Clotaire se déguise

Clotaire se déguise
Janik Coat

Autrement, 2013

Galerie de Clotaire(s)

Par Dominique Perrin

clotaire« Clotaire est de retour », annonçait l’éditeur*. Dans cette édition augmentée, le drôle de petit personnage impassible et boute-en-train apparaît toujours sous son unique profil trois-quarts, sous une cinquantaine de « déguisements » constituant autant de tableaux, sobrement légendés en page de gauche : Clotaire Babar, Nosferatu, Harry Potter, Candy, Spider man, Indien, Père Noël, La Callas, Toutankhamon, Yéti, Lady Chatterley… (au hasard dans le début du sommaire). La ligne claire de Janik Coat affiche sa sobriété caractéristique, et tout se joue dans le choix de quelques attributs personnels et d’un décor évocateur. L’ouvrage qui en résulte, agrémenté de pages jeux plus clairement destinées à l’enfance, fonctionne comme un jeu de références à l’usage de groupes intergénérationnels, familiaux ou amicaux.

 

* Sur l’histoire de cet éditeur jusqu’à sa récente fermeture sans sommation, voir par exemple l’article en ligne sur le site ActuaLitté.

Tom et Théo

Tom et Théo
Veronika Marék
Grasset Jeunesse 2015

Petit frère et grand frère

Par Michel Driol

tomTom et Théo sont frères. Complices, ils s’aiment et se chamaillent, inventent des jeux. Théo, l’ainé, veut toujours avoir raison, Tom, le cadet, est plus espiègle. A travers une vingtaine de saynètes, on les suit durant toute une année, en hiver avec la neige, déguisés pour carnaval, en été sur une plage, inventant des cartables à roulettes lors de la rentrée des classes. Si les parents ne sont pas présents, on trouve quelques ami-e-s pour illustrer des situations universelles dans lesquelles chaque enfant se pourra se reconnaitre…

Le dispositif de l’album est simple, et adapté aux tout-petits : le dialogue entre les enfants page de gauche, et une série de vignettes page de droite – façon bande dessinée sans bulles -, permettant aux non-lecteurs de suivre, voire d’anticiper le déroulement de l’histoire. L’album a été édité en 2008 en Hongrie, mais les histoires sont antérieures à cette date, publiées sans doute dans des magazines : la technologie s’arrête à la télévision, qui semble en noir et blanc, pas d’ordinateur ou de tablette dans les jeux et accessoires. Le graphisme semble dater des années 1960 – 1970, et, de fait, présente un charme rétro, qui ne s’est pas démodé. Les illustrations sont simples, efficaces et expressives (en particulier les visages qui permettent immédiatement de lire l’émotion éprouvée par le personnage).

Avec cet album, les éditions Grasset permettent au lecteur français de découvrir Veronika Marék, auteure hongroise de nombreux albums et de films d’animation née en 1937, qui n’avait jamais encore été traduite en français.

 

 

Réunis

Réunis
Yu Liqiong (texte) – Zhu Chengliang (illustrations)
HongFei – 2015

4 jours en février

Par Michel Driol 

reunis« Papa construit de grands immeubles loin de chez nous. Il rentre à la maison une seule fois dans l’année : c’est au moment du nouvel an ». Ainsi commence, sobrement, cet album. Maomao, la petite fille, raconte la visite annuelle de son père, durant les festivités rituelles du Nouvel an chinois. Les  retrouvailles avec cet homme barbu devenu presque étranger, les cadeaux offerts par le père, la séance chez le coiffeur, la confection des boulettes de riz, les vœux, les jeux dans la neige, sur fond de bruits de pétards et de danse du dragon dans la rue… autant d’épisodes à la fois minuscules et intenses, avant le nouveau départ du père pour son chantier.

Le texte est d’une grande simplicité, sans digressions : on suit le quotidien de cette famille unie durant ces quelques jours de vie commune. Les images, comme dans un montage cinématographique,  font alterner des plans larges sur la ville avec des plans plus serrés, plus intimistes,  montrant les trois personnages principaux. L’ensemble, très coloré, avec une dominante de rouge,  illustre une large palette d’émotions. Il se dégage de cet album une atmosphère d’harmonie, de douceur et de pudeur (la mère essuie une larme, de dos, lors du départ du père). Présent sur presque chaque page, le chat blanc, témoin muet, accompagne la petite fille.

Comme toujours chez HongFei, à la fin de l’album, quelques pages documentaires éclairent le lecteur occidental sur les traditions chinoises, mais surtout sur le contexte social et les différences culturelles : ce qui vit cette famille n’est pas unique, et nombre de familles de Chine ne sont réunies que pour le Nouvel An, tout en restant très soudées.

Cet album a été désigné « meilleur album » par le jury de la première édition du prix Feng Zikai en 2009, un prix qui récompense les meilleurs livres pour enfants créés en langue chinoise. C’est largement mérité !

 

Le Zizi des mots

Le Zizi des mots
Elisabeth Brami, Fred L.
Talents hauts, 2015

Quand le veilleur allume sa veilleuse…

Par Anne-Marie Mercier

D’accord, le title_zizi_des_motsre est accrocheur et les grammairiens vont tiquer devant cette association du masculin ( comme genre grammatical ) avec le phallus, comme les puristes des études sur le genre (voir « la théorie du », qui n’existe pas paraît-il, comme les fantômes) devant l’assimilation du « genre » grammatical avec le sexe – le « genre » social devant être distingué du sexe biologique.

Mais ne boudons pas le plaisir du jeu avec les mots et de la surprise : que le féminin de chauffeur soit chauffeuse, celui de charentais, charentaise, celui de carabin, carabine, celui de batteur, batteuse (la machine), celui de meurtrier, meurtrière (la fenêtre) fait rire puis réfléchir.

Le fait que j’ai senti le besoin d’ajouter des parenthèses montre bien que le passage par le dessin est très utile. Ceux de Fred L. sont superbes, drôles, inquiétants. Ils jouent parfaitement avec les clichés, une belle réussite en duo.

une jolie chronique chez livres et merveilles

Que fais-tu, Sissi ?

Que fais-tu, Sissi
Xio Mao (texte) – Li Chunmiao et Zhang Yanhong (illustrations)
HongFei – 2015

Une petite fille immobile dans un monde en mouvement

Par Michel Driol

sissiDans un parc, des enfants jouent. Seule Sissi reste assise sur son banc, indifférente. Les autres s’interrogent sur son attitude : est-elle fâchée ? A-t-elle mal ? Ils l’appellent, mais elle ne bouge pas. La dernière page révèle le secret : Sissi pose pour un dessinateur qui réalise son portrait.

En double page, les illustrations très colorées,  pleines de vie et de tendresse montrent les jeux des enfants, les activités des adultes, en opposition à Sissi, seule sur son banc. Cet aspect- là est souligné par le texte, qui répète page après page Des enfants… ; seule Sissi reste assise. Et comme dans Où est Charlie, on cherche, page après page, la petite fille et sa robe bleue, car le cadrage se déplace pour montrer différents aspects du parc de jeu, où tout le monde cherche à se distraire. Sur chaque double page, une ou deux bulles attirent l’attention sur une mini saynète, illustrant les réactions des enfants face à Sissi. Le lecteur ne peut que s’attarder sur les illustrations, chercher à tout voir et imaginer qui sont ces personnages et leur propre histoire, car chacun d’eux, seul ou dans un petit groupe, fait quelque chose dans une pose très expressive.

Cet album  permet au lecteur français de découvrir les jeux et friandises chinois (à la fois représentés sur les doubles pages et expliqués dans les trois  pages documentaires finales).  Encore une fois, les éditions HongFei proposent un album de qualité, permettant de découvrir la culture chinoise, ainsi que des illustrateurs et auteurs chinois de talent.

Hourra !

Hourra !
Juliette Binet
Rouergue

De passage en passage…

Par Michel Driol

couv_hourraUn explorateur, spéléologue d’abord, alpiniste ensuite, à la tenue quelque peu rétro, traverse une grotte. Celle-ci est figurée par les pages du livre, ajourées. Il va donc de passage en passage, tantôt assuré, tantôt en équilibre sur des rochers, tantôt rampant jusqu’à la sortie. « Hourra ! », s’exclame-t-il alors. Mais l’histoire n’est pas finie. Il s’engouffre, sur fond de ciel bleu, prenant appui sur des rochers flottant sur ce bleu, dans une forme blanche non ajourée. Vraie sortie ? Nuage ? Porte vers un au-delà différent…

Voici un album cartonné minimaliste et subtil, aux couleurs pastel gris et bleu, aux découpes étonnantes, qui ne manquera pas d’ouvrir la porte aux interprétations les plus variées.  Evocation de la naissance ? Evocation de la vie ? Parcours initiatique qui conduit de l’obscurité à la lumière, et du « réel » à « l’idéal » platonicien ? Ou métaphore du lecteur, plongeant dans le livre ?

Un album pour les tout-petits… mais aussi pour les plus grands, chacun y trouvant un plaisir différent, du plaisir physique de glisser son doigt dans les trous au plaisir intellectuel d’interpréter…

L’Incroyable Histoire de l’homme qui avait trouvé un petit pois dans une huitre

L’Incroyable Histoire de l’homme qui avait trouvé un petit pois dans une huitre
Philippe Ciamous, Thomas Baas
Flammarion Père Castor, 2015

Petite perle

Par Anne-Marie Mercier

 

Dans les deLincroyablehistoiredelhommequissins, il y a du Sempé pour les décors, du Ungerer pour les personnages, du noir et blanc, colorié par endroits de vert et de rose. Dans le texte il y a beaucoup de fantaisie, d’excès et surtout de sérieux excessif et donc loufoque. Quant au sens de cette histoire, ou à sa morale si vous y tenez… elle ne cherche pas à en avoir et c’est tant mieux.

C’est le deuxième ouvrage de Philippe Ciamous qui avait publié en 1999 Pob, le petit ours bleu chez Milan.

L’Odyssée d’Outis

L’Odyssée d’Outis
Jean Lecointre

Thierry Magnier, 2013

Mythique photomontage

Par Dominique Perrin

odyL’Odyssée d’Outis a reçu la “pépite” de l’album à Montreuil il y a de cela une éternité (en 2013) : la bonne nouvelle annoncée ici est que ce faramineux ouvrage n’a pas perdu de son éclat dans cet intervalle – pas plus que depuis l’antiquité dont il semble sorti en trombe, tout patiné et chevauchant une grande vague méditerranéenne. C’est un chef-d’oeuvre d’humour visuel – télescopant les plus beaux visages de marbre des dieux grecs, les maillots de bain et costumes masculins les plus stylés et le casque aveugle de bioman –, et textuel – associant les vertus du résumé le plus sommaire à un art consommé du dialogue (voir la première page d’exposition téléphonique où Outis parie avec son fils et sa femme qu’il arrivera avant eux à la gare de Lyon où il doit les accueillir à leur retour de vacances en Grèce). C’est bien “toute” la mythologie qui est là (ou presque), dans ses rebondissantes extensions (à de nombreux épisodes de L’Odyssée proprement dite se mêlent allègrement quelques autres tout aussi dignes de revivre), et dans sa merveilleuse fraicheur.

Te voilà !

Te voilà !
Anaïs Vaugelade

L’école des loisirs, 2013

Intergalactiques

Par Dominique Perrin

te voila

La gestation et la naissance d’un petit humain racontées comme aventures intersidérales : c’est la vision (probablement fort réaliste) qu’offre cet album d’Anaïs Vaugelade, sous la forme d’un récit personnel transmis par une mère à son enfant, sur fonds de vols d’oiseaux et de poissons, de bals planétaires et de constellations en expansion. Munificence rime avec évidence : ce regard, cette mise en histoire si singuliers transfigurent en un mythe personnel à l’usage de tous l’imagerie scientifique des cellules, mais aussi une longue tradition de légendes tout aussi autorisées sur la naissance comme oubli d’acquis antérieurs. Ce tour de magie est un tour d’artiste. Et ce bébé à la peau dorée et au filament incandescent sur le crâne est l’un des moins mièvres et des plus beaux qu’aient donné la littérature de jeunesse… Et voilà !

Le Loup à la bonne odeur de chocolat

Le Loup à la bonne odeur de chocolat
Paule Battault / Maud Legrand
L’élan vert

Doukipudonktan

Par Michel Driol

Loup odeur chocolat-COV-GC2.inddLoulou, petit loup, sent bon le chocolat… mais tout le monde se moque de lui. Alors, pour effacer cette odeur, il se roule dans un ruisseau bien pollué, dans la boue et dans du cambouis. Ayant repris confiance en lui, il croque quelques animaux. Mais cette nouvelle odeur pestilentielle attire à nouveau les moqueries, et Loulou déprime jusqu’à ce qu’un oiseau lui révèle qu’il sent mauvais. Alors Loulou prend un bon bain et se décide à assumer son odeur de chocolat.

Sur des sujets graves – estime de soi, regard des autres, différence, odeurs corporelles, hygiène et pollutions diverses de la nature, les auteures réalisent un album léger et plein d’humour. Humour du texte, Loulou passant pour un loup de Pâques, l’oiseau s’exclamant « Tu pues, toi »… Humour aussi du texte qui n’hésite pas à s’adresser au lecteur, avec le retour des « Oh non ! Que fait Loulou ? ». Humour des illustrations : même les lapins du papier peint de la chambre de Loulou s’éloignent de lui, Loulou est sans arrêt représenté entouré de carrés de chocolat ou de taches de couleur signifiant sa mauvaise odeur… Légèreté du personnage de Loulou, loup sympathique et naïf, cherchant à s’intégrer, ne comprenant pas ce qui lui arrive, comique malgré lui avec son arête de poisson mort sur la tête…

Un album qui invite tout simplement à s’accepter soi-même, et à accepter les autres, quels que soient leurs bruits et leurs odeurs…