La Tribu des Désormais

La Tribu des Désormais
Benjamin Desmares
Rouergue (« epik »), 2019

Noir corbeau

Par Anne-Marie Mercier

Voilà un roman bien sombre. Il est à la fois pessimiste sur l’avenir (on sait au bout d’un certain temps ce qu’on avait pu deviner très vite : le monde des personnages a été ravagé par une catastrophe nucléaire) et sur la nature humaine, qui semble ne s’être guère améliorée avec le temps. Elias, le héros adolescent, vit dans un monde détruit, une île dévastée où tout est en ruine. L’espace est fractionnée en Clans hostiles, et coupé en deux par une frontière infranchissable de ronces. De l’autre côté de la frontière vivent les Monstres : ceux qui ont été irradiés et qui ont développé de multiples malformations, non seulement des humains mais aussi des animaux et des végétaux. Elias les craint et les a en horreur, comme on le lui a appris.
Presque tout le roman est construit à travers son point de vue : le lecteur est pris dans ses courses, ses efforts, ses sensations et émotions, le plus souvent faites de souffrances physiques et morales, et ses rares moments de contemplation et de réflexion. Pourchassé, il franchit la frontière et devient un monstre chez les monstres, rejeté de tous sauf par un être qui lui répugne encore plus que les autres. Elias apprend à surmonter ses dégoûts et ses terreurs et vit des aventures étranges, où il apprend la solidarité et le courage et commence à comprendre (et le lecteur avec lui) de quoi est fait ce monde et comment il est devenu ce qu’il est.
Il décrypte aussi peu à peu ses émotions pour lesquelles il n’a pas de nom et dont il ne prend conscience qu’à travers des sensations physiques (le désir sexuel étant curieusement absent pour l’instant dans son attirance forte pour la jeune femme qu’il accompagne dans sa quête et sa mission salvatrice: il s’agit de rien moins que de mettre fin à la contamination).
Des personnages secondaires forts et originaux, une grande attention à la nature ou à ce qu’il en reste (pas très rassurant : les plantes même semblent vouloir se venger), de l’étrange (d‘autant plus efficace qu’il est délivré à petites doses), du suspens, des combats, des hallucinations, tout cela forme un ensemble étonnant et prenant. L’idée du jeu de la tribu constituée sur le modèle des histoires d’indiens de l’enfance par le seul adulte survivant de la zone contaminée n’allège que brièvement ce récit aux tonalités âpres où les corbeaux disent l’avenir – par bribes et obscurément comme il se doit.

Pour lire un extrait

Une drôle de famille

Une drôle de famille
Piret Raud
Rouergue 2018

Loufoques Caractères

Par Michel Driol

Adam présente les membres de sa famille, dans une série de 26 portraits. Cela va de tante Sylvie au prince Pierre,  du général Charles à sa sœur Mia. Des disparus comme l’arrière-grand-père Edouard à ceux qui sont à naitre, comme le fils d’Adam. On croise des objets quasi magiques, un médaillon, le sac à main de maman… et des animaux, une mouche, un chien… Chacun de ces personnages présente une particularité qui le fait sortir de la norme : Lena, qui pour devenir championne, ne mange que des carottes e transforme en lapin. Tante Sylvie qui garde son cœur au congélateur. Papa qui devient le portrait craché de sa chienne Polla. L’oncle Cochon qui a une petite fente sur la tête. L’arbre généalogique d’Adam est moins un arbre qu’un mille pattes… qui partirait dans tous les sens.

Dans ce nouveau recueil de Piret Raud, on retrouve sa facture : une galerie de portraits, avec des personnages qui sont tous particuliers, à la limite du fantastique, et un lien particulier entre les humains et les animaux, sans que cela ait quoi que ce soit d’extraordinaire aux yeux du narrateur enfant. Il accepte sans s’étonner toutes ces différences qui font la richesse d’une famille nombreuse, les dépeint pour le plus grand plaisir du lecteur. Cet univers de pure fantaisie n’est pourtant pas dépourvu de morale, et nombre de portraits se terminent par une petite phrase qui est une leçon de vie : accepter les différences, certes, mais surtout s’accepter soi-même sans chercher à devenir autre, et découvrir à quel point certains peuvent être altruistes.

Un recueil remplir de portraits saugrenus, drôles, mais présentés avec beaucoup de tendresse et de bienveillance : de quoi donner envie d’entrer dans cette famille où, si l’on peut rire les uns des autres, c’est sans méchanceté aucune.

Sin le veilleur

Sin le veilleur
Françoise de Guibert (texte) – Audrey Calleja (illustrations)
Seuil jeunesse 2016

La métamorphose d’une tache d’encre

Par Michel Driol

sinPetite tache sur un cahier oublié au grenier, Sin, un beau jour, se libère, et, sous la forme d’un personnage sombre et inquiétant, parcourt la ville, à la recherche d’enfants endormis, qu’il réveille et effraye. D’abord satisfait de son pouvoir, Sin a finalement la tête transpercée des hurlements des enfants, jusqu’à sa rencontre avec Alice, endormie dans son lit. Sin prend alors conscience du vide de son existence, mais il ne connait pas les mots qui rassurent. Dans son cahier il trouve des exercices, mais aussi une histoire qu’il vient raconter à Alice, avec sa voix caverneuse. Alice s’endort, et Sin veille.

Cet album dessine un parcours subtil entre des thèmes et des situations qui parleront aux enfants : entre inquiétude et quiétude, entre mal et bien, entre cauchemars et rêves apaisants, Sin se cherche, apprend sur le monde et sur lui-même, découvre le pouvoir du langage.  La dimension étrange – ou merveilleuse – est renforcée par la poésie du texte, confortée par les illustrations qui échappent au réalisme, faisant de Sin un personnage d’abord pathétique dans sa lutte pour s’extraire à sa condition de tache, puis inquiétant dans la jubilation de sa toute puissance, avant de donner à voir un personnage maladroit, émouvant et plein de tendresse.

Le lecteur lettré reconnaitra les clins d’œil à Lewis Carroll – le lapin doudou d’Alice – et à Andersen – le texte se terminant sur l’apothéose de lumière de la petite fille aux allumettes. Mais la méconnaissance de cet intertexte ne sera pas un obstacle au lecteur plus jeune qui pourra à la fois s’identifier à Sin et à Alice, tout en retrouvant, mise en abyme, la situation de lecture du soir, avant de s’endormir.