Le Livre des petits étonnements du sage Tao LiFu

Le Livre des petits étonnements du sage Tao LiFu
Jean-Pierre Siméon
Cheyne éditeur

La Grande Muraille n’arrête pas la fourmi

Par Michel Driol

Ce recueil commence par un avertissement de l’auteur : Tao Li Fu aurait vécu « entre deux siècles », était illettré et aurait énoncé ces sentences « frappantes et mystérieuses » à ses contemporains. Qui se les seraient transmises jusqu’à ce qu’au siècle dernier un lettré les transcrive. Des mille feuillets collectés alors n’en sont conservés qu’une poignée, celles qu’on va lire…

Suivent alors une soixantaine d’aphorismes, précédés de leur traduction en chinois. Il s’agit de formes brèves, entre une et trois lignes, qui prennent parfois la forme de constations :
Le plus puissant dragon
n’a jamais attrapé un oiseau

Parfois il s’agit de consignes ou de conseils :
Pose une pierre sur ton ombre
et pars en courant

d’hypothèses ;
Si tu regardes le ciel longtemps, il entre.

de rapprochements inattendus :
La caresse et la gifle ont la même main.

La nature y est omniprésente : animaux familiers, astres, nuages, montagnes, arbres, étangs…, et, au sein de cette nature, l’homme bien sûr, ainsi que l’enfant. Si le lecteur adulte se sent parfois proche de Pascal dans ces formes brèves, ces poèmes  évoquent bien sûr toutes les formes d’expression d’une sagesse populaire et curieuse du monde, des proverbes non dénués d’humour, en particulier dans les rapprochements effectués entre des réalités différentes :
L’ombre de l’éléphant
et l’ombre du coquelicot
ont le même poids.

L’ouvrage apparait donc comme une leçon : apprendre à s’étonner à partir de la perception de ce qui soudain, par la force des mots, devient une évidence, mais à quoi on n’avait pas, auparavant, prêté attention. Chacun des poèmes devient alors comme une métaphore, dont il reste à découvrir la signification en le laissant résonner en soi. Le recueil  n’entend pas enfermer le lecteur dans une interprétation, et c’est ce qui fait sa richesse. Jouant sur les contraires, il montre que la fragilité apparente est une force, que la vitesse n’est pas forcément la valeur suprême, et que la violence détruit celui qui la prône.

Petits étonnements, comme autant de petits concentrés d’humanité, à consommer sans modération, tout en admirant les calligraphes qui le rythment.

L’Ours qui n’était pas là

L’Ours qui n’était pas là
Oren Lavie, Wolf Erlbuch (ill.)

La Joie de lire, 2015

Qui suis-je ?

Par Anne-Marie Mercier

Conte philosophique, parcours cocasse entre le nonsense et la vérité brute, images à la simplicité conceptuelle qui s’enrichissent au fur et à mesure que la fiction « prend » et que le personnage acquiert de l’épaisseur, de l’existence, une identité, cet album est tout cela.

Le personnage naît d’un geste, d’une sensation : on n’est pas loin du cogito cartésien… Qui suis-je en dehors de ce que je pense et perçois ? Le gratouillis engendre l’ours et celui-ci cherche ensuite à construire son identité, à s’adjoindre des qualificatifs (« gentil », « heureux », « beau »), grâce aux rencontres qu’il fait en chemin, jusqu’à la maison qui est la sienne et qui le rassure sur la place qu’il occupe dans le monde.

Texte circonspect, drôle et juste, images sobres et riches : une petite merveille, dans laquelle on retrouve tout l’esprit des ouvrages de Wolf Erlbuch, qui n’est ici pourtant « que » (si l’on peut dire) l’illustrateur, esprit porté par le texte d’Oren Lavie (pseudonyme ou pas, quel beau nom !), chanteur-compositeur et interprète, dramaturge et metteur en scène, dont c’est le premier album. Une de ses chansons, « On the opposite side of the sea », a obtenu pour le texte le prix de l’ASCAP (American Society of Composers, Authors, and Publishers)

 

Renommer

Renommer
Sophie Chérer, Philippe Dumas (ill.)

L’école des loisirs (Medium), 2016

La vérité des mots, la force du langage

Par Anne-Marie Mercier

Saviez-vous que Avion était non seulement un dérivé d’avis (oiseau, en latin) mais un acronyme pour Appareil Volant Imitant l’Oiseau Naturel ? Que Freud avait commencé en s’intéressant à la Séduction (dans sa dimension fréquente d’inceste) avant de forger sa théorie de l’Œdipe ? Que le mot bulldozer a désigné à l’origine un groupe de racistes américains ?

Sophie Chérer a pu constater l’enthousiasme des enfants et adolescents (mais aussi de plus grands) devant les origines des mots, le sens caché suggéré par l’étymologie, les familles qu’elle fait deviner, l’extrême richesse de cette « science ». Les guillemets sont là pour exprimer une certaine réserve, non face à ce livre, bien fait et bien écrit, utile et passionnant, mais face au principe qui le sous-tend : les étymologies sont souvent hasardeuses et on ne peut – depuis les excès de certains aux XVII et XVIIIe siècles –  que les prendre avec prudence car la « Vérité » qu’elles proposent est fluctuante et les conclusions qu’on en tire … personnelles – ce qui fait leur charme.

Mais la prudence n’exclut pas la découverte; la jubilation qui parcourt ce livre est contagieuse et efficace : chaque mot donne lieu à une interrogation qui va au-delà de la question des origines et nous amène à notre temps présent. Ainsi, dans la partie intitulée « Nature », les mots « bio », « couleur » conduisent à une réflexion contemporaine… Dans la partie consacrée aux noms propres on découvre non seulement quel personnage a donné son nom à un mot, mais aussi on tire des leçons de la vie de cette personne et des circonstances de cette nomination (Eiffel, Séquoia, Espiègle, Boycot…) La partie consacrée aux sentiments fait l’histoire de l’un (curiosité), propose un mot nouveau pour un autre (mellonalgie), médite encore sur le dévoiement d’autres (religion, psy).

D’autres rubriques (Economie, Langage, Société, Technique), parcourent notre monde avec les mots, pestent contre le « ludique » et ses avatars (je suis bien d’accord, ce mot envahit le langage des jeunes enseignants à tout propos), s’interrogent sur l’évolution du sens du mot laïcité, sur le refus de la morale au profit de l’éthique, sur le fait que la plupart des insultes désignaient au départ des êtres disgraciés par la nature, pauvres, malchanceux…

Instructif… dans tous les sens du mot !

Hector et les pétrifieurs de temps

Hector et les pétrifieurs de temps
Danny Wallace
Traduit (anglais ) par Marie Leymarie, illustré par Jamie Littler
Gallimard jeunesse, 2015

La guerre des montres

Par Anne-Marie Mercier

Ce roman presque graphique est abondamment illustré et de nombreux dialogues sont composés avec une typographie particulière, indiquant des cris, une voix aigre, etc. il est donc très imagé à tous les sens du terme.

L’aventure d’Hector se déroule dans une bourgade où il est dit qu’il ne se passe jamais rien en dehors des petits tracas habituels, notamment ceux d’un écolier tourmenté par des camarades plus forts et plus agressifs. Il demeure que le père du héros a disparu dans des circonstances mystérieuses, comme d’autres adultes du village, que certains adultes autrefois aimables sont devenus très désagréables, et que Hector fait l’expérience d’un temps arrêté pour tous mais non pour lui. Passée l’exaltation de voir qu’il peut pendant quelques minutes faire tout ce qu’il veut sans sanction, il découvre que des monstres envahissent la ville durant ces pauses, que ce sont eux qui sont à l’origine de tous les événements bizarres, et que d’autres enfants du même âge que lui se sont ligués pour les anéantir et retrouver leurs parents. Ce n’est que le début d’une future série – que je ne lirai sans doute pas.

Le récit est trépidant, les personnages nombreux et caricaturaux ; l’utilisation fréquente de situations grotesques et peu originales (avec des incursions dans le scatologique ou le dégoûtant monstrueux) mettant en scène aussi bien des enfants que des adultes (receveuse des postes, marchande de bonbons, enseignants…) sont autant d’ingrédients visant de manière ciblée des lecteurs pré-adolescents qui ne rechercheraient pas la finesse. Mais la question du temps et de sa mesure est vue avec une certaine habileté.

Histoire du loup qui dévorait des histoires

Histoire du loup qui dévorait des histoires
Anne Jonas, Brunella Baldi
Éditions de l’édune, 2015

 

L’origine de la violence et Le Chaperon rouge

« Dévorer » un livre, la formule est prise au pied de la lettre par Anne Jonas et Brunella Baldi : un loup, comme beaucoup de loups modernes, n’aime pas manger les bêtes et les gens, c’est donc un loup-gentil, ce qui est devenu assez banal. Première originalité, il se nourrit des histoires qu’il entend en guettant sous les fenêtres. Deuxième originalité : les auteurs poussent la logique jusqu’au bout : qu’arrive-t-il lorsque ce loup entend l’histoire du Chaperon rouge ? Le processus identificatoire jouera-t-il ? L’indignation devant l’injustice qui lui est faite le poussera-t-elle à changer d’attitude ?

On trouve de,multiples clins d’œil, aussi bien dans le texte que dans les images, à de nombreux contes. Mais on peut voir aussi dans cet album un conte étiologique qui imagine l’origine de toutes les histoires de loup, un « commencement » aux fictions qui font peur, à travers l’histoire de celui qui était  » peut-être le premier loup ».

Fable philosophique, vertigineuse comme la question de savoir qui est premier, de l’œuf ou de la poule. La violence existe-t-elle pour le petit d’homme avant qu’on la lui raconte ? Les images, très expressives, offrent une vision biaisée par les émotions, entre réalisme et schématisme, accentuant les effets de peur et le mystère.

La Passe-miroir, t. 2

La Passe-miroir, t. 2 : Les disparus du Clairdelune
Christelle Dabos

Gallimard (« grand format »), 2015

De l’autre côté des miroirs : merveilleux !

Par Anne-Marie Mercier

la-passe-miroir-t-2On avait été saisi par l’originalité et la puissance d’invention du premier tome, qui mêlait la poésie froide de La Reine des neiges d’Andersen (pas l’autre !), l’inventivité de Harry Potter et une part de la fusion entre réalité du siècle dernier (ou du précédent) et imaginaire de La Croisée des mondes, et on l’est tout autant par le deuxième. Le monde du Pôle où la jeune et gauche Ophélie a été emmenée sur décision officielle par un homme qu’elle doit épouser et qu’elle n’aime pas gagne en complexité et devient de plus en plus inquiétant.

Ophélie s’approche de l’ancêtre immortel qui règne sur ce monde, devient sa conteuse avant d’être sa lectrice pour déchiffrer un livre mystérieux et illisible. Elle comprend ainsi les raisons de ce mariage diplomatique dans lequel elle n’est qu’un pion. On voit apparaître une autre figure inquiétante, celle de « Dieu », figure qui domine les ancêtres que l’on croyait jusqu’ici tout-puissants.  La Cour, que l’on avait déjà pu observer comme un panier de crabes dangereux devient de plus en plus traître et mortifère, tandis que les illusions magiques qu’elle produit sont autant de pièges.

Mais le roman n’est pas uniformément sombre : on a de belles figures d’alliés atypiques, on découvre de nouveaux clans aux pouvoirs insoupçonnés, l’écharpe animée d’Ophélie se déchaine, la famille pittoresque d’Ophélie débarque et sème une joyeuse pagaye… Enfin, les relations entre Ophélie et son fiancé, le grand comptable revêche du royaume, Thorn, sont pleines de rebondissements, de profondeur et de hauts et de bas. Le suspens est conduit de bout en bout, quant à la fin, elle surprendra même ceux qui pensent pouvoir tout deviner, tout en étant d’une logique imparable…

On attend la suite avec impatience et on espère que la « pression » des fans ne pèsera pas trop lourd sur la belle imagination et la rigueur de la jeune auteure : qu’elle prenne son temps !

Le grand saut

Le grand saut
Florence Hinckel
Nathan (à paraître janvier 2017)

« Le grand saut » : ou mais vers quoi?

Par Christine Moulin

legrandsautt1Florence Hinckel a récemment signé un des livres de la série U4, Yannis. Dense et haletant, ce roman pouvait permettre d’attendre le meilleur d’un autre ouvrage, dont la quatrième de couverture annonce qu’il nous « entraîne au coeur de l’âme adolescente ». La déception n’est pas loin: Le grand saut est extrêmement lent à démarrer. Pourtant, les premières pages sont alertes: de jeunes élèves de 6ème scellent leur amitié en étant en retard le jour de la rentrée! On les retrouve ensuite en Terminale. On découvre progressivement leurs personnalités, leurs sentiments, leurs secrets,. Mais sans être vraiment caricaturaux, les caractères ne sont pas forcément très fouillés: Iris est rebelle, Rébecca coquette, Paul beau, très beau, et mystérieux, Marion sage, un peu trop, Sam drôle, un peu trop, et Alex bosseur, un peu trop.

Le roman est organisé comme un compte à rebours qui mène à une grande soirée d’Halloween, où il est très difficile d’être invité mais où, l’on s’en doute, nos héros seront introduits. Sans doute le récit mime-t-il l’attente mais l’ennui n’est pas loin. Les dialogues, censés être réalistes et évoquer la façon dont parlent les jeunes, sont parfois un peu vides. Les événements, certes, sont ceux qui peuvent intéresser les adolescents (ruptures, harcèlement par Internet, drogue, etc.) mais a du mal à voir, devant cette mosaïque, quel est véritablement le propos du roman. La structure chorale peine à nous désigner un héros, sans pour autant jouer pleinement sur les différences de points de vue ou les échos qu’elle pourrait permettre.

Mais la dernière phrase laisse deviner un mystère dont on voudrait quand même savoir la teneur…! Si bien qu’on a envie, malgré tout, de lire le tome II en espérant qu’il réalisera complètement ce que le premier a pu laisser entrevoir.

U4. Jules

U4. Jules
Carole Trebor
Nathan / Syros, 2015

U4- la filière parisienne

Par Anne-Marie Mercier

Sur le projet global de U4, voir sa présentation dans un article précédent.

u4-julesDans le volume de Carole Trebor, le personnage central est Jules, un adolescent un peu enveloppé, accro au jeu en ligne Warriors of Time. Lorsque le roman commence, Jules est prostré dans l’appartement parisien proche du jardin du Luxembourg où il a attendu en vain le retour de ses parents et de son frère. Il a passé le temps en voyant les informations sur l’épidémie et les consignes demandant aux habitants de ne pas sortir de chez eux. L’électricité est coupée, des rats envahissent l’immeuble et son appartement, l’attaquent. Lorsqu’il sort, il est pris par l’odeur des cadavres qui n’ont pas pu être enlevés, pestilentielle – et de fait ce sont les lointains souvenirs de la Peste de Marseille du début du 18e siècle qui hantent ces romans, notamment celui-ci : Carole Trebor insiste beaucoup sur les odeurs, les sensations diverses d’horreur, de dégoût et de terreur, sur la difficulté à se débarrasser des cadavres comme à les ignorer. Jules n’est pas un super-héros, en tous cas pas semblable celui qu’il incarnait dans le jeu sous l’avatar de Spider Snake, même s’il essaie parfois de s’accrocher à cette identité.

Jules est un corps, un corps qui se sent trop lourd, qui prend des coups, qui souffre, qui se souvient le lendemain des blessures de la veille. Les rencontres avec Koridwen sont pleines d’humour (pour qui a lu ce volume avant), tant le regard de cette fille sur Jules souffre d’un manque d’information sur les raisons qui rendent celui-ci lent à la détente ou le font paraître hébété ou insouciant. Chez Carole Trebor, les blessures ont une allure de vérité, un poids, cela tranche sur l’allure de jeu vidéo de la plupart des romans d’aventures pour adolescents. Elles ont aussi un avenir : la jeune fille mordue au visage par un chien sait qu’elle ne sera plus jamais comme avant. Le souci de réalisme donne aussi de belles pages, notamment lorsque Jules contemple Paris.

Autant Koridwen est dure, autant Jules est tendre (volonté des auteurs de casser les stéréotypes ? que ceux que les renversements agacent se rassurent ( ?), les personnages secondaires sont encore assez genrés pour les satisfaire. La lumière de sa nouvelle vie est représentée par une toute petite fille qu’il sauve et  qui mystérieusement survit au virus alors que tous les moins de quinze ans et les plus de 18 ans ont péri (ou presque). Son chat, Lego, ne le quitte pas, même lors d’attaques et de fuites. Il est aussi amoureux de la belle « apothicaire » du groupe, autant dire infirmière (tiens, c’est une fille !), et n’ose se déclarer.

A travers Jules, on découvre un groupe qui survit grâce à l’entraide et à la mise en commun des savoirs et des ressources, à la collecte et à une stratégie d’alliances là où le groupe que côtoie Koridwen vit par le trafic d’armes et où un autre, extrêmement violent (le gang du 16e arrondissement), est composés de drogués autrefois riches et devenus tortionnaires puis collaborateurs.

Même si le groupe qui accueille Jules a recours aux armes, par le biais de l’un d’eux, fils de policier (tiens !), la violence est une défense présentée comme légitime. Celle de l’armée et des adolescents qui s’allient à elle est plus massive et l’on voit à travers le roman un portrait de Paris plongé dans la guerre civile qui évoque les heures sombres de l’occupation mais aussi le siège de Sarajevo, la Syrie…, et qui progresse en intensité, de la Salpetrière aux Olympiades ou aux tours du 13e arrondissement, passées au napalm par l’armée, avec tous leurs occupants.

La fin est tout autre que celle imaginée par Yves Grevet, sans être absolument contradictoire : intéressant !

( à suivre… prochainement, Yannis, par Florence Hinckel)

 

Le Petit Barbare

Le Petit Barbare
Renato Moriconi
Didier jeunesse, 2016

Le Petit BarbareVenu du Brésil, où il a été publié en 2013, cet album ne ressemble à aucun autre : de format très allongé, et très étroit, sans texte, il montre sur chaque double page le même barbare à cheval, tenant ferment son bouclier et son épée, tantôt à gauche tantôt à droite, galopant sans faiblir, avec la même expression résolue, tantôt en haut de la page, tantôt en bas, se détachant sur le fond blanc. Il passe sans émoi devant toutes sortes de dangers : animaux féroces, ennemis, dragons, diables…
La chute révèle le mystère de l’histoire : c’est en enfant sur un manège, que son père arrache à la fin au rêve et au cheval qu’il chevauchait, tantôt en haut, tantôt en bas…

Couleurs superbes, belles aquarelles proposant une liste de créatures peuplant l’imaginaire d’un enfant qui se rêve en héros, le temps d’un tour de manège.

U4. Koridwen

U4. Koridwen
Yves Grevet
Nathan / Syros, 2015

U4- la filière bretonne

Par Anne-Marie Mercier

koridwenVoir un article précédent sur le projet U4.

Dans le volume d’Yves Grevet qui commence dans une ferme bretonne, les parents sont morts, leur fille Koridwen les a enterrés elle-même ; elle continue les travaux de la ferme, surveille le vêlage d’une vache, trait les autres… jusqu’à l’irruption de jeunes gens de son âge, des pillards, qu’elle arrive à chasser provisoirement. Pour répondre à l’appel de Khronos tout autant que pour fuir les représailles qui ne manqueraient pas de s’abattre sur elle, elle part pour Paris avec le tracteur de son père tirant une bétaillère dans laquelle elle a entreposé tout le matériel de survie nécessaire : nourriture, duvets, vêtements, gasoil, outils, fusil et cartouches… Il y a du Robinson dans ces héros. On retrouve les thématiques de survie post catastrophe telles qu’on a pu les lire dans La Route de C. Mc Carthy ou, plus tôt, Malevil de R. Merle.

Avant son départ, elle a lu une lettre que sa grand-mère lui avait écrite avant de mourir et que ses parents avaient cachée sans oser la détruire, refusant de lui transmettre cet héritage de sorcellerie bretonne. Elle embarque avec elle les carnets de la grand-mère et son coffre de guérisseuse ; elle a aussi, dans la tête, une comptine druidique, « Ar Rannou », qui rythme l’histoire au point de donner l’impression de dicter les événements, comptant des séries de un à douze. De « Pas de série pour le nombre un, […] le Trépas, Père de la douleur » à « Douze mois et douze signes ; l’avant-dernier, le Sagittaire, décoche sa flèche armée d’un dard », « Ar Rannou » met l’aventure de Koridwen sous le signe de la nécessité et du destin. Le trajet jusqu’à Paris est semé d’embûches, le séjour aussi, d’autant plus qu’elle a emmené avec elle son cousin, Max, plus que simple d’esprit, qui lui apporte davantage  d’ennuis que d’aide.

Paris est vu comme un lieu d’extrême chaos, un lieu de guerre et de destruction, où la banlieue est le lieu de repli de ceux qui ne veulent pas être enfermé dans les camps de refuge installés par l’armée (les derniers adultes, vus de très loin, vêtus de combinaisons protectrices et de masques). On se déplace en évitant les snipers et les drones, les chiens errants, devenus sauvages, regroupés en meutes, en empruntant les galeries du métro et les égouts…

Koridwen s’affirme progressivement comme une solitaire, silencieuse, capable d’être sans pitié, parfois brutale, facilement méprisante, même à l’égard de ses anciens « amis » de jeux qui la déçoivent un peu… Est-ce pour souligner ce caractère brut et cette sécheresse que Yves Grevet a écrit toute son histoire à la première personne, en phrases très brèves (une demi ligne à deux lignes pas plus, en moyenne) et juxtaposées ? C’est dommage : ce style ou cette absence de style en rend la lecture un peu pesante. Heureusement, la mythologie de Koridwen, la comptine « Ar Rannou », les recettes de sa grand-mère et la foi en son destin donnent du charme à son récit. Quant à la fin (qu’on ne racontera pas…), elle est très habile, et clôt le récit tout en le laissant ouvert, de manière parfaite.

( à suivre… prochainement, Jules, par Carole Trebor)