Northanger Abbey

Northanger Abbey
Jane Austen
Traduit (anglais) par Michel Laporte
Flammarion jeunesse, 2015

Pour s’initier à l’art de Jane Austen

Par Anne-Marie Mercier

northanger-abbey« Qui aurait connu Catherine Morland enfant n’aurait jamais pu supposer qu’elle était née pour être une héroïne. Sa position dans la société, la personnalité de ses père et mère, sa propre personne et ses dispositions, tout était unanimement en sa défaveur. »

Mais qui connaît un peu l’univers de Jane Austen devine que ce terme d’« héroïne » doit être vu avec l’humour subtil qui est le sien : les aventures de cette jeune fille seront tantôt bien réelles, lorsqu’elle sera aux prises avec les conventions sociales et l’hypocrisie de ceux qu’elle croit être ses amis et surtout ses amies, tantôt parfaitement imaginaires lorsqu’elle verra le monde à travers le prisme des romans gothiques qu’elle affectionne. C’est un texte court, sensible, drôle, un petit bijou « austenien ».

La publication de ce roman dans une collection pour adolescents (ou plutôt adolescentes, le graphisme étant assez parlant ; mais on suppose que des garçons pourraient aimer Jan Austen) est une excellente initiative. L’illustration de couverture par Charlotte Gastaut et les fleurettes qui décorent les têtes de chapitres et bas de pages en font un joli objet.

Mauve

Mauve
Marie Desplechin
L’école des loisirs (neuf), 2014

Après Verte et Pome, sombre Mauve

Par Anne-Marie Mercier

 

« Je regarde autour de moi, je ne vois que du noir, des nuages qui s’amoncellent. […] Les catastrophes anciennes n’ont rien changé. Personne n’a rien appris. Le mal va revenir, je le vois, il avance ».

mauveAprès Verte et Pome, deux charmantes petites sorcières, filles de sorcières, petites-filles de sorcières… voici Mauve. Rien à voir : Mauve est aussi glaçantes que les autres filles sont vivantes ; elle a un père mais pas de mère (les mères et grand-mères jusqu’ici prenaient de la place) ; enfin, autre changement majuer, Mauve et son père sont vêtus impeccablement et fort classiquement, ils cultivent le conformisme et ne sont guère aimables.

Ici, Marie Desplechin utilise à fond la veine fantastique : les héros, Verte et son ami Soufi, s’affrontent au Mal, aux Ténèbres… Mais la veine réaliste ne disparaît pas pour autant : le système de chapitres en points de vue alternés que l’auteur utilise à nouveau donne la parole à de parfaits ignorants en matière de sorcellerie comme le brave Ray, grand-père paternel de Verte et amoureux de sa grand-mère maternelle (l’extraordinaire Anastabote que l’on retrouve avec plaisir), policier à la retraite, sympathique mais un peu dépassé.

Enfin, Marie Desplechin tire le fantastique du côté de la fable : le déchaînement du voisinage contre une famille qui ne se comporte pas tout à fait comme la plupart d’entre eux, le harcèlement dont les filles sont victimes au collège sont en relation avec des événements bien réels et toujours contemporains. L’ancêtre de Verte résume une histoire de l’humanité faite de persécutions – contre les sorcières mais on devine que le propos va plus loin :

« « Il n’y a pas eu un temps sans camps, gibets, tortures, bûchers et victimes pour les alimenter. Et pourtant nous avons gardé l’espoir. Pourquoi ? Parce que le Mal ne revient jamais seul. Il est toujours suivi d’une petite gourde aventureuse, armée d’une hache et d’une sarbacane. Elle a porté de nombreux noms au cours de l’Histoire. Aujourd’hui, pour moi, elle s’appelle Verte. »

C’était un discours terriblement solennel même si « bécasse » n’était pas exactement l’épithète sublime dont j’aurais rêvé. J’ai pris ma hache à deux mains […]. Physiquement, je ne me sentais pas très soutenue. Mais moralement, j’étais gonflée à bloc. Mon peuple était en haillons. Mais mon peuple était là. »

Frontières et circulations : une littérature de jeunesse européenne au XXIe siècle ?

Prolongation de l’appel à communication de Frontières et circulations :
une littérature de jeunesse européenne au XXIe siècle ? (jusqu’au 30 nov>. 2016)
Les biennales de la Littérature de jeunesse. Deuxième colloque international.
Site universitaire de Gennevilliers, 7 et 8 juin 2017
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Avec le soutien des unités de recherche AGORA, EMA, LLA CREATIS et Textes et Cultures

Les Zarnak

Les Zarnak
Julian Clary, David Roberts (traduit de l’anglais par Nathalie Zimmerman)

MELOkids+, 2016

A rebrousse poil

par François Quet

large-ccc6bbec-bc2d-4c04-8131-d9321ea6c203Deux hyènes parlant couramment anglais, correctement habillées et munies de passeports en règle, s’installent dans un pavillon de banlieue. La suite pourrait être terrifiante, mais les auteurs n’ont pas choisi de s’inspirer des histoires de zombies ou de loup-garou, bien au contraire.  Le couple qui se félicitera bientôt de la naissance de jumeaux n’a qu’une aspiration : passer pour des gens « normaux », ce qui n’est pas si facile quand on a une queue assez encombrante, quand on rit bêtement à tout propos, et quand on préfère à l’arbre de Noël l’enfouissement des cadeaux dans le jardin.

Le roman de Julian Clary est doublement intéressant. D’abord il est drôle, d’une loufoquerie inhabituelle dans le paysage français. L’invraisemblance de la situation est joyeusement assumée et finirait par devenir naturelle, si de nouveaux faits ne venaient pas régulièrement rappeler au lecteur qu’on n’est pas dans un roman animalier (où les animaux se comportent tellement comme des humains qu’on finit par oublier qu’ils sont des lapins ou des souris). L’inadaptation des hyènes aussi bien que leur assimilation relèvent d’un grotesque que renforcent les illustrations hilarantes de David Roberts. Ainsi les passants arrêtent M. Zarnak, pour le complimenter sur sa progéniture : « — Qu’est-ce qu’ils vous ressemblent ! Mais ils n’ajoutaient pas pour autant « Et c’est fou ce que vous avez l’air d’une bête sauvage. » Un peu comme quand on voit un bébé très laid, on ne dit pas : Oh, on dirait un crapaud ! » même si on le pense très fort » (p.33).

La deuxième raison d’aimer ce roman tient à son thème. Sans jamais renoncer aux ressorts du comique (avec parfois une facilité qui ravira les enfants : Fred ne cesse de raconter des blagues qui parasitent tellement le récit que son épouse finit elle-même par s’en lasser), et sans jamais insister sur la dimension symbolique du récit, Julian Clary raconte une histoire d’intégration : le voisin méfiant suspecte cette famille de ne pas être très conforme et s’en alarme vraiment au point de leur rendre la vie compliquée ; Minnie, la petite copine des jumeaux, voudrait bien quant à elle avoir une queue pour chasser les mouches ; le regard des hyènes sur nos coutumes les plus ordinaires permet de prendre un peu de distance et de les rendre moins « naturelles ».   Avec beaucoup de légèreté, le roman invite à réfléchir sur l’altérité ­­— les animaux sont intelligents, d’une intelligence différente de celle des humains, mais ils sont intelligents ­—, sur les difficultés de l’intégration et sur le respect de chaque identité.

Julian Clary est une vedette de télévision outremanche (http://www.julianclary.co.uk/). C’est son premier roman pour enfants (on annonce une suite en plusieurs tomes) aussi déjanté que généreux et profond.

Monsieur Matisse

Monsieur Matisse
Anne-Marie van Haeringen

Sarbacane,  2016

La sirène et la perruche

par François Quet

slider-monsieur-matisse Librement inspiré des derniers découpages de Matisse et plus précisément de La perruche et la sirène (1953), le livre d’Anne-Marie van Haeringen est avant tout un bel hommage au peintre. L’auteur et illustratrice relatent les circonstances dans lesquelles Matisse est passé de la peinture aux papiers découpés. Le vieil homme, alité ou dans un fauteuil roulant, réorganise le monde qui l’entoure et transforme les murs blancs de l’hôpital en une fête de la couleur.

Le scénario est mince mais il est complètement porté par le travail plastique, qui de page en page invite le jeune lecteur à participer à l’enthousiasme du créateur. On comparera cet ouvrage avec celui de Vanessa Hié et Véronique Massenot, La perruche et la sirène – Matisse (Éditions L’élan vert, 2015)

Un Monde sauvage

Un Monde sauvage
Xavier-Laurent Petit

L’école des loisirs, 2015

« Tiger, tiger, burning bright in the forests of the night »

Par Matthieu Freyheit

un-monde-sauvageL’histoire se déroule dans la taïga russe, non loin de la frontière chinoise. Elle aurait pu se passer partout ailleurs sur le globe avec la même justesse, la même résonance. Après tout, en mars dernier, le monde s’émouvait de l’assassinat de l’activiste écologiste hondurienne Berta Caceres – le cimetière des écologistes assassinés s’agrandissait encore, tandis que s’étend celui des animaux braconnés (on se souvient là aussi, en juillet dernier, du braconnage du lion Cecil au Zimbabwe, ayant suscité de vives réactions restées, comme toujours, vaines).

Dans cette partie isolée de la Russie, Felitsa accompagne sa garde-chasse de mère dans certaines de ses tournées. Ce printemps-là, Alissa l’emmène sur les traces de Miss Infinity, une tigresse ayant mis au monde deux bébés. Le trio, on s’en doute, est une prise inespérée pour les braconniers qui, passée la frontière chinoise, pourront changer la mort en or. Face à leur nombre, à leurs moyens, et à l’acharnement que constitue l’appât du gain, Alissa semble bien démunie.

Pour Felitsa, l’été des deux antagonismes que sont la traque et la préservation est aussi celui du basculement de sa vie : dernier été passé dans la taïga avant de rejoindre ‘la ville’ pour y poursuivre son instruction, été de la confrontation avec l’image d’elle-même grandissant, été où se révèle l’adolescence faisant d’elle la proie des colères aussi bien que du sentiment amoureux. Entre les glaces et la fournaise de la taïga, c’est l’adolescence elle-même qui, chez Xavier-Laurent Petit, fait entrer Felitsa en wilderness, par la vie et par les livres.

 

 

Un monde à part

Les Chroniques d’Hurluberland
Olivier Ka

Rouergue,  2016

Un monde à part

par François Quet

9782812610608D’abord, il y a le ravissement des noms propres : Camille Plumedange dont la beauté est « époustouflante », Hector Boulocarré, le boulanger, Auguste Barbefolle, le « tonitruant bourgmestre », Joséphine Cœurdefruit, « éleveuse de chevaux », ou encore Amédée Soupaleau qui est « idiot à manger ses sabots » et bien d’autres personnages, qui si leur nom est bizarre, nous ressemblent un peu et font que cette terre d’Hurluberland est un peu la nôtre.

Ce qui est étrange au pays des Hurluberlus ce n’est finalement pas, le plus souvent, sa population. Bien sûr, il y a ces trois femmes qui ne chantent que pour les fleurs, bien sûr il y a cet arbre savant qui trouve réponse à toutes les questions des autochtones. Mais la plupart du temps, c’est un événement extérieur qui suspend la vie quotidienne et assez sage des Huluberlus : la présence inopinée d’une porte en pleine forêt derrière laquelle on trouvera la maison d’un vieillard inconnu, une échelle apparue au milieu du village et qui conduit au-delà des nuages, une belle et exigeante inconnue, une île minuscule où vivent des chevaux miniatures, un épais brouillard qui modifie le regard des villageois sur eux-même, un grand vent qui emporte tout sur son passage. L’inspiration d’Olivier Ka, nourrie de contes et de légendes traditionnelles semble sans limite ; il s’amuse à déstabiliser son petit monde, pour mieux le retrouver. Car, à chaque fois ou presque, l’issue de chacun de ces petits récits (qu’on pourrait lire de façon indépendante) reconduit l’univers initial, est une invitation à changer de regard plutôt qu’à changer le monde.

Chaque nouvelle porte en effet une morale implicite : la générosité d’Adélaïde Bellétoffe finit par révéler la bonté de ses compatriotes ; il ne sert à rien de multiplier la beauté des fleurs qui finiraient par étouffer le monde : c’est leur rareté qui fait leur prix ; Camille, l’indécise, perd toute chance d’épouser l’un ou l’autre de ses merveilleux prétendants : lui restera un homme  ordinaire, rencontré par hasard, mais qui doit lui aussi avoir des talents cachés, encore faudra-t-il prendre le temps de le trouver.

La « morale » de chacune de ces petites fables n’est pourtant pas assenée et ne réduit en rien ni le charme du récit ni la fantaisie de l’auteur. Le lecteur reste libre d’attribuer à ces petites aventures la signification qui lui paraît la meilleure, ou pas de signification du tout, si ce qu’il préfère, c’est la rêverie (à laquelle nous invite l’auteur).

Avec des si

Si j’avais une girafe
Shel Silverstein

Grasset-jeunesse,  2016

Avec des si

par François Quet

 

003785104Avec des si disait-on quand j’étais enfant, on mettrait Paris en bouteille. Donc prenons une girafe, étirons la, coiffons la d’un chapeau et d’un rat, habillons la, accrochons lui une rose sur le museau. Imaginons qu’une guêpe lui pique le genou, qu’elle mette ses pieds (chaussés) dans de la glu.… etc. Et puis imaginons qu’on la débarrasse successivement de tous ces éléments. Qu’obtenons-nous ? Bravo ! Vous avez gagné. Si vous ne faites rien de tout ça, alors, tout simplement vous avez une girafe. Ce qui n’est pas mal.

J’avais déjà souligné ici l’utilité de On a toujours besoin d’un rhinocéros chez soi, du même auteur, chez le même éditeur. C’est une autre merveille de fantaisie et d’humour que proposent ici les éditions Grasset (dans une traduction de Christian Demilly). Le crayon de Shel Silverstein rend possible ce que la réalité ne permet pas : un dragon, un vélo, un coffre à roulette, une flûte à et au bec, une girafe en costume etc. Sous les yeux et avec la participation d’un petit enfant, la girafe se transforme, se déplace, fait d’étranges rencontres avant de redevenir une girafe.

Tout cela a le charme des comptines et des contes en randonnée. Le dessin est celui d’un caricaturiste habile, vif et insolent. On ne peut qu’encourager la consommation immodérée de cette invitation au désordre et au rêve.

Les Contes de fées défaits. Le Petit Chaperon rouge

Les Contes de fées défaits. Le Petit Chaperon rouge
Charles Perrault, Fabrice Colin, Zelda Zonk
Play Bac, 2015

Encore un Chaperon rouge

Par Anne-Marie Mercier

chaperon colinRemettre « au goût du jour les grands classiques de la littérature enfantine pour créer une collection décalée, drôle et parfois même sarcastique », telle est l’ambition affichée par Play Bac, qui insiste sur l’usage scolaire qui peut être fait de ces œuvres. Vaste programme.

Le problème est qu’on ne voit pas bien de quel goût du jour il s’agit : le texte est celui de Perrault, fort bien. L’image est traitée dans un style proche delà BD, soit. Mais quoi d’autre ? Montrer un Chaperon rouge très réticent quand à l’idée d’aller voir sa grand mère, dégoûté par l’idée de l’embrasser, est-il ce fameux « gôut du jour »? la modernité peut-elle se réduire à çela ? Quant au fait de traiter l’histoire sur le mode comique et trivial, çela fait bien longtemps que d’autres s’y sont essayé – en mieux.

Allons donc relire Dumas et Moissard, savourer Dedieu…

Tor et le troll

Tor et le troll
Thomas Lavachery
L’école des loisirs, 2015

Fête nordique

Par Anne-Marie Mercier

couvmouchegabaritTor est l’ami du petit peuple féérique des bois du nord, près avoir sauvé un farfajoll, aventure relatée dans Tor et les gnomes. Dans ce deuxième épisode, il décide de profiter de sa popularité pour assister à la grande fête des gnomes au lac de l’Ours. L’essentiel du récit se passe dans son trajet vers le lac : les préparatifs pour s’y rendre malgré la défense qui lui en a été faite par sa famille, sa rencontre avec un troll amoureux qui lui demande de la laver (opération faite en étape avec force détails), la course sur les épaules du Troll.

Tout est heureux et facile, et l’écriture de Thomas Lavachery n’y est pas pour rien ; on retrouve l’atmosphère poétique des aventures de Bjorn et la phrase élégante et précise de son auteur.