Le Vent à pleins poumons

Le Vent 
Edith de Cornulier-Lucinière, Sara
La Joie de lire, 2010

Le Vent à pleins poumons

Par Dominique Perrin

levent.gifLes pages de cet album semblent d’une épaisseur et d’un grain qui évoquent la feuille d’arbre – et sans doute un peu, par là, les étapes qui ont permis leur fabrication. De fait, tout ce qu’on trouve sur ces pages semble, avec vigueur et résolution, rendre présentes des choses très simples et incarnées. « Arzel respire à pleins poumons » ; le vent l’aspire, brasse ses cheveux et vêtements, le malmène avec franchise, le pousse et l’emporte ; ses sensations, cumulatives, prennent toute la place dans des doubles pages dont la matérialité première – jeu sur quelques tons, impression d’encres bues par le papier et de découpes créatrices de mouvement – est affirmée. C’est le récit d’une lutte d’enfant avec un élément fascinant qui lui inspire, comme un besoin et une envie, de crier, inventer, sentir, apprécier de sentir.

Le Cochon magique

Le Cochon magique
Dorothée de Monfreid

L’école des loisirs, 2010

La magie est dans tout, et réciproquement

Par Anne-Marie Mercier

cochonmagique.gifJosette rencontre un cochon, forcément magique, du moins c’est ce qu’elle décide. Si ce cochon n’est pas très loquace (il ne sait dire que « Groooïnk ») pas très propre et pas du tout habillé, perchée sur son dos , Josette rencontre différents animaux plus civilisés : un lapin lecteur, un chat mangeur de sandwich, un chien guitariste en tricot rayé… Chacun porte un rêve qui se réalisera à la fin, un peu par hasard, en tout cas pas vraiment grâce au cochon magique.

Quant au rêve de Josette, il se réalise aussi, on le découvre à la fin. Preuve que le rêve entraine la satisfaction. Celle du lecteur aura été de suivre ce récit jubilant d’optimisme et de simplicité. Tout peut être magique, quand on le veut vraiment… dans cet espace rose et rond.

Mon Premier voyage tout autour de la terre

Mon Premier voyage tout autour de la terre
 Gaëlle Duhazé
Le Sorbier, novembre 2010

Un sac à dos, un vélo : le vaste monde à la portée des petits

par Sophie Genin

9782732039824.jpg Un très long format à l’italienne pour partir à la découverte du Mali, de l’Inde, de la Chine, de l’Equateur et de l’Amérique du Nord. Sur la quatrième de couverture, des panneaux, disséminés dans un monceau de détails, annoncent, avec un humour que l’on retrouve dans l’album des destinations saugrenues telles que « ailleurs, très loin, par là, par ici, vers l’est » ou même encore « le bout du monde » !

Dès la première page, le ton est donné : la petite héroïne prépare son sac à dos, toutes ses affaires alignées sur le sol de sa chambre, y compris son doudou Paul-Emile (Victor ?). Elle s’adresse directement au lecteur, rendu actif grâce aux mille petits détails sur lesquels elle attirera son attention au fil du voyage, quasi initiatique, qu’elle lui fait entreprendre à ses côtés.

Chaque double page présente un nouveau pays, tout en couleurs, avec ses habitants et ses habitudes, son vocabulaire spécifiques. Certes, on ne passe pas toujours à côté des clichés mais les valeurs humanistes rattrapent ce petit travers et, lorsque, à son retour, l’héroïne feuillette son album photos, on a envie, comme elle, de se plonger à nouveau dans les belles rencontres faites pendant son périple et de repartir en voyage tout autour de la Terre !

Plastique des sensations

Couleurs à sensation
Isabelle Gil

Rouergue, 2010, coll. Yapasphoto

 Plastique des sensations 

Par Dominique Perrin

CouleurSensation.gifCouleurs à sensation est un petit livre intégralement dédié à l’image et aux « cinq sens ». Il est, d’abord, tout couleur, avec un bonheur puissamment contrasté de double page en double page. On s’aperçoit ensuite qu’il est tout jeu abstrait de formes et de structures : les couleurs si proches, et mêmes communes, de la barbe à papa ( ?) et de l’éponge ( ??) ou de la mie de pain ( ???) dessinent pourtant des univers d’une absorbante différence. De l’équation des couleurs et des formes résulte de façon directe l’évocation du goût et du toucher, et parfois de l’odeur. Tentons de dire la dynamique, et certes non la fin de ce voyage d’exploration photographique :  il apparait enfin aussi que c’est tout simplement, tous yeux et peau dehors, de lumières que nous entretiennent ces images.

Un imagier  susceptible de former l’intérêt pour un certain cinéma, que les enjeux plastiques du cadre, de l’éclairage, et du coup du plan continueraient d’intéresser autant que les scénarios préétablis ?

Pour grandir, il faut

Pour grandir, il faut
Catherine Grive, Jean-François Spricigo
Rouergue, 2010, coll. Yapasphoto

Comment présenter un livre tout neuf, qui semble là très au-delà des conditions de son apparition – à l’image des êtres auxquels il s’adresse, et de ceux qu’il montre ? 

Par Dominique Perrin

PourGrandir.gif Pour grandir, il faut est de ces entreprises qui prétendent – et démontrent – que la photographie noir et blanc a une vocation sans égale à rendre compte de la situation de l’humain entre le commun et le particulier, le collectif et l’individuel. Les images s’y insèrent dans une lignée artistique associable au nom de Doisneau. Mais (car il y a sans doute un « mais » concernant cette référence très partagée et sa fraîcheur parfois perdue) leur association avec un  texte aussi choisi que laconique donne à l’ensemble un statut comme réinventé de poème et de récit.

Ce récit met en image, comme l’indique la présentation finale, des « étapes de l’enfance » (perspective un peu solennelle), mais délicieusement improvisées, fugaces, graves et  pas sérieuses. Les mots portés ici sous le regard, la langue et les oreilles sont les immenses vocables qui, pour référer à la substance réelle de « tous les jours », sont loin d’être prononcés journellement. « Manger », « se laver », « jouer », « courir » sont certes le quotidien verbal des jeunes lecteurs ; mais « naître », « s’éveiller », « contempler » ? et, en construction absolue, « manger » (être un être mangeant), « rester », « hésiter », « attendre » (être un être en suspens), « aimer » (être un être aimant) ?
La dernière page ouvre sur une photo un peu floue et le verbe : « S’imaginer ».

Le monde des dragons

Le Monde des Dragons
S.A. Caldwell

Traduction (anglais) par Jean-François Cornu
Gallimard Jeunesse, 2010

Une envoûtante supercherie

par Christine Moulin

dragons.jpg L’ouvrage est magnifique : les illustrations, très « réalistes », aux couleurs flamboyantes, aux angles de vue impressionnants, attirent dès l’abord. On s’attendrait presque à sentir vibrer une aile entre les pages…

Mais le texte n’est pas en reste. L’introduction donne le ton : « Ils sont le mugissement du vent, la lueur dans le ciel, le bruissement de la forêt. Ils sont le miroitement sous le soleil du désert, le frémissement à la surface des eaux calmes, la fureur de l’œil du cyclone ». Enumération quasi hugolienne.

Les amateurs de vrais-faux documentaires (à la manière de La fabuleuse découverte des îles du Dragon, de Kate Scarborough, par exemple ou de Lettres des îles Girafine, d’Albert Lemant) ne seront pas déçus : on a le droit à l’étude des habitats, des différentes espèces, des sens, des serres du dragon, etc. Le style sait se faire délicieusement didactique : « Observez la canine féroce du Dragon des cimes aux dents-sabres », l’explication rigoureuse, le style scientifique (« on pense que », « des traces de phosphore incandescent ont en effet été décelées », …)

Mais rien de trop « austère » : c’est ainsi qu’on apprend que le dragon « possèderait un sixième sens, non encore expliqué, qui lui permet entre autres choses de dénicher de l’or et des pierres précieuses cachés au regard ». Et nous sont racontées certaines légendes…

La dernière page recèle une savoureuse note humoristique qui prolonge l’impression d’avoir véritablement lu un documentaire très « authentique » sur de fabuleuses créatures.

L’arbre rouge

L’arbre rouge
Shaun Tan

Traduction (anglais, Australie) par Anne Kierf
Gallimard, 2010

… et j’en ai fait de l’or

par Christine Moulin

arbre rouge.jpgChef d’œuvre : il fallait oser, dans un livre pour enfants, parler du mal de vivre, de la mélancolie, superbement figurée par un poisson monstrueux. Mélancolie qui s’attaque à une petite fille, fragile comme un émouvant croquis, comme une ébauche, malgré ses flamboyants cheveux roux. Cela aurait pu être didactique, pesant, ou gênant. C’est tout simplement magnifique. La puissance symbolique des illustrations ne s’épuise pas en une seule lecture. Comme chez Anthony Browne, et le compliment n’est pas mince, on découvre toujours quelque chose de nouveau : un cadenas, un requin, un robinet, et on s’interroge car rien, on le sent, n’est gratuit ni aléatoire.

Le lecteur peut suivre, pour construire son parcours, les feuilles d’érable (celles de l’arbre rouge) qui jalonnent le livre et se laisser aller aux échos qu’éveillent les images, surréalistes, souvent, mais terriblement vraies : le destin, par exemple, en dragon de fer broyeur et aveugle, est effrayant… Et l’angoisse, en pieuvre rouge et gluante…

Un splendide voyage qui mène à la renaissance. Sans mièvrerie. Avec l’espérance en viatique.

La fugue de Milton

La fugue de Milton
Haydé
La Joie de Lire, 2010

Il est « trop » !

par Christine Moulin

 milton.jpgCertes, Milton est une vieille connaissance (c’est qu’il va vers ses quinze ans, le bougre!). Mais il n’a rien perdu de son charme lunaire. Paresseux, un peu bête (?), gourmand, mais aussi curieux, épicurien, fidèle, sage, au fond, il est terriblement attachant. Si bien que l’on a très peur pour lui car sa fugue n’est pas de tout repos ! Mais évidemment, rien ne vire au tragique.

Il fera rire et sourire tout le monde et il attendrira les amoureux des chats qui retrouveront en lui, certainement, quelques traits de leur animal favori…

Œdipe

Œdipe
Yvan Pommaux
Ecole des Loisirs, 2010

La mythologie est-elle pour les enfants? 

 Par Anne-Marie Mercier

oedipe.gifL’histoire d’Œdipe est racontée à travers un récit articulant textes et images (tantôt en pleine page, tantôt distribués en encadrés) à l’intérieur d’un récit cadre sous forme de bande dessinée. Dans ce premier niveau, un grand père raconte, à la demande de ses petits-enfants, une « histoire mythologique », tout en disant qu’il ne les aime pas parce qu’elles finissent mal. D’ailleurs, en dernière page, les enfants renchérissent sur cet avis négatif et demandent de passer à autre chose. Donc, la chose est entendue, ce genre d’histoire – et encore plus celle d’Œdipe – n’est pas pour les enfants et n’a rien à voir avec un conte de fées.

Si cette dernière affirmation est un avertissement salutaire à méditer pour ceux qui feraient l’amalgame entre ‘récit fondateur’ et ‘conte’ (notamment en classe de 6e), l’affirmation précédente (Œdipe, ce n’est pas pour les enfants) montre le problème du public visé par cet album sur Œdipe. Les albums précédents de Pommaux sur des sujets mythologiques (Orphée, Thésée) ne posaient pas ce problème. A qui s’adresse-t-il ?  quelle vision de la mythologie, et de ce mythe en particulier, propose-t-il ?

Première réponse : il propose des images. Celles de Pommaux sont superbes et sombres à souhait. Les personnages avancent sous de grands ciels, ciels d’orage ou trompeusement bleus. La Pythie est impressionnante, le sphinx charmant, ou plutôt charmante : on regrette qu’elle disparaisse si vite. Pommaux multiplie  les différents cadrages et angles de vue, presque trop : peur de lasser son public, ou volonté de lui faire prendre un point de vue ‘divin’, qui permette de  voir les événements de haut, avec distance et détachement ?

Il semble que Yvan Pommaux ait eu du mal à actualiser cette histoire. Son sujet est délicat : il s’agit tout de même d’une histoire qui tourne autour du meurtre du père (meurtre qui suit un abandon du fils par le père). Cette extrême violence est dissimulée en partie : Pommaux choisit d’insister sur le chagrin des parents d’Œdipe plutôt que sur les actions de Laïos qui ont provoqué sa malédiction (autre sujet délicat, l’homosexualité). L’histoire se poursuit avec une version édulcorée dans laquelle Laïos se tue en tombant et non directement sous le coup donné par son fils.

Les dieux sont ici passablement sadiques et jouent avec les humains. A l’issue de tout cela, Œdipe n’est plus un mythe, mais une histoire triste, qui finit mal. Soit. Sans doute l’adaptation à un public est-elle à ce prix (mais à quel public ?). Etait-il bien nécessaire  d’employer tout ce talent pour ce résultat ? Faut-il raconter l’histoire d’Œdipe aux enfants au moment où ils la vivent « en toute innocence » ? Vraie question, qui mérite au moins d’être posée.

Grand Loup et Petit Loup : une si belle orange

Grand Loup et Petit Loup, une si belle orange 
Nadine Brun-Cosme, Olivier Tallec

Flammarion (Les Albums du Père Castor), 2010

Une nouvelle aventure et un déménagement pour les loups ! 

par Sophie Genin

 

9782081229211.gif La première aventure racontait leur rencontre, la deuxième leur amitié et cette troisième va encore plus loin dans les motifs esquissés auparavant. En effet, toujours sur leur colline et sous leur arbre, un matin, Grand loup et Petit Loup découvrent non pas une pomme, comme de lointains ancêtres humains, mais une orange de discorde. Chacun la veut et lorsque l’un, le grand, l’envoie trop loin, l’autre, le petit, va la chercher, non pas dans le bois, comme à leur habitude, mais en ville ! Quand le petit ne reviendra pas et que le grand décidera de se mettre en quête de son ami, au long de la ville inconnue et angoissante, il le redécouvrira, pareil mais différent, tout comme son nouveau lieu de vie.

Les illustrations d’Olivier Tallec sont toujours aussi touchantes et justes car esquisses de personnages incarnés et de lieux quotidiens qui deviennent inédits. Elles servent le propos délicat de Nadine Brun-Cosme qui a, une fois de plus, su parler aux enfants. Elle l’a fait, à nouveau, de façon subtile, poétique presque, dans le sens où elle nous livre un regard différent sur le monde. En effet, elle laisse aux jeunes et moins jeunes lecteurs la liberté de compréhension face à la relation forte et complexe qui lie deux personnages qui se sont choisis, personnages qui en rappellent d’autres, tout aussi touchants et vrais : Ernest et Célestine, de Gabrielle Vincent.