Hunger Games : La ballade du serpent et de l’oiseau chanteur

Hunger Games : La ballade du serpent et de l’oiseau chanteur
Suzanne Collins
PKJ, 2020

« Cria Cuervos y te sacaràn los ojos » ;
ou : ceci n’est pas un livre pour la jeunesse

Par Anne-Marie Mercier

Mais à quoi sert la loi de juillet 49 ? elle interdit de « présenter sous un jour favorable le banditisme, le mensonge, le vol, […] ou tous actes qualifiés crimes ou délits ou de nature à démoraliser l’enfance ou la jeunesse ou à inspirer ou entretenir des préjugés ethniques ou sexistes ». Si ces deux défauts (sexisme ou racisme) sont épargnés au personnage principal de cette histoire, il accumule tous les autres, et même pire : assassinat, délation, hypocrisie, et trahison sont à ajouter au palmarès – il tuerait sa grand-mère bien aimée et prostituerait sa cousine s’il le fallait (je crois qu’il a fait  le deuxième, mais sans se salir les mains – l’auteur non plus ne se salit pas les mains par parenthèse, comprend qui veut, du moins au début du roman) .
Le jeune Coriolanus est a priori sympathique, comme tous les héros : orphelin, élevé par sa grand-mère (qu’il adore), et sa cousine (idem), il est mignon, très intelligent, volontaire, et il est certain d’avoir un grand destin, du fait de ses origines : il est le dernier descendant d’une lignée d’aristocrates de Panem, les Snow (tiens, ça rappelle Le Trône de fer). Panem vient de remporter la guerre contre les districts et d’établir les « jeux de la faim » pour rappeler cela aux vaincus. Tout le monde plus ou moins a entendu parler de cette dystopie et de ces jeux, je n’y reviendrai pas, et on sait que la lutte pour la vie y est terrible.
Coriolanus lutte aussi, non tant pour sa vie que pour sa place dans la société ; il est prêt à tout pour récupérer la place qui lui est due selon lui (tout en haut) sans en être tout à fait conscient ; toutes ses hésitations morales tournent vite court face à la nécessité, et se transforment en faux prétextes. Il est un vrai « salaud » au sens sartrien du terme (je suis allée jusqu’au bout du roman pour voir irait l’auteur (enfin, jusqu’où elle amènerait son personnage) et j’ai eu la réponse : très loin. Plus encore que tout cela, c’est la « banalité du mal » qu’il incarne qui est gênante.

D’où ma gêne et mon envie de ne pas recommander ce livre pour de jeunes lecteurs (ou lectrices) travaillés par l’identification, bien qu’il soit plein d’action et de retournements rapides, malin enfin. L’auteur est aussi habile : elle emporte son lecteur dans un jeu de faux-semblants, couverts de quelques voiles bien pensants où le bien et le mal deviennent flous jusqu’au dénouement et à la tombée des masques.
Pour de jeunes adultes, pourquoi pas, mais que fait la mention de la loi de 49 en page de garde ?

 

 

 

Elle s’appelait Camille

Elle s’appelait Camille
Lucie Galand
Didier Jeunesse, 2019

A la fin de cet été-là, je n’étais plus un enfant

Par Christine Moulin

Les premières pages laissent craindre qu’on ait affaire à ce qui, décidément, ne cesse de se déclarer comme un poncif en littérature jeunesse: les vacances imposées par les parents, qui s’annoncent désastreuses. Heureusement, tout s’arrange: Elle s’appelait Camille se révèle en fait un roman fantastique (puisqu’il y est question de fantômes) qui fait la part belle à l’analyse psychologique (puisqu’il s’agit en fait de la lourdeur d’une secrète culpabilité, mais aussi des relations tendues entre le narrateur, introverti et sensible, et son frère, « grande gueule » mais fragile). L’écriture sait créer le suspens avec, notamment, des chutes de chapitres qui n’ont rien de nouveau mais qui savent être aussi efficaces qu’une série américaine: « A ce moment-là, je suis véritablement qu’il se passait quelque chose, une certitude physique, urgente. J’ignorais, en revanche, à quel point cette lumière changerait ma vie. Plus rien ne serait comme avant. » (p.24). Finalement, le défaut qu’on pourrait trouver à ce roman, c’est qu’il laisse quelque peu le lecteur sur sa faim: on aurait aimé qu’il nous en raconte davantage. Il y a pire, comme reproche, non?

 

La Dernière Abeille

La Dernière Abeille
Bren Macdibble
Traduit (anglais) par Valérie Le Plouhinec
Hélium, 2020

 Les problématiques du monde d’après

Par  Chantal Magne-Ville

C’est une histoire teintée de science-fiction que celle de Pivoine, à peine dix ans, qui vit dans une cabane avec son papy et sa sœur, heureux malgré leur dénuement. Elle aspire à devenir « abeille » dans un monde où les abeilles ont disparu. Ce sont les jeunes enfants qui  pollinisent les arbres fruitiers, tâche difficile et dangereuse, mais rémunérée, réservée à ceux qui remplissent les critères de légèreté et de soin.

La mère de Pivoine partie travailler chez les Urbains, les « Urbs », a laissé ses filles et son vieux père survivre tant bien que mal dans cette campagne. Un jour, elle revient avec un nouvel homme dont elle attend un enfant, pour arracher Pivoine à cette vie de misère et en faire une employée de maison comme elle, rejetant Mags, sa fille ainée, parce qu’elle a un pied bot.
Pivoine au franc parler découvre la vie des nantis, les caprices d’Esméralda, la jeune fille de la maison et les humiliations de la condition de domestique. Nostalgique de la chaleur humaine d’avant, elle est bien décidée à fuir, non sans avoir pris le temps d’aider sa jeune maîtresse à dépasser sa peur du monde extérieur.
Ce récit poignant n’élude pas les questions graves comme l’absence d’amour d’une mère, la violence des hommes, ou l’exploitation des plus faibles. L’auteure, née en Nouvelle Zélande, dépeint un milieu rural très pauvre qu’elle connaît bien, sans jamais tomber dans le misérabilisme.
Ce qui séduit, c’est la force de caractère de l’héroïne dont l’énergie viendra à bout de tout, le récit à la première personne éclairant toutes les facettes de sa personnalité faite d’énergie et d’humanité.
Un magnifique roman très édifiant, à la portée des lecteurs dès neuf/dix ans.

 

Phalaina

Phalaina
Alice Brière-Haquet
Rouergue, 2020écologie

Thriller écologique : le dépassement de Darwin

Par Anne-Marie Mercier

Le début de Phalaina a des allures de « dormeur du val » : une gracieuse enfant marche seule dans une belle lumière d’automne, mais petit à petit des indices d’une catastrophe récente et d’un danger proche émergent et voilà un engrenage implacable lancé. Des assassinats violents se succèdent, générant autant de fuites de la fillette.  On est donc dans un thriller, et celui-ci est très réussi : le suspens est permanent, très efficace, et les rebondissements de l’intrigue sont souvent inattendus.

La petite fille, orpheline et muette, a des allures d’Oliver Twist. Il est question de détournement d’héritage, de savants un peu fous… La fillette se cache et est enfermée dans divers lieux, dont un horrible orphelinat dirigé par des religieuses. Elle y endure de nombreuses souffrances et apprend qu’elle ne peut se fier à personne ou presque : l’amitié et la bienveillance qui finissent par émerger dans cette noirceur sont incarnées par de magnifiques et étranges personnages, autre originalité du livre. Enfin, on découvrira seulement à la fin du roman, comme il se doit, de qui elle est la fille.
Enfin, l’arrière-plan du roman et sa thèse est celle d’une réflexion sur la cohabitation des humains avec les animaux et d’une condamnation de la prédation générale menée par l’humanité. Des métamorphoses, l’idée de l’existence d’une espèce intermédiaire entre l’homme et l’animal, d’une hybridation possible, ouvre ce beau roman sur la voie du fantastique et de la poésie.
Le récit est entrecoupé de lettres que le savant (dont on a découvert le corps assassiné au premier chapitre) avait écrites à son ami Darwin, qu’il avait accompagné dans son voyage à bord du Beagle. Chacune de ces lettres est une invitation à la réflexion :
« Chaque espèce, chaque race, possède  son propre système de survie adapté à son environnement. Certains choisissent l’attaque et deviennent des prédateurs. […] D’autres espèces préfèrent s’économiser et adoptent un comportement défensif. Ils sont a priori plus fragiles, mais la nature leur propose d’autre armes. Le camouflage, par exemple ».
Ainsi en va-t-il du phalène, papillon de nuit qui donne son titre au roman. La réflexion sur l’animal débouche sur une réflexion large sur la « sélection naturelle » théorisée par Darwin appliquée aux humains. La société est devenue l’environnement naturel des humains, au point que la mode peut y jouer le rôle du camouflage ou de son inverse : « la sélection est devenue culturelle. Elle n’en est pas moins impitoyable ».

feuilleter

 

 

Cursed, T. 1 : la rebelle

Cursed, T. 1 : la rebelle
Frank Miller, Thomas Wheeler
Gallimard, 2019

Scenario versus roman

Par Anne-Marie Mercier

Un univers médiéval où la violence règne, un peuple qui pratique une magie en lien avec les éléments naturels, persécuté et menacé d’anéantissement par un ordre religieux fanatique, une fille de prêtresse, issue de ce peuple, qui va le sauver, grâce entre autres à une épée de légende… On a de nombreux ingrédients de fantasy,  relevés par le fait que les noms d’Arthur, Merlin, Gauvain, etc. évoquent la légende arthurienne.
Mais les personnages qui portent ces noms ont peu (quasi rien) à voir avec l’histoire mythique ancienne, au point qu’on se demande si ce n’est pas un procédé purement accrocheur. Plus problématique encore, le récit est davantage un scenario qu’un roman : on lit une suite d’actions qui s’enchainent régulièrement ; en dehors de l’héroïne, les personnages ont peu de profondeur ; enfin, la crédibilité et la cohérence, même avec toutes les limites du genre, est faible.
On annonce que cette histoire sera bientôt visible sur Netflix, et c’est bien là que ce texte a sa place. Cela promet beaucoup d’action, de magie (donc d’effets spécieux) et de sang, pour les amateurs.

Violette Hurlevent et le jardin sauvage

Violette Hurlevent et le jardin sauvage
Paul Martin, J-B Bourgois (ill.)
Sarbacane, 2019

On serait les sauveteurs d’un jardin… ou de soi-même

Par Anne-Marie Mercier

En trois saisons, Violette et sa fidèle monture (son chien, Pavel, amateur de cornichons) affrontent bien des dangers : les loups, les trolls, les serviteurs des ténèbres… jusqu’à Kaliban, maître de la tempête (on aura reconnu le personnage de Shakespeare) ; elle assume aussi son rôle de protectrice du jardin, répare ce qui est mort, discipline ce qui est trop vivant et trop vert. On trouve toute sorte de trouvailles, de belles idées originales, comme la Horde verte, mue par la peur des petits oiseaux, un cimetière de sapins de Noël aigris, des trolls dont le cœur n’est pas entièrement de pierre…, des jardiniers et des jardineux… C’est un régal. Les illustrations sont à la hauteur de l’entreprise, comme vous pouvez le voir sur le site de l’éditeur.

Violette est une héroïne enfant peu sûre d’elle, portée par l’énergie et l’envie de se rendre utile. Mais c’est aussi, dans la « vraie vie » une enfant terrifiée par un père menaçant.
Le jardin est sa porte de sortie, son « jardin secret » et le moyen de tenter de se reconstruire tout en explorant l’histoire familiale. Il y a du tragique dans cette fantaisie débridée, une inquiétude sourde, et les victoires de Violette et de son fidèle Pavel sont autant de triomphes contre la peur et la noirceur, lorsque rêve et réalité se rejoignent.
C’est à la fois une belle aventure, pleine de rebondissements et de fantaisie, souvent drôle, très originale, et un conte poignant. Il y a un peu de la magie de Tobie Lolness, comme le dit un critique.

Témoignages sur le site de l’éditeur, auxquels je souscris entièrement  :

GRAND PRIX DES LECTEURS DU JOURNAL DE MICKEY

Je n’ai rien lu de plus beau depuis Tobie Lolness !

Olivia de Lamberterie, Télématin, France 2

Un magnifique conte initiatique dans un livre objet luxueux.

Télérama

Ce roman initiatique est aussi extraordinaire que son jardin.

Le Parisien

Violette Hurlevent est une héroïne inoubliable.

Lire

L’imaginaire fonctionne à plein dans ce monde aussi merveilleux que dangereux

La Croix

Un roman aussi poétique qu’ambitieux !

Le Point

Une épopée hors-norme qui ensorcelle l’esprit et fait naître le rêve.

Actualitté

Une de nos plus belles découvertes cette année !

Nice Matin

Plein de belles trouvailles !

J’aime Lire Max

Un surprenant roman d’aventure aux illustrations oniriques qui rappellent l’univers de Sempé.

Le Monde des Ados

Un roman d’aventure à dévorer sans retenue.

Je Bouquine

Un vrai roman d’apprentissage, féérique et captivant.”

L’express.fr

The Kindgom

The Kindgom
Jess Rothenberg

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Corine Daniellot
Casterman, 2020 (2019)

Westworld x Disneyworld

Par Matthieu Freyheit

Certes, les références sont ici évidentes : la récente série HBO WestWorld, mettant en scène un parc d’aventures (plutôt que d’attractions) sur le thème du far west, peuplé d’androïdes dernière génération ; et Disney, dont la galerie de princesses n’est plus à présenter.

Certes, c’est toujours le succès qu’on imite, et l’on pourrait reprocher à l’auteure de miser sur celui de WestWorld : The Kingdom désigne un parc d’aventures peuplés d’androïdes appelés « hybrides » et dont les figures de proue sont sept princesses programmées à assurer le bonheur des visiteurs.

Ce réinvestissement évident n’est cependant pas contradictoire avec la réussite de l’entreprise : sur fond d’éveil des machines à la conscience, Jess Rothenberg propose une sorte de thriller criminel et identitaire plutôt réussi, dans un décor de conte de fée. La dystopie du bonheur garanti a elle-même déjà fait ses preuves et, manifestement, l’époque reste au scepticisme devant toute trop belle promesse. Ainsi le dysfonctionnement, appareil narratif classique des techno-fictions, touche-t-il ici des princesses avides d’être – on pourrait y voir la métaphore simpliste d’un féminisme convenu, mais l’auteure a le goût de ne pas avancer trop lourdement chaussée. Car si les princesses sont belles et obligatoirement heureuses (il ne faut pas longtemps pour cesser d’y croire), elles sont avant tout bienveillantes, dessinant très discrètement ce qui pourrait procéder d’une lecture dystopique du care.

Le roman de Jass Rothenberg a ainsi l’avantage de la polysémie interprétative. Et, sur fond de réécriture, il s’autorise l’entremêlement de thèmes et de thèses variés, si bien qu’à l’enquête intradiégétique s’ajoute celle, extradiégétique, du sens. Et puis, tout simplement, saluons l’heureuse idée de faire se rencontrer machines et princesses : l’art du mashup n’est pas perdu en littérature de jeunesse.

Si le style n’y est pas toujours et si, pour une fois, on peut se dire qu’il aurait fallu quelques pages de plus (voire un autre tome) pour boucler l’enquête moins abruptement, l’ensemble est efficace aussi bien du point de vue de l’imaginaire que du champ de réflexion proposé. Sans compter que Rothenberg livre ici un monde qui ne demande qu’à s’étendre, notamment par les diverses pratiques de fans, sur tous les réseaux possibles. Il faut bien ça pour que vivent les princesses, même les princesses hybrides.

 

Et le désert disparaitra

Et le désert disparaitra
Marie Pavlenko
Flammarion 2020

Optimiste dystopie

Par Michel Driol

Un futur, plus ou moins lointain. Le désert est omniprésent. Quelques villes subsistent, faites de tours et de souterrains, entourées de machines qui creusent le sol à la recherche de l’eau. Samaa, qui a 12 ans, vit dans une tribu nomade qui gagne de l’argent en allant chasser les rares arbres restants, en les débitant, en les vendant contre de l’eau gélifiée et des conserves. Seule, une vieille qui radote parle des arbres comme source de vie, des animaux, de l’eau… Mais qui la croit ? Samaa, qui rêve de devenir chasseuse d’arbres –métier exclusivement masculin – quitte le campement pour pister l’expédition des hommes. Mais elle se perd, et tombe dans une fosse où pousse un arbre… ce qui va changer le destin de sa tribu.

On se souvient de l’Homme qui plantait des arbres, de Giono. On se souvient aussi des arbres maisons de Claude Ponti. Il y a un peu de tout cela dans le roman de Marie Pavlenko. Le personnage de Samaa découvre à quel point les arbres sont insérés dans une chaine du vivant, qu’ils supportent et entretiennent : fourmis, oiseaux. Elle découvre qu’ils sont un univers à eux seuls. Elle découvre aussi le pouvoir guérisseur de leur écorce. Elle découvre enfin que l’on peut faire pousser des arbres, et faire revenir ainsi la vie. On a ainsi, dans un univers totalement dystopique, une ode à la biodiversité, à la préservation de la nature. Par ailleurs, il n’est bien sûr pas indifférent que le personnage principal soit une héroïne. Bien inscrite dans ses douze ans, au début, encore enfant, devenant amoureuse, jalouse d’une plus belle, plus mûre, elle osera faire ce qui est interdit. Le roman parle à la fois d’une transmission de l’histoire par les femmes (ce qui se passe entre la vieille et Samaa, ce qu’il lui faut de temps pour comprendre ces paroles), mais aussi oppose au pouvoir destructeur des hommes (qui ne voient dans les arbres que du bois à débiter) à la force vitale des femmes qui, patiemment, parviennent à vivre en symbiose avec la nature et à faire refleurir le désert.

Il est aussi question de livre et de culture : Samaa sait lire, son père le lui a appris. Elle lit ainsi l’unique livre que possède la tribu : de façon incongrue, un livre de cuisine, où les têtes des brocolis ont un côté surréaliste. Le roman est encadré par un prélude et un épilogue, bien des années plus tard, dans un univers où les arbres sont rois, et où on lit, comme un rite, un Livre, façon de transmettre la mémoire de Samaa, de ne pas oublier.

Sans être moralisateur, le livre est plutôt comme une sorte de parabole qui incite à respecter la vie, à protéger la nature, pour pouvoir vivre un futur heureux. Une lueur d’espoir par les temps qui courent, cela vaut le coup d’être signalé !

La Mémoire des couleurs

La Mémoire des couleurs
Stéphane Michaka
Pocket Jeunesse, 2018

Eloge de la science-fiction à la littérature et à la fiction

Par Anne-Marie Mercier

Voilà une contre utopie réjouissante, qui place notre société terrienne, (Paris et les Cévennes) avec tous ses défauts, comme un repoussoir face à une utopie proche de celle du Meilleur des mondes. C’est aussi un roman passionnant, plein de rebondissements, de personnages originaux et attachants.
La planète Circé, proche de l’Utopie de Thomas More par sa géométrie, image de la perfection aux yeux de la plupart de ses habitants, est dirigée par l’Oracle, entité (bienveillante ?) ou super ordinateur, c’est ce qu’on verra en suivant l’enquête du héros. L’Oracle œuvre apparemment pour le plus grand bonheur des habitants, appelés les Couleurs, chacune étant d’une nuance différente et étant nommée selon cette couleur : plus de racisme, plus de discriminations… On vit heureux jusqu’à 66 ans.
Mauve, un jeune homme qui a l’apparence d’un adolescent de 15 ans, se réveille amnésique, après un cauchemar confus, sur la planète Terre, dans un lieu étrange qu’on lui décrira comme une brocante. Il a été expulsé pour ses crimes sur cet enfer où l’air est pollué et où rugissent les suicideuses (les voitures) qu’il observait auparavant dans les musées de Circé, sous formes de compressions.
Peu à peu, devenu télépathe, il découvre son entourage terrien ; il y gagne une famille : la jeune Lucy qui rêve de devenir chanteuse aux USA, sa tante, personnage mystérieux qui l’héberge et le nourrit sur ordre, un vieil homme qui aime Billie Holiday, Ella Fitzgerald, les herbiers, et lui fera découvrir L’Odyssée et bien d’autres œuvres. Il lui apprend aussi à pratiquer la lecture lente : elle remplacera le scannage qu’il utilisait à Circé. Dans ses souvenirs, lui revient aussi l’image de sa promise d’autrefois, Cyan, enlevée par les forces de l’Oracle, pour avoir brandi un « vrai » livre, Les Confessions, et réclamé le droit de s’exprimer en disant « je ».
Avec un véritable suspens, on suit en parallèle les aventures de Mauve sur Terre et des souvenirs d’épisodes de sa vie d’avant qui lui reviennent progressivement : son enfance parfaite sur sa planète parfaite, comment il a perdu son amour, comment il est parti à sa recherche, sa plongée dans les profondeurs du système, et sa découverte des deux familles rivales qui manipulent l’Oracle, les Styrge et les Lystraker, enfin le crime pour lequel il a été condamné à l’exil sur la Terre.
À Paris et dans la communauté des Cévennes qu’il rejoint (appelée Mirceade – allusion à Mircea  Eliade ? – proche de Génolhac dans le Gard), il découvre un autre monde (celui du retour à la terre et à la vie simple) et commence à lutter contre ce qui menace la Terre :
« la Toile vit ses derniers jours. Non seulement elle est vulnérable, susceptible d’être piratée à tout instant, mais elle complique inutilement la vie des humains. En plus d’être assaillis de messages publicitaires sur lesquels ils cliquent sans le vouloir, ils oublient sans cesse leur mot de passe, perdent l’accès à leurs données et se noient dans un trop plein d’informations »… L’appel à un rapprochement avec la situation actuelle des nuls en internet n’a rien de subliminal.
Le message est clairement celui d’une défiance vis-à-vis du progrès technologique  :
« Un monde hyperconnecté qui fonctionne sous la perfusion continue de trilliards de données. Et qui en oublie de préserver l’air qu’on respire, l’eau qu’on boit, les fruits que donne la terre. Un monde qui n’aura  bientôt qu’un seul recours : s’en remettre à une force de calcul et de prévision infiniment supérieure à celle des hommes. Une entité désincarnée pour laquelle l’humain ne sera qu’une donnée parmi d’autres. »
L’un des autres aspects intéressants (bien que lui aussi un peu trop appuyé) de ce roman est celui qui donne lieu à un éloge de la lecture. Mauve arrive par la lecture à bloquer les pensées des autres qui sont une torture pour un télépathe ; grâce à elle il accède néanmoins à ces pensées. En effet, par la lecture il gagne en humanité et cela lui permet de lire dans le cœur des humains, d’interpréter leurs silences,  de développer son empathie.
« La lecture patiente, attentive, imaginative imprègne tellement notre esprit que les pensées parasites ne peuvent plus nous atteindre. Elle nous déconnecte littéralement de notre environnement. […] Elle nous entraîne dans des labyrinthes dont nous sommes les seuls architectes ».
Quant à la solution qu’il trouve pour sauver la planète, elle ne manque pas d’originalité : pour sauver le monde, il faut raconter des histoires et donner l’amour des histoires. Bel l’éloge de la de science-fiction à la littérature et à la fiction, qui évoque celui de Fahrenheit 451. Cette œuvre a été enregistrée au Studio 104 sous le titre « le bruit du monde ».
Stéphane Michala, qui est passé de l’écriture théâtrale au roman, est aussi le créateur de concerts-fictions adaptant des œuvres du XIXe siècle : Vingt mille lieues sous les mers (publié chez Gallimard), Moby Dick, Alice au pays des merveilles…

Mon nom est Zéro

Mon nom est Zéro
Luigi Ballerini

Traduit de l’italien par Stella Di Folco
Amaterra, 2020

 

Le degré zéro de l’écriture ?

Par Matthieu Freyheit

L’éveil aux sensations et aux émotions fait partie des défis que se donne l’écriture de l’enfance et de la jeunesse. Romain Rolland en donnait un exemple dans son roman-fleuve Jean-Christophe ; plus récemment, dans le champ de la littérature de jeunesse, on se souvient bien sûr du Jonas de Lois Lowry qui, dans The Giver, découvre soudain les couleurs, la neige, le plaisir et la joie, l’amour et la transgression.
Il est devenu courant, par ailleurs, de trouver dans les technologies et biotechnologies l’occasion de rompre avec ces sensations et émotions, dans une opposition classique entre la technique et le « vivant ». Une opposition grossièrement reprise dans Mon nom est Zéro : le héros, un adolescent appelé Zéro (diminutif de Deuxpointzéro) grandit dans un appartement de haute technologie sans avoir jamais été mis en contact avec le « réel ». Toutes ses expériences, physiques et psychiques, sont vécues par le biais d’interfaces et de dispositifs (notamment des écrans tactiles). Un dysfonctionnement le conduit pourtant à quitter cet appartement et à vivre le choc d’une confrontation soudaine avec le monde du « dehors ».
Sur fond de tonalité dystopique opposant les promesses du virtuel au vécu du réel, le roman cherche alors à restituer ce choc, notamment celui de deux langages incapables de se comprendre : celui du jeune adolescent, tout entier constitué par son habitus numérique, et celui de deux médecins qui le recueillent et cherchent à le protéger (« […] c’est comme si nous parlions deux langues différentes »). Car c’est bien d’une cavale qu’il s’agit, Zéro n’étant rien d’autre que le fruit d’une expérience militaire destinée à produire les soldats du futur : ceux de la guerre des drones, de la « nécroéthique » et du « bien-tuer » que théorise Grégoire Chamayou (Théorie du drone, 2013), et bien sûr de la mise à distance des émotions.
Le projet pouvait être intéressant, n’était que le roman multiplie les poncifs (« Tu as eu raison, garçon. Des fois, ça soulage de pleurer »), les situations hautement caricaturales (l’adolescent ouvre pour la première fois un livre – un atlas de dermatologie – et, effrayé, cherche à l’éteindre : « Je voudrais bien, mais je ne trouve pas le bouton ! Les côtés sont épais et lisses, obliques, sans boutons, et il n’y a pas de clavier sur l’écran. Il ne me reste plus qu’à fermer très fort les yeux. Je n’ai pas l’intention de regarder ces choses horribles, ça me fait trop peur. Espérons que la batterie se décharge vite, comme ça le livre s’éteindra et je n’aurai plus de problème »), les simplifications (« Et pourtant je ne peux pas continuer à douter de chaque chose, j’ai besoin de me reposer sur des certitudes, sinon je m’écroule ») et les formules toutes faites (« […] les émotions font mal, elles sont plus épuisantes que cent kilomètres de course, elles rendent les idées floues et font aussi perdre des batailles »). Le tout mâtiné d’un care indigeste : « […] tout en moi se refuse à définir ce garçon comme un problème. »
Ecrit exclusivement au premier degré, le roman renonce à toute suggestion comme à toute complexité pour faire leçon, sans nuance : « J’ai tout appris avec les documentaires sauf ce qui compte le plus, que la réalité est puissante. Elle est infiniment plus forte que les images qui s’agitent sur les écrans. » L’ambition était pourtant présente, mais le défi n’est pas relevé et l’on se demande souvent si l’on n’a pas entre les mains un texte tiré d’une plateforme d’écriture en ligne de type WattPad. Le résultat, en tout cas, ne rend pas hommage au travail de l’éditeur, auquel on doit le plus souvent des livres fort réussis, albums et romans confondus.