça tient du mauvais rêve

Par Michel Driol

weiDans le cadre du centenaire de la Grande Guerre, les éditions HongFei donnent à voir un épisode peu connu : l’arrivée en France de  travailleurs chinois, envoyés alors derrière les lignes de front pour ramasser les morts, les enterrer, creuser des tranchées, construire des voies ferrées, ou devenir mineurs.  Sur les 140 000 envoyés en France,  entre 1916 et 1918, 20 000 trouvèrent la mort, 2000 restèrent en France.  En France, le cimetière de Nolette, dans le Nord, compte 843 stèles et constitue la plus grande nécropole de travailleurs chinois en France.

L’album se compose de deux parties : l’une fictionnelle, autour du personnage de Wei, dont on suit le trajet depuis la Chine, sur le bateau, à l’arrivée à Marseille, puis en baie de Somme, dans le froid et sous les obus, l’autre documentaire, permettant de donner de la résonance à cette histoire singulière.

Gwenaelle Abolivier signe un texte particulièrement réussi, dans une forme poétique, autour de deux anaphores « Te souviens-tu » puis « Souviens toi » , comme une façon de conjurer l’oubli qui entoure ces 140 000 chinois, La dernière page assume la filiation et la transmission : le destinataire est un descendant de Wei – « C’était le grand-père de ton grand-père ». A travers anaphores, comparaisons et métaphores, il s’agit pour l’auteure de rendre sensible le personnage de Wei, ses rêves, ses souffrances, la durée du voyage et ce qu’il a dû endurer, en se situant sur le terrain de l’évocation,  avec des mots simples à l’image de cet homme simple qu’était Wei. Rien de grandiloquent, juste un récit de vie, de souffrance, d’humilité, de travail et de rêves brisés.

Les illustrations de Zaü sont elles-aussi d’une grande qualité. Portrait de Wei, scènes de foule au débarquement du bateau, scènes de groupe dans les tranchées, les baraquements, le tout dans des dominantes sombres – qu’on soit sur la mer ou sur le champ de bataille, avec quelques taches claires, comme les stèles du cimetière de Nolette, ou les reproductions de photos évoquant l’après-guerre. Il y a là aussi comme une façon d’éviter le réalisme trop cru. Les illustrations finales, comme un écho au portrait du début, font se succéder le portrait de Wei jeune homme, armé de sa pelle, et le groupe de ses descendants, dans une scène d’hommage muet, toutes générations confondues.

Un magnifique album plein d’émotion, en forme d’hommage aux étrangers qui ont permis à la France d’être ce qu’elle est, et  qui contribue avec sensibilité au devoir de mémoire.

Trööömmmpffff ou la voix d’Elie

Trööömmmpffff ou la voix d’Elie
Piret Raud
Rouergue 2016

Voix des sans-voix

Par Michel Driol

troElie est une oisèle qui n’a pas de voix, ce qui l’attriste : impossible de parler ou de chanter. Mais, un jour, elle trouve un drôle d’objet, une sorte de clairon, qui émet un  Trööömmmpffff quand on souffle. Le son n’est pas très joli, mais on vient de loin pour écouter Elie, jusqu’au jour où elle apprend que cet instrument appartient à Duke Junior, qui est infiniment triste de l’avoir perdu. Elie part à sa recherche, le retrouve, et, oh surprise ! voilà qu’il sort de l’instrument de la musique, belle et émouvante, qui console Elie d’être muette et la comble de bonheur.

Piret Raud, auteure estonienne,  entraine le lecteur dans un univers plein de fantaisie et d’émotion, qui conduit de la tristesse initiale d’Elie, privée de la parole, à son acceptation finale de son handicap, une fois qu’elle a éprouvé la plénitude de la musique, tout en faisant la différence entre le bruit – le « cornement » – que tire Elie de l’instrument, et la mélodie harmonieuse produite par Duke. Les illustrations marquent cette opposition: d’un côté quelques petits points tassés et surtout le Trööömmmpffff en caractères de plus en plus gros, de l’autre des nuages de points, espacés, de taille variable, remplis de fleurs, de feuilles, de nuages ou d’étoiles. Les illustrations, à l’encre, extrêmement fines et soignées, ne cherchent pas à représenter avec réalisme les animaux, ni à les anthropomorphiser de façon excessive : ils signent un univers original et poétique.

Une belle quête de la voix et de la musique qui donnera envie de faire découvrir Duke Ellington aux plus petits.