Chagrin d’ours
Gaëtan Dorémus
Autrement, coll. Histoire sans paroles, 2010
Pour lire avant de lire…
Par Dominique Perrin
Chagrin d’ours est l’un des derniers titres d’une collection à la silhouette unique, et au catalogue remarquable.
Sa première originalité est matérielle : présentation dans un fin étui de carton au long format à l’italienne, suscitant des attentes, à tout le moins des questions. La découverte de l’objet apporte de vraies réponses : l’écrin de carton, s’il se retire à la manière d’une première peau, fait pleinement partie du livre. Il assure des fonctions paratextuelles indispensables : associer une aura graphique à un titre, un nom d’auteur et un nom d’éditeur, offrir une présentation éditoriale – ce que ne fait nullement la couverture proprement dite.
En effet, l’objet à lire est pratiquement nu de signes alphabétiques. A l’exception très circonscrite des pages de garde, point de messages écrits, mais un dessin fait pour être exploré, interprété, approprié. Dans Chagrin d’ours, c’est « l’histoire » – ou poème-graphique-narratif – d’un grand ours à qui d’autres animaux ravissent son petit ours ; c’est le conte, à structure dite de randonnée, d’une quête douloureuse mais pleinement déterminée, celle d’un « doudou » très attachant et très léger, par un vrai ours que sa course derrière successivement un loup, un lion, un oiseau et un éléphant narquois ou mal intentionnés transforme physiquement et moralement.
Les épreuves endurées sont importantes : frustration mainte fois renouvelée, affrontement à l’espace et aux éléments, colère immense et châtiment des adversaires par la dévoration. Mais au bout du compte, à l’orée de l’épuisement et de l’espace terrestre, rencontre d’un tiers compatissant, recouvrement de l’objet aimé, réjection des adversaires, quiétude sur la grève. La carte du monde discrètement figurée à l’intérieur des première et quatrième de couverture a complètement changé ; la mosaïque initiale d’espaces géographiques cloisonnés est devenue un espace aux caractéristiques multiples, aux habitants mobiles – ceux-ci ayant renoncé, en même temps, à leur couronne, et à leur isolement.
La première édition (au Danemark) de ce livre date de 1949 ! Mais le trait est moderne, dynamique, drôle. Le personnage, un adorable chat aux yeux bleus, immenses, est attachant, courageux, sûr de lui sans forfanterie, et l’histoire, avec bonheur, sans pesanteur moralisatrice, s’inscrit, de façon à la fois humoristique et tonique, dans la tradition du « pas beau », du « pas gâté par le destin » qui triomphe à la fin.
Une vie de femme, tout simplement : elle est une enfant, une jeune femme, puis est de moins en moins jeune, ou de plus en plus âgée, et meurt.
Toute une vie à rêver d’un livre multipliable et diffusable à l’infini, telle est la vie de Gutenberg présentée ici. On le voit enfant, dégouté par le seul livre de son école, usé et passé de mains en mains, adolescent commençant à imaginer une solution, adulte expérimentant les types de caractères, les encres et les papiers, entrepreneur en butte aux problèmes financiers… enfin vieillard, contemplant son œuvre achevée. Cet album n’est pas une biographie à proprement parler mais, comme tous ceux de cette collection, il cherche à montrer l’histoire et les difficultés d’une invention majeure. Chaque double page en montre une étape (avec les illusions et fabulations de la biographie du découvreur, comme si l’idée de l’invention future l’avait guidé depuis toujours).
Un format et une présentation singuliers pour un message destiné à de jeunes enfants qui les incite à aller à la rencontre de l’autre. Sur la couverture, une main tendue se détache sur le petit écran élégant d’un papier glacé noir, sur lequel le blanc des dialogues et des découpages va prendre un relief saisissant. Un sorte de tableau noir très esthétique qui illustre la « leçon » de ce premier échange entre Julie, la petite fille curieuse qui ne cesse de demander : « T’es qui, toi ? » et Jawel né de l’autre côté de la mer. Les illustrations sont découpées dans des journaux mais aussi dans des cartes routières, météo, géographiques, révélant des courbes et des lignes de vie, d’écriture, de niveau. Une superbe métaphore de tout ce qui relie les enfants les uns aux autres de la grande section au cycle 3.
Que vaut-il mieux ? être petit ? être grand ? Tout dépend de ce qu’on veut atteindre, dirait l’Alice de Carroll. Ici, c’est un arbre qui répond à l’enfant, et il est lui aussi fort sage, conduisant la fillette à la conclusion « il est donc bien d’être à la fois petite et grande… – je suis déjà petite… – Alors il ne te reste plus qu’à grandir, dit l’arbre »…
Un petit album au format carré pour aborder un sujet très sérieux voire didactique, sur les risques liés aux médicaments pris avec excès. Dès le premier regard, le ton est à l’humour. Monsieur X, un rocker guetté par la calvitie, est prêt à recourir à tous les médicaments pour enrayer la chute de ses cheveux, sous l’œil railleur de son chien qui porte la voix des émotions. Chaque médicament au nom savoureux entraîne des effets secondaires ; le malheureux est pris dans une spirale infernale qui le conduit à aller chez tous les spécialistes sans succès pour revenir à son point de départ, mais en ayant accepté sa nouvelle apparence. Le dessin joue avec la ligne claire : le trait est précis frisant parfois le grotesque, ce qui confère à cet album un ton très BD, renforcé par un rythme enlevé, qu’illustre l’alternance du texte et des belles pages. Un livre moins simple qu’il n’y paraît, qui saura séduire aussi bien les petits que les plus grands.
Une petite fille en sandales, âgée de quelques saisons, s’aventure dans une prairie à la végétation luxuriante. Ce n’est pas pour les auteures le prétexte d’une exploration du monde des plantes et de leurs insectes ; ni d’un petit drame psychologique à fin heureuse, dans une veine désormais bien repérée de la littérature de jeunesse. Il y a bien de la tension, de l’étonnement, de la peur et finalement du soulagement dans ce voyage d’exploration en forêt vierge, mais l’ambition et la réussite de l’album se trouvent ailleurs.
