L’explorateur

L’explorateur
Bonnefrite
Le Rouergue, 2015

Ecarquilleur d’yeux

Par Anne-Marie Mercier

Voici un album qui fait partie de la catégorie, rare autrefois mais de plus en plus nombreuse aujourd’hui, de ceux qu’on délaisse immédiatement ou qu’on regarde à l’infini.

Principe si simple qu’il en est étonnant : sur des pages colorées de formes a priori abstraites, on place des ronds noirs, représentant, a priori les jumelles ou l’écarquilleur d’yeux de l’explorateur, mais qui deviendront, si l’on cherche bien, des monstres, selon le principe que tout être humain cherche un visage dès qu’il en a un indice, même petit.

Belle matière, belles rencontres colorées qui exhibent parfois le geste qui les a créées, marquées de craquelures et de stries, les doubles pages offrent un espace où rêver, tantôt avec les deux « yeux » déjà en place, tantôt sans et c’est au lecteur de les fabriquer et de les placer.

 

 

Jean-Yves à qui rien n’arrive / Huit farces pour collégiens

Jean-Yves à qui rien n’arrive / Huit farces pour collégiens
Pierre Gripari, Illustrations de Till Charlier
Grasset-jeunesse, 2013 et 2015

Mine de contes

Par Anne-Marie Mercier

Jean-Yves n’a « rien à raconter », dans la mesure ou à part naître, il ne lui est rien arrivé, dit-on. Mais, disant cela, on oublie qu’il a été abandonné peu après. Ce petit détail peut-il expliquer à la fois sa solitude et sa capacité à inventer des histoires ? Celles-ci sont rapportées par le narrateur, un enfant qui est devenu son ami. Elles illustrent le pouvoir des contes : ils guérissent des terreurs enfantines et permettent de comprendre bien des choses ou d’embellir une réalité qui serait plate sans cela.

C’est aussi un ouvrage qui apprend l’art du conte : si les histoires sont complètes au début, assez vite une perturbatrice (pointe de  misogynie ?) se glisse entre l’enfant et Jean-Yves et l’empêche de finir correctement ses histoires ; il faut combler les blancs. On y retrouve aussi l’acidité et l’irrévérence de la pensée de Gripari : scatologie, goût du bizarre, dialogues à la logique imparable.

Les éditions Grasset poursuivent leur entreprise de réédition de Gripari, initiée en 2012 avec les Sept farces pour écoliers, elles aussi illustrées par Till Charlier (mais c’est toujours Claude Lapointe pour les célèbres contes de la rue Broca et de la Folie Méricourt).

Les Huit farces pour collégiens proposent des pièces à jouer, de deux à sept personnages, qui pour la plupart reprennent les classiques de Gripari : le géant aux chaussettes rouges, la sorcière du placard à balais, la sorcière de la rue Moufetard, la fée du robinet, etc. Un dialogue savoureux met en scène Perrault dialoguant avec le loup, puis la Mère-grand et le Chaperon rouge, venus pour l’annonce qu’il a mise dans la presse pour  leur proposer un rôle : il ne fait pas bon être conteur de nos jours !

140 astuces strictement réservées aux ados

140 astuces strictement réservées aux ados
Alda Bournel, Gregory Bricout
De la Martinière jeunesse, 2014

Par Anne-Marie Mercier

Dans une mise en page efficace alternant gros titres, encarts de couleurs, principes numérotés, textes courts et simples  et illustrations très colorées, belles et drôles, on vous dit tout sur l’amour, l’amitié, la famille, le collège et on vous donne le début d’une solution à bien des problèmes. Ce livre est aussi du côté d’une approche raisonnable : oui ; l’école sert à quelque chose. Non, le mensonge n’est pas la bonne solution, etc.

Le titre est donc trompeur à plus d’un titre, comme la couverture qui indique un contenu explosif : ce ne sont pas que des « astuces », des trucs pour esquiver, et ce n’est pas « réservé aux ados » : les adultes qui y jetteraient un œil n’y verraient rien à redire. Le premier chapitre joliment intitulé « TOI en mieux » propose d’arriver à surmonter les difficultés intérieures,  surmonter les peurs, s’organiser, être à l’heure, masquer son ennui, contrôler sa colère… Ce livre ne s’adresse-t-il qu’aux ados ? on peut supposer qu’il pourrait accompagner longtemps le lecteur, à moins d’avoir été si efficace qu’il n’en ait plus besoin ? « Nathanaël, jette mon livre »…

 

 

 

Je suis qui je suis

Je suis qui je suis
Catherine Grive
Rouergue 2016,

 Trouver son genre et son chemin

Par Maryse Vuillermet

Raph ne part pas en vacances car sa maman est sur le point d’accoucher. Elle s’ennuie donc et s’est mise à voler le courrier dans les boites aux lettres de son immeuble.

Et puis, il y a un autre problème, elle est remplie de chagrin et depuis très longtemps, elle n’est bien qu’avec les garçons et dans des activités de garçon. Elle fait la tête même avec ses amis.

Et puis,  grâce à son copain Bastien, elle rencontre Sarah, la première fille avec qui elle peut être amie et qui l’écoute sans la juger.

Mais elle est surprise en flagrant délit de vol de courrier et tout va s’accélérer. Dans ce roman, il est bien clair que si Raph commet des délits, c’est parce qu’elle ne va pas bien et ne sait pas comment et à qui exprimer son mal-être.

D’où l’importance de l’amitié, de trouver une personne jeune ou adulte qui sache vraiment écouter.

Un joli roman sensible et bien écrit auquel je mettrais un seul bémol : l’immeuble et ses habitants, comme microcosme de la société, est rempli d’humains vraiment compréhensifs, je me demande si tout se passerait ainsi dans la vraie vie.

 

De givre et de plumes

De givre et de plumes
Edwidge Planchin, Fabienne Cinquin
Editions du Hêtre, 2016


Par Clara Adrados

Très bel album qui aborde un sujet relativement tabou et difficile : la mort d’un nouveau-né.

A travers l’histoire de Grand et de Tout-Petit, le lecteur découvre la joie de l’attente d’un enfant puis la tristesse de perdre cet enfant avant même qu’il ait pu vivre autrement que dans les rêves des êtres qui l’entourent.

Grand, un pingouin, et son enfant Tout-Petit, vivent en harmonie ensemble. Lorsque Tout-Mini arrive soudainement sous la forme d’un œuf dans le trou de givre et de plumes.

Le Tout-Petit est un peu jaloux, un peu effrayé de ne plus avoir ses moments de bonheur avec Grand. Mais ce dernier le rassure.

Tout aussi soudainement que l’arrivée de l’œuf, on apprend que Tout-Mini est sorti trop tôt, il est mort. Tout-Petit s’interroge : « Quand est ce qu’il sera plus mort, Tout Mini ? », « Quand on est mort, on ne peut plus revenir. » lui répond Grand.

Les illustrations, aux couleurs pastel et douces avant la mort de Tout-Mini, laissent place à des images sombres, représentant un monde de neige, de froid, de tristesse. Les images en double pages montrent la distance qui s’opère entre Tout-Petit qui cherche son parent, et Grand qui veut cacher ses larmes, pour éviter que Tout-Petit ne « cesse de grandir ».

Les larmes de Grand sont dévorantes, elles font fondre la neige, Grand ne peut que plonger dans l’eau pour se calmer… loin du monde, loin de son petit. Les illustrations sont fortes de la détresse de Grand et de Tout-Petit. Grand va dans les profondeurs pour s’isoler du monde tandis que Tout-Petit se retrouve seul dans un monde effrayant, peu rassurant.

Puis Grand reprend conscience que son petit a besoin de lui, il sort et protège son petit, le fait sourire … et espère que Tout-Mini les entend et rie de leurs jeux.

Cet album plein de douceur évoque avec justesse la difficulté de faire son deuil pour continuer à vivre, à faire sourire son enfant, en imaginant que l’enfant non né sourit peut-être dans un ailleurs. On notera que les droits d’auteurs sont reversés à l’association Kaly qui soutient les personnes touchées par la mort d’un bébé ou d’un enfant.

 

 

 

Le Livre des petits étonnements du sage Tao LiFu

Le Livre des petits étonnements du sage Tao LiFu
Jean-Pierre Siméon
Cheyne éditeur

La Grande Muraille n’arrête pas la fourmi

Par Michel Driol

Ce recueil commence par un avertissement de l’auteur : Tao Li Fu aurait vécu « entre deux siècles », était illettré et aurait énoncé ces sentences « frappantes et mystérieuses » à ses contemporains. Qui se les seraient transmises jusqu’à ce qu’au siècle dernier un lettré les transcrive. Des mille feuillets collectés alors n’en sont conservés qu’une poignée, celles qu’on va lire…

Suivent alors une soixantaine d’aphorismes, précédés de leur traduction en chinois. Il s’agit de formes brèves, entre une et trois lignes, qui prennent parfois la forme de constations :
Le plus puissant dragon
n’a jamais attrapé un oiseau

Parfois il s’agit de consignes ou de conseils :
Pose une pierre sur ton ombre
et pars en courant

d’hypothèses ;
Si tu regardes le ciel longtemps, il entre.

de rapprochements inattendus :
La caresse et la gifle ont la même main.

La nature y est omniprésente : animaux familiers, astres, nuages, montagnes, arbres, étangs…, et, au sein de cette nature, l’homme bien sûr, ainsi que l’enfant. Si le lecteur adulte se sent parfois proche de Pascal dans ces formes brèves, ces poèmes  évoquent bien sûr toutes les formes d’expression d’une sagesse populaire et curieuse du monde, des proverbes non dénués d’humour, en particulier dans les rapprochements effectués entre des réalités différentes :
L’ombre de l’éléphant
et l’ombre du coquelicot
ont le même poids.

L’ouvrage apparait donc comme une leçon : apprendre à s’étonner à partir de la perception de ce qui soudain, par la force des mots, devient une évidence, mais à quoi on n’avait pas, auparavant, prêté attention. Chacun des poèmes devient alors comme une métaphore, dont il reste à découvrir la signification en le laissant résonner en soi. Le recueil  n’entend pas enfermer le lecteur dans une interprétation, et c’est ce qui fait sa richesse. Jouant sur les contraires, il montre que la fragilité apparente est une force, que la vitesse n’est pas forcément la valeur suprême, et que la violence détruit celui qui la prône.

Petits étonnements, comme autant de petits concentrés d’humanité, à consommer sans modération, tout en admirant les calligraphes qui le rythment.

L’Ours qui n’était pas là

L’Ours qui n’était pas là
Oren Lavie, Wolf Erlbuch (ill.)

La Joie de lire, 2015

Qui suis-je ?

Par Anne-Marie Mercier

Conte philosophique, parcours cocasse entre le nonsense et la vérité brute, images à la simplicité conceptuelle qui s’enrichissent au fur et à mesure que la fiction « prend » et que le personnage acquiert de l’épaisseur, de l’existence, une identité, cet album est tout cela.

Le personnage naît d’un geste, d’une sensation : on n’est pas loin du cogito cartésien… Qui suis-je en dehors de ce que je pense et perçois ? Le gratouillis engendre l’ours et celui-ci cherche ensuite à construire son identité, à s’adjoindre des qualificatifs (« gentil », « heureux », « beau »), grâce aux rencontres qu’il fait en chemin, jusqu’à la maison qui est la sienne et qui le rassure sur la place qu’il occupe dans le monde.

Texte circonspect, drôle et juste, images sobres et riches : une petite merveille, dans laquelle on retrouve tout l’esprit des ouvrages de Wolf Erlbuch, qui n’est ici pourtant « que » (si l’on peut dire) l’illustrateur, esprit porté par le texte d’Oren Lavie (pseudonyme ou pas, quel beau nom !), chanteur-compositeur et interprète, dramaturge et metteur en scène, dont c’est le premier album. Une de ses chansons, « On the opposite side of the sea », a obtenu pour le texte le prix de l’ASCAP (American Society of Composers, Authors, and Publishers)

 

Renommer

Renommer
Sophie Chérer, Philippe Dumas (ill.)

L’école des loisirs (Medium), 2016

La vérité des mots, la force du langage

Par Anne-Marie Mercier

Saviez-vous que Avion était non seulement un dérivé d’avis (oiseau, en latin) mais un acronyme pour Appareil Volant Imitant l’Oiseau Naturel ? Que Freud avait commencé en s’intéressant à la Séduction (dans sa dimension fréquente d’inceste) avant de forger sa théorie de l’Œdipe ? Que le mot bulldozer a désigné à l’origine un groupe de racistes américains ?

Sophie Chérer a pu constater l’enthousiasme des enfants et adolescents (mais aussi de plus grands) devant les origines des mots, le sens caché suggéré par l’étymologie, les familles qu’elle fait deviner, l’extrême richesse de cette « science ». Les guillemets sont là pour exprimer une certaine réserve, non face à ce livre, bien fait et bien écrit, utile et passionnant, mais face au principe qui le sous-tend : les étymologies sont souvent hasardeuses et on ne peut – depuis les excès de certains aux XVII et XVIIIe siècles –  que les prendre avec prudence car la « Vérité » qu’elles proposent est fluctuante et les conclusions qu’on en tire … personnelles – ce qui fait leur charme.

Mais la prudence n’exclut pas la découverte; la jubilation qui parcourt ce livre est contagieuse et efficace : chaque mot donne lieu à une interrogation qui va au-delà de la question des origines et nous amène à notre temps présent. Ainsi, dans la partie intitulée « Nature », les mots « bio », « couleur » conduisent à une réflexion contemporaine… Dans la partie consacrée aux noms propres on découvre non seulement quel personnage a donné son nom à un mot, mais aussi on tire des leçons de la vie de cette personne et des circonstances de cette nomination (Eiffel, Séquoia, Espiègle, Boycot…) La partie consacrée aux sentiments fait l’histoire de l’un (curiosité), propose un mot nouveau pour un autre (mellonalgie), médite encore sur le dévoiement d’autres (religion, psy).

D’autres rubriques (Economie, Langage, Société, Technique), parcourent notre monde avec les mots, pestent contre le « ludique » et ses avatars (je suis bien d’accord, ce mot envahit le langage des jeunes enseignants à tout propos), s’interrogent sur l’évolution du sens du mot laïcité, sur le refus de la morale au profit de l’éthique, sur le fait que la plupart des insultes désignaient au départ des êtres disgraciés par la nature, pauvres, malchanceux…

Instructif… dans tous les sens du mot !

Hector et les pétrifieurs de temps

Hector et les pétrifieurs de temps
Danny Wallace
Traduit (anglais ) par Marie Leymarie, illustré par Jamie Littler
Gallimard jeunesse, 2015

La guerre des montres

Par Anne-Marie Mercier

Ce roman presque graphique est abondamment illustré et de nombreux dialogues sont composés avec une typographie particulière, indiquant des cris, une voix aigre, etc. il est donc très imagé à tous les sens du terme.

L’aventure d’Hector se déroule dans une bourgade où il est dit qu’il ne se passe jamais rien en dehors des petits tracas habituels, notamment ceux d’un écolier tourmenté par des camarades plus forts et plus agressifs. Il demeure que le père du héros a disparu dans des circonstances mystérieuses, comme d’autres adultes du village, que certains adultes autrefois aimables sont devenus très désagréables, et que Hector fait l’expérience d’un temps arrêté pour tous mais non pour lui. Passée l’exaltation de voir qu’il peut pendant quelques minutes faire tout ce qu’il veut sans sanction, il découvre que des monstres envahissent la ville durant ces pauses, que ce sont eux qui sont à l’origine de tous les événements bizarres, et que d’autres enfants du même âge que lui se sont ligués pour les anéantir et retrouver leurs parents. Ce n’est que le début d’une future série – que je ne lirai sans doute pas.

Le récit est trépidant, les personnages nombreux et caricaturaux ; l’utilisation fréquente de situations grotesques et peu originales (avec des incursions dans le scatologique ou le dégoûtant monstrueux) mettant en scène aussi bien des enfants que des adultes (receveuse des postes, marchande de bonbons, enseignants…) sont autant d’ingrédients visant de manière ciblée des lecteurs pré-adolescents qui ne rechercheraient pas la finesse. Mais la question du temps et de sa mesure est vue avec une certaine habileté.