Le Doudou de Lola

Le Doudou de Lola
Irène Cohen-Janca, Natacha Sicaud
Rouergue, 2010

Doudou y es-tu ? 

Par Anne-Marie Mercier

Le Doudou de Lola.jpg Si les doudous n’existaient pas, il faudrait les inventer tant le thème du doudou perdu est présent aussi bien en littérature de jeunesse que dans les préoccupations quotidiennes des parents (et des enfants).

L’originalité de cet album tient à ses illustrations très colorées et dynamiques. Natacha Sicaud utilise les doubles pages de façon très variée, en plans larges, champ/contre-champ, plan d’ensemble/gros plan, etc. et les représentations de la maison de Lola se plient à toutes les circonstances.

Autre originalité : le doudou est un patchwork de 22 carrés qui seront retrouvés les uns après les autres (deux, puis quatre, cinq, sept…) , ce qui peut donner lieu à de savants calculs pour qui voudrait. Le défilé des personnes qui les rapportent, d’âges et de métiers différents s’achève avec l’arrivée de la petite Lili grâce à laquelle Lola comprendra qu’il y a plus grave dans la vie et qu’une amie vaut mieux qu’un doudou. En somme, il faut grandir, mais en attendant, le livre est tout un monde à explorer.

Mon P’tit Vieux

Mon P’tit Vieux
Jo Hoestland
Syros (Mini) , 2010 

Chute de vieux

Par Anne-Marie Mercier

Mon P’tit Vieux.jpgJo Hoestland fait parler le jeune Tim, en un langage populaire, imagé et gouailleur, une imitation d’oral un peu datée. Elle passe également par ses impressions pour évoquer sans trop de misérabilisme ni trop de condescendance une histoire bien misérable, celle d’un vieil homme, le voisin d’en face de Tim, solitaire, sale, méchant, radin et mystérieux.

Le regard de l’enfant est très juste : un mélange de crainte, de dégoût et de pitié, et quelque chose de plus, qui s’affirme à la fin : comme un remord. Le texte est très court mais efficace et traite avec pudeur un sujet sensible, celui de la solitude et de la misère de certains et de l’indifférence ou de l’ignorance des autres.

Le petit homme et Dieu

Le petit homme et Dieu
Kitty Crowther

Pastel, 2010

Le goût de l’omelette 

Par Anne-Marie Mercier

Le petit homme et Dieu.jpgPoursuivant son exploration philosophique, Kitty Crowther s’attaque à la question de la divinité. Non pas celle de son existence (Dieu existe, puisque Petit Homme le rencontre et lui parle), mais celle de sa nature, sa forme, ce qu’il peut et ce qu’il sait. Dieu affirme être un dieu parmi d’autres. A la demande de Petit homme, il est capable de prendre toutes les formes vivantes (on songe à l’ogre du Chat botté). Seule faiblesse, il ne sait pas grimper aux arbres, ni nager, et dit ne pas savoir ce qu’est une omelette.

Il accompagne le petit homme dans toutes ses activités  dans un décor aux allures de jardin d’Eden, rendant Théo heureux « pour l’éternité ». Cela dure jusqu’au moment où Dieu rentre chez lui, retrouver sa femme, pour lui faire une de ses fameuses… omelettes. Enfin, il se promène et se demande « si un jour il arrivera à grimper aux arbres comme Théo ». Le récit se retourne et on ne sait plus bien qui est le dieu de l’autre.

Si Dieu y perd sa barbe blanche, il y gagne en familiarité. Son allure ectoplasmique est fort sympathique. Petit Homme et Dieu, tous deux en majuscules (sauf dans le titre), sont à égalité, chacun dans son monde, mais avec en commun le goût de l’omelette.

Le secret de madame de Polichinelle

Le secret de madame de Polichinelle
Julie Lannes

Motus, 2010

C’est ludique, pas classique, sympathique …

par Frédérique MATTES

 

Madame polichinelle.gifFrancine Ourchette mène l’enquête, elle voudrait découvrir le secret de Madame de Polichinelle. Le lecteur la suit, pas à pas, équipé de sa loupe magique pour entrevoir ce qui se cache derrière les taches rouges qui jalonnent l’histoire. Il faudra de la persévérance pour deviner le secret de Madame de Polichinelle, un bien joli secret que l’on découvre, fait intéressant, uniquement dans la lecture de l’image.

Le dénouement est heureux et donne raison d’avoir confiance en les relations humaines.

Les deux dernières pages,« mode de fabrication » et « mode d’emploi », sont pleines de malice.

De nombreuses qualités pour ce premier album vraiment réussi et qui devrait beaucoup plaire à de jeunes lecteurs.

Etiquette toi même !

Etiquette toi même !
Virginie Monfroy
Motus, 2010 

Besoin d’étiquette?

Par Anne-Marie Mercier

etiquette.jpgCe petit livret d’un très beau noir brillant propose une histoire énigmatique, celle d’un être tombé dans un pré qui ne sait pas qui il est. Il rencontre plusieurs animaux qui savent, eux, qui ils sont, car ils sont munis d’étiquettes qui les désignent. La fin a une allure de mini conte philosophique.

Les dessins, blancs et noirs, schématiques, sont faits d’images reproduisant des d’étiquettes de diverses formes et en plusieurs langues, ou sont très astucieusement formés de boutons, cordons, attaches. La typographie fait parler différentes voix. L’ensemble est très joyeux.

Entrez !

Entrez !
Sébastien Joanniez et Joanna Concejo

Rouergue, 2010

Papa, maman, et moi, et moi, et toi…

Par Anne-Marie Mercier

entrez.gifPoésie, théâtre, roman pour adolescents, et maintenant album pour les plus jeunes, Sébastien Joanniez aura tout exploré en peu de temps. Ici, il propose un texte qui se cherche, se reprend et construit peu à peu une totalité, un monde chaleureux dans lequel, en dernière page, le lecteur est invité à entrer.

Il est bien sûr déjà entré dans le livre, mais progressivement cette entrée distante se fait plus intense. Première étape : « Mon père… » (une double page) et « ma mère. » (une autre double page). Le point placé après le mot marque une première totalité, à laquelle s’ajoute celle que présente la troisième double page : « Moi ». Mais cette apparente totalité est  éclatée immédiatement par la formule « j’ai oublié quelque chose. Je recommence ». Plusieurs recommencements sont nécessaires pour ajouter ce qui est important : ce qui existe entre ces trois personnes : sourire, amour, chemin…  Jusqu’à la présence nécessaire des autres sans lesquels rien ne serait.

Les illustrations de Joanna Concejo (Fumée, Monsieur Personne…) qui dans un premier temps font la part belle aux membres de la famille puis les animent dans une belle énergie, remplissent progressivement la page de toutes sortes d’objets et de personnages, jusqu’au moment où l’image s’évide pour faire la place à celui qui est invité à entrer dans le cercle, à s’y installer et à refaire le parcours du livre à l’envers, dans tous les sens, pour s’y loger.

Bonne chance

Bonne chance  
Ole Könnecke

traduit (allemand) par Florence Seyvos
L’école des loisirs, 2010

Il en faut 

Par Anne-Marie Mercier

Bonne chance.gifOle Könnecke, l’auteur du savoureux Mauvaise caisse ! et du délicieux Jop est toujours surprenant, pour notre grand plaisir. Ici, méditation sur la chance : il en faut dans certaines circonstances, « car il y a des choses qu’on ne peut tout simplement pas régler en faisant comme si elle n’existaient pas » … « et qui sait si ça va bien se passer. Tant de choses peuvent arriver »… « tout n’est pas toujours facile et personne ne sait ce que le futur nous réserve ».

C’est ce que semble dire un petit oiseau en traversant bravement d’un pas décidé les pages, l’une après l’autre, jusqu’à disparaître, laissant tous ceux qu’il a croisés perplexes. Ceux-ci, successivement, lui ont souhaité bonne chance sur tous les tons. L’autruche coquette, les chats amoureux,  l’éléphant dans son hamac lui font un joyeux cortège et applaudissent à la fin son exploit, qui surprend autant le lecteur qu’eux -mêmes. Succès, amour, fortune, tout est décroché par ce petit être décidé et chanceux. L’album pétille de toutes ses bulles et parlera à toux ceux qui ont un jour eu envie de tenter quelque chose, de 3 à 133 ans.

Ombres

Ombres
Suzy Lee

kaléidoscope, 2010

Eblouissements 

Par Anne-Marie Mercier

ombres.gifAlbum  sans paroles, Ombres propose une lecture sur deux niveaux dans un sens inhabituel : le livre est à lire en travers, la page de gauche en haut, celle de droite en dessous, l’une étant, du moins au début, l’exacte ombre de l’autre. C’est un dispositif assez proche de celui que Suzy Lee avait utilisé pour un précédent album, Miroir (voir la belle chronique de Hiddenplace sur Kirien.com)

Une petite fille allume la lumière dans un grenier bien rangé dans lequel des cartons, un vélo, un aspirateur, projettent leurs ombres sages sur le sol. Le noir et blanc dominent. Puis, très vite, une poussière lumineuse entoure certains objets et leur donne une forme fantastique. L’oiseau fabriqué par les mains de la petite fille s’envole, l’aspirateur fleurit, le vélo devient la lune, la réalité s’efface : la page du haut se vide et celle du bas devient tout un paysage fantastique et héroïque où les histoires s’enchevêtrent, se télescopent… jusqu’à la chute. La technique du papier découpé s’allie à celle du pochoir, des projections, les contrastes de noir d’encre et de jaune soleil sont superbes, comme l’ensemble. Un petit chef d’œuvre.

La Chine de Zhang Zeduan

La Chine de Zhang Zeduan
Mitsumasa Anno

Traduit (japonais) par Nadia Porcar
L’école des loisirs, 2010

La Chine au fil de l’eau, au fil du temps

Par  Anne-Marie Mercier

chine_zhang.gifS’inspirant du rouleau de peinture sur soie « Jour de Qingming au bord de la rivière », Mitsumasa Anno se livre à un hommage à son auteur, Zhang Zeduan (1085-1145), dont l’œuvre est aujourd’hui invisible, conservée, et à une mise en scène de ses croquis faits lors de ses voyages en Chine.

A la manière de son album le plus célèbre, Ce jour -là, il ne propose aucun texte, mais une suite de doubles pages totalement occupées par des vues dessinées à l’encre et aquarellées. Celles-ci présentent avec un point de vue légèrement surplombant des plans panoramiques où les hommes s’affairent : paysages de rivière ou de montagne, scènes diverses (constructions, jeux, activités agricoles et économiques, spectacles, mariage et funérailles…) dans lesquelles la modernité n’est pas encore entrée mais commence juste son œuvre de destruction. C’est une sorte de vision de la Chine éternelle, où des cavaliers suivant une oriflamme côtoient des cyclistes. On semble suivre une rivière, mais la fin de l’album la quitte pour les hauts plateaux.

L’ensemble est esthétiquement très réussi. Mais comme son prédécesseur, Anno vise à la précision et presque à l ‘exhaustivité : chaque scène est faite de plusieurs qui se côtoient dans un même espace et proposent chacune un aspect de la Chine ; la fabrication d’un matériau, le mode de transport d’un autre, une coutume locale, un débit de boissons, tout cela se côtoie et forme une petite encyclopédie en images de la civilisation et de la géographie chinoises, des difficultés climatiques et écologiques. Chaque scène est commentée en fin de volume, Anno attirant l’attention du lecteur sur un détail, développant un aspect et indiquant où le croquis a été fait. Une carte permet de localiser les lieux, croisant les tracés des fleuves, celui de la route de la soie et les points illustrés par le livre. Tout un voyage, instructif, inépuisable et beau.

Soeurs et frères

Soeurs et frères
Claude Ponti

Ecole des Loisirs, novembre 2010

Le nouveau Ponti est arrivé !

 par Sophie Genin

9782211203258.jpgPonti s’était déjà occupé des parents dans le Catalogue de parents pour enfants qui veulent en changer et, après un détour par le conte des origines l’année dernière (Bih-Bih et le bouffron-Gouffron), il nous offre un nouvel album drôle et émouvant, original mais dans lequel on retrouve des personnages que nous connaissons tous, même si nous sommes enfants uniques : les frères et soeurs !

La quatrième de couverture nous invite à la lecture, donnant le ton :
« Tu veux apprendre à connaître ta soeur ou ton frère ?
Tu veux apprendre à les reconnaître pour mieux les ignorer, ou au contraire pour les savourer et les aimer sans limites ?
Tu veux être sûr(e) de les identifier sans te tromper ?
Tu veux savoir ce qu’est la sorofrérie ?
Ce livre est pour toi ! »

 Et, en effet, tous les cas de figure sont envisagés : les frères et soeurs de sang, les bébés frères et soeurs (sans intérêt aucun), le « Killi-Toultan-Partou », les demi-soeurs et demi-frères mais aussi les quatre-quart, le « Frèridéal » ou la « Soeuridéale », « Lencombrant », le « Chou-Chou-Ma-Ma » mais aussi le « Chou-Chou-Pa-Pa », le « Répètou-Skilenten »… Chacun est accompagné d’une définition sommaire ainsi que des conseils pour « vivre avec », comme, par exemple, le « Tiderne » à « l’esprit princier fin de série. Modestie. Calinicité futée. Vivre avec : s’acoquiner ou contrecarrer. »

 Le lecteur peut même, à la fin de l’album, remplir deux formulaires au choix :
« a) Demande de petite soeur ou de petit frère » (Ponti va jusqu’à proposer d’indiquer avec qui faire cet enfant et le prénom qu’on pourrait lui donner !) ;
« b) Demande d’exil lointain ou d’échange adressée à la « Direction des Affaires Sorofrérantes, Sous-Direction des Echanges ou Abandons, Bureau des Réclamations, Troisième Tiroir de Droite ».

 Mais, encore une fois, sous couvert de sourire, ou même de rire, en se moquant des frères et des soeurs, dans une lecture cathartique qui permet de s’en débarrasser « pour de faux », Ponti touche au plus profond de l’âme des enfants, en mettant des mots sur des maux. Il suffit, par exemple de lire la page consacrée aux frères et soeurs « entiers, demi ou quatre-quart », spécialement créée pour les familles recomposées, qui avaient déjà une place dans Le Catalogue de Parents. Au-delàde cette prise en compte, voire en charge, des évolutions de la sphère familiale, l’auteur accorde aussi une double page très sobre et juste, aux « frères et soeurs morts ».

 Comme à chacune des lecture des albums de ce grand monsieur qui sait si bien raconter des histoires aux plus jeunes comme aux plus âgés (dont certains, comme moi, ont eu la chance de grandir au rythme de ses textes et de ses illustrations), on rit, on pleure, on se souvient, on imagine, on a peur, on espère… comme dans la vie !